Présidentielle 2025 : « La désinformation a été pratiquée sur les plateaux de télévision, sur Internet, via des logiciels »
Pr Thomas Atenga, chef du département communication à l’Université de Douala et spécialiste des questions de désinformation analyse la problématique de la désinformation durant la période électorale d’octobre 2025 au Cameroun.
Quel constat faites-vous des narratifs et autres publications désinformationelles durant la période électorale ?
Les publications désinformationelles s’inscrivent dans un phénomène plus global, dit de guerre de l’information ou infowar ou warfare. Elle est entendue comme un agencement de procédés visant à infliger des dommages économiques, politiques et psycho-sociaux à un adversaire ou à se garantir une supériorité par le bon ou le mauvais usage de l’information. L’infoguerre est une combinaison d’actions humaines ou technologiques destinées à l’appropriation, la destruction ou la modification de l’information. Elle se décline en trois logiques, par, pour et contre : manipulation de l’info, des données, de la connaissance, maîtrise des canaux de diffusion et interdiction d’émission. C’est un phénomène mondial auquel font face les démocraties affermies et les pays en apprentissage comme le Cameroun avec ce que ça implique comme dérapages, dérives qui mettent à mal la coexistence pacifique appelé ici vivre-ensemble et entrave le combat pour le développement durable.
Quels sont les principaux types de désinformation que vous avez identifiés, ainsi que les logiques d’action qui les accompagnent ?
Les formes de désinformations et les logiques sont multiples. Elles vont de l’acquisition d’information stratégique à propos dudit adversaire, à la dégradation des systèmes d’acquisition d’information et de communication en passant par la manipulation et l’influence (notamment la désinformation et la subversion de son opinion). D’une manière générale, on a noté une propagation soigneusement organisée et contrôlée de toute une diversité de message au contenu destiné à servir la stratégie de chaque camp. On peut aussi ajouter la rétention d’informations pouvant servir à un adversaire. En fonction des situations, il s’est aussi agi des formes de sabotage de l’image des individus ou d’institutions au moyen de stratégies de communication, de recherche d’information légale ou illégale, et d’imposition de normes dans le domaine du traitement de l’information. La désinformation a été pratiquée sur les plateaux de télévision, sur Internet, via des logiciels. Elle a été menée par des pirates informatiques, des « spin doctors », des influenceurs, des journalistes, des juristes, des militaires, des ingénieurs et chercheurs.
Je suis l’élection présidentielle au Cameroun depuis 1992, c’est-à-dire, bien avant l’avènement d’internet, des réseaux sociaux numériques et bien évidemment de l’IA. Les permanences désinformationelles ainsi que les ruptures au niveau des médias classiques sont observables (rumeurs, propagandes, discours de haine, complotisme, etc.) A partir de 2011, on a assisté à la montée en puissance de l’instrumentalisation des outils numériques dans l’amplification et la « viralisation » des tendances désinformationelles mentionnées. Depuis 2018, tous les acteurs ont intégré ces outils et techniques digitales et les fonctions perverses qu’on peut leur assigner dans leurs stratégies de conquête ou de conservation du pouvoir ou tout simplement de branding personnel.
La législation actuelle suffit-elle pour encadrer la désinformation ou faut-il des réformes ? si oui, que proposez-vous ?
Il est urgent d’agir dans un cadre concerté si notre société aspire à la consolidation de la démocratie au niveau de toutes les strates sociales. Mais depuis 1990, les cadres réglementaires qui ont été établis dans différents domaines ne l’ont pas toujours été pour contribuer à la fluidité et l’enracinement de la culture démocratique, mais pour « surprotéger » la classe dirigeante comme dirait mon collègue Pierre Paul Tchindji. Pourtant, le développement, la stabilité et la coexistence pacifique dans nos jeunes Etats dépendent de leur capacité à légiférer dans l’intérêt général et non celui de quelques-uns. Si l’Etat est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons, disait Paul Valéry. A la société camerounaise de trouver le juste milieu d’un cadre réglementaire qui permet aux générations actuelles de ne pas connaître le syndrome du désenchantement démocratique.
Interview réalisée par Hyacinthe TEINTANGUE







