COMPTES DORMANTS : QUAND L’ÉPARGNE DEVIENT UNE FAUTE
Sous couvert de bonne gouvernance financière, la gestion des comptes dits « inactifs » révèle une dérive inquiétante : celle d’un système bancaire qui sanctionne l’épargnant pour avoir… épargné. Le règlement de septembre 2025, censé protéger les titulaires, semble dans la pratique légitimer une ponction silencieuse, surtout sur les petits comptes qui finissent par se demander si thésauriser n’est pas la solution.
*Un règlement protecteur sur le papier*
Le règlement adopté en septembre 2025 par la COBAC encadre la gestion des comptes inactifs ou dormants. Il fixe à dix ans la période d’inactivité avant tout transfert des avoirs à la Caisse des dépôts et de consignations de l’Etat, impose aux établissements financiers une obligation de recherche des titulaires et interdit les frais liés au transfert.
La mesure s’applique indistinctement aux comptes courants, comptes de dépôt et comptes d’épargne. Officiellement, il s’agit d’éviter l’appropriation indue des fonds et de garantir la traçabilité de l’argent non réclamé.
Mais entre l’esprit du texte et sa mise en œuvre, le fossé est abyssal.
*L’épargne criminalisée*
Par nature, le compte d’épargne permet à un individu de conserver des ressources qu’il ne peut pas, ou ne souhaite pas, utiliser immédiatement. Épargner, c’est précisément ne pas toucher à son argent.
D’où vient alors cette exigence paradoxale qui impose à l’épargnant d’effectuer un mouvement tous les 12 mois sous peine de voir son compte qualifié de dormant ?
On demande à l’épargnant d’agir pour prouver qu’il existe, alors même que son silence financier est un choix rationnel.
Cette logique transforme l’inaction volontaire en faute administrative, ouvrant la voie à des frais récurrents qui grignotent lentement les économies.
*Le scandale des petits montants*
Le cas est tristement banal. Un petit épargnant dépose 50 000 FCFA sur un compte d’épargne. Il n’y touche pas pendant cinq ans. À son retour, le constat est brutal : compte déclaré dormant.
Pour le réactiver, un débit de 9 540 FCFA de frais divers est exigé.
« Ce n’est plus de la gestion, c’est de l’érosion programmée de l’épargne populaire », tranche un défenseur des droits des consommateurs.
Ces pratiques touchent rarement les gros comptes, toujours suivis, toujours rentables. Elles frappent en revanche les petits épargnants, ceux pour qui chaque franc compte.
*L’obligation de recherche : le grand absent*
Le règlement est pourtant clair : l’établissement financier a l’obligation de rechercher et contacter le titulaire avant toute mesure liée à l’inactivité prolongée.
Pourquoi alors le silence des banques ?
Pourquoi aucun appel, aucun courrier, aucun message, alors même que les coordonnées du client figurent dans leurs fichiers ?
« Quand il s’agit de proposer un crédit, le client est toujours joignable. Quand il s’agit de protéger son épargne, il devient soudain introuvable », ironise un usager. Ce manquement interroge la sincérité des établissements et l’effectivité du contrôle des autorités de régulation.
*Réhabiliter le sens de l’épargne*
L’épargne n’est ni une anomalie, ni une négligence. Elle est un acte de prévoyance, parfois de survie. Assimiler l’absence de mouvement à une défaillance revient à nier la réalité sociale des épargnants.
Il est urgent de distinguer inactivité subie, oubli, et épargne volontaire.
Faute de quoi, les comptes dits dormants continueront d’alimenter une défiance croissante envers le système bancaire.
Car à force de punir ceux qui économisent en silence, on finit par enseigner une leçon dangereuse : mieux vaut ne pas épargner du tout.
*Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE*
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