“Le Cameroun a pris fait et cause pour la partie chinoise dans cette affaire”
Les médias ont laissé entendre que Taiwan a boycotté le 14e sommet de l’Organisation mondiale du commerce (Omc), tenu au Cameroun du 26 au 29 mars 2026. Pour vous, qu’est-ce que cela implique ?
Cela implique que, dans le choix diplomatique et stratégique du Cameroun, le partenaire le plus important, et celui qui détermine en grande partie sa relation avec « Taïwan », est la Chine, en raison de sa doctrine selon laquelle Taïwan est une province chinoise. Le Cameroun a donc aligné son positionnement sur celui de la Chine, ce qui est tout à fait normal si l’on considère, ces dernières années, le niveau d’interaction commerciale, stratégique et infrastructurelle entre les deux pays, jusqu’à la formation de techniciens camerounais sur certaines questions.
Mais le problème qui se pose ici est que l’Organisation mondiale du commerce (Omc) est une organisation internationale dont Taïwan est membre, malgré un statut particulier. Or, dans cette affaire, le Cameroun a pris fait et cause pour la partie chinoise.
Vous laissiez entendre au cours d’une intervention que ce n’est pas la première fois que le Cameroun prend fait et cause pour la Chine. Et donc, une position plus qu’assumée?
Oui en effet, la dernière fois, le Cameroun avait été signataire d’un document qui défendait la position de la Chine. Ce n’est pas nouveau. Le Cameroun entretient depuis des années un partenariat très avancé avec la Chine et, dans ce contexte, il ne va pas prendre le risque de remettre en cause la stabilité de cette relation pour une rencontre à l’OMC, même s’il est au fait des règles encadrant le traitement des membres.
L’OMC a plutôt adopté une position de neutralité et s’est refusée à tout commentaire. Est-ce que cela signifie finalement qu’elle ne souhaite pas prendre position dans le conflit en cours entre la Chine et Taïwan, ni condamner le Cameroun pour sa posture ?
L’Omc n’a pas vocation à régler des questions diplomatiques. Elle est née des accords de Marrakech, à l’issue d’une série de négociations commerciales internationales, dans le prolongement des cycles du GATT, de l’Uruguay Round jusqu’à Doha, où les discussions ont d’ailleurs achoppé, notamment en raison de la position des pays africains.
Ainsi, l’Omc n’a pas ce rôle. De manière générale, les organisations internationales ont tendance à préserver une certaine neutralité. Même lorsqu’elles cherchent à arrondir les angles, elles évitent de le faire publiquement et privilégient plutôt des démarches en coulisses, afin de trouver des positions qui ne compromettent pas leur fonctionnement, en tant que structures chargées d’organiser le commerce mondial.
Mais on a vu d’autres dossiers similaires sur lesquels le Cameroun a refusé de prendre position. Est-ce que cela implique d’autres lectures géopolitiques ?
Oui, cela dépend. Chaque dossier doit être examiné séparément, en fonction des avantages stratégiques qu’un État peut tirer de sa position. Lorsqu’il n’y a pas de gain direct, il est trop risqué pour un pays comme le Cameroun, ou pour tout État africain, de se prononcer sur ce type de dossier.
Sur le court terme, toutefois, il est très clair que, depuis 20 à 30 ans, le partenariat entre le Cameroun et la République populaire de Chine est solide. Dans ce contexte, le Cameroun a intérêt à donner des gages précis : ce n’est pas parce que l’Omc organise cette rencontre sur son territoire qu’il reconnaît Taïwan comme un État indépendant. C’est pourquoi cette position a été intégrée dans les documents officiels. En résumé, pour le Cameroun, il s’agit clairement de prendre fait et cause pour la Chine sur cette question.
Mais le pays ne risque-t-il pas de se mettre à dos d’autres partenaires qui soutiennent plutôt Taïwan, notamment les États-Unis qui sont par ailleurs un autre allié stratégique pour le Cameroun ?
Non, les États séparent toujours les logiques d’intérêt. Ici, il s’agit d’une relation bilatérale sur une question qui concerne surtout la Chine et cette zone. Cela n’a rien à voir avec la manière dont le Cameroun va développer ses relations avec ses pays voisins ou avec des pays comme les États-Unis ou la France. Chaque situation se traite au cas par cas.
Les États n’ont pas d’amis éternels, il n’y a pas de logique linéaire. Tout dépend de la position de l’État, de sa situation économique ou technologique. Historiquement, on peut prendre un autre exemple, qui n’a rien à voir avec le Cameroun : le Sénégal. Dans les années 1990, sous Abdou Diouf, le Sénégal était en partenariat avec la Chine, mais ce partenariat a été suspendu au profit de Taïwan. Dans ses mémoires, Abdou Diouf explique qu’il avait sollicité l’aide de la Chine pour un projet précis et que l’ambassadeur chinois à Dakar lui avait répondu que, selon Pékin, il n’y aurait pas d’aide, seulement du commerce. Abdou Diouf l’a très mal pris et a alors pris fait et cause pour Taïwan.
À ce moment-là, l’intérêt du Sénégal penchait vers Taïwan, qui avait apporté beaucoup de soutien financier, tandis que la Chine était mécontente. Les États fonctionnent selon cette logique réaliste : je fais ce qui m’intéresse et tu fais en retour ce qui t’intéresse. Plus tard, lorsque les circonstances ont changé, Abdou Diouf a rompu les relations avec Taïwan pour renouer avec la Chine. Demain, une situation similaire pourrait se reproduire pour le Cameroun ou pour tout autre pays.
On a également remarqué qu’un diplomate camerounais a été démis de ses fonctions parce qu’il s’est prononcé sur la situation irano-israélo-américaine. Est-ce que là également, il ne faut pas voir un autre jeu d’intérêt plutôt dans la neutralité ?
C’est toujours une question d’intérêts. Les États-Unis, par exemple, sont en partenariat avec le Cameroun, et les diplomates doivent suivre les éléments de langage que leur chancellerie ou leur hiérarchie leur transmet. Autrement dit, sur chaque question sensible, la position officielle du Cameroun est celle définie par le président et le ministère des Affaires étrangères.
Historiquement, il est arrivé que des diplomates soient sanctionnés pour être allés au-delà de ce qui leur était demandé. Un diplomate représente l’État, et ses actions engagent donc le pays tout entier. Il doit se conformer à la position officielle sur un dossier précis. Beaucoup de diplomates ont été sanctionnés parce qu’ils ont voté à l’ONU ou pris position sur une question sans instructions explicites de leur gouvernement.
Dans ce contexte, il est clair que si un diplomate dépasse sa marge de manœuvre, c’est à l’État de décider des mesures à prendre. Un diplomate ne peut pas agir selon sa propre appréciation : ses actes engagent l’État, et ce n’est pas à n’importe quelle personne de discuter ou de négocier à sa place.
Propos recueillis par Paul- Joël Kamtchang







