SND30 : enquête sur le déficit de 44 432 milliards à mi-parcours.

Selon le dernier rapport officiel du Comité national de suivi-évaluation, la Stratégie Nationale de Développement (SND30) accuse un déficit d’investissement cumulé vertigineux de 44 432 milliards de FCFA. Alors que le plan initial tablait sur une croissance annuelle de 8,5 % pour propulser le Cameroun vers l’émergence, l’activité nationale stagne péniblement entre 3 % et 3,8 %. À mi-chemin de l’échéance de 2030, la feuille de route économique du pays est enrayée. Décryptage et enquête sur une crise financière majeure qui impose des choix d’urgence.

  1. Genèse d’une ambition : Qu’est-ce que la SND30 ?

Lancée officiellement pour couvrir la décennie 2020-2030, la SND30 est le cadre de référence unique de l’action publique au Cameroun. Elle a été conçue pour prendre le relais du Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi (DSCE), jugé insuffisant pour industrialiser le pays. Son but ultime ? Matérialiser la deuxième phase de la Vision 2035, visant à faire du Cameroun un « pays émergent, démocratique et uni dans sa diversité ». Pour y parvenir, le plan s’articule autour de quatre piliers fondamentaux :

La transformation structurelle de l’économie : industrialiser le tissu local, moderniser l’agriculture et développer des infrastructures productives (énergie, transports).

Le développement du capital humain : améliorer le système éducatif, la santé publique et l’accès à la protection sociale.

La promotion de l’emploi et l’insertion économique : créer des emplois décents en s’appuyant sur le dynamisme de la jeunesse et l’entrepreneuriat.

La gouvernance, la décentralisation et la gestion stratégique de l’État.

 

  1. Des critiques initiales aux premiers signaux d’alerte

Dès sa conception, de nombreux économistes et organisations de la société civile avaient formulé de sérieuses réserves sur la viabilité de la SND30. Les principales critiques pointaient du doigt un optimisme déconnecté des réalités structurelles. Les analystes dénonçaient le manque d’indicateurs contraignants pour forcer l’administration à assainir le climat des affaires.  De plus, compter massivement sur le secteur privé pour financer de grands projets d’infrastructure dans un contexte de lourdeur bureaucratique et de corruption systémique tenait, selon les sceptiques, du pari risqué.

Les faits leur ont donné raison : le manque d’attractivité fiscale et les goulots d’étranglement administratifs ont douché les intentions d’investissement

  1. L’évolution de la trajectoire : Chronique d’un dérapage financier

Dès les premières années de mise en œuvre, la trajectoire s’est distendue :

En 2020-2021 : Le plan est immédiatement cueilli à froid par la pandémie de Covid-19, qui contracte la croissance à seulement 0,3 % en 2020. L’élan initial est brisé. Le taux d’investissement global n’atteint que 18 % du PIB en 2021, contre un objectif attendu de 23,4 %.

En 2022-2024 : l’onde de choc de la crise russo-ukrainienne provoque une flambée mondiale des prix des intrants et de l’énergie. L’inflation s’installe au Cameroun.

En 2025-2026 : bien que l’économie montre une légère résilience en remontant vers une moyenne de 3,5 % de croissance, le rythme est inférieur de moitié aux prévisions indispensables de 8,5 % nécessaires pour transformer l’appareil productif.

Les causes profondes de l’enlisement :

La défaillance massive du secteur privé : le plan prévoyait que la contribution des entreprises privées grimpe à 26 % du PIB d’ici 2030. Devant la frilosité des opérateurs, le CNSE a dû réviser cette cible à la baisse à 23,8 %.

Le tarissement des crédits à l’économie : les banques locales refusent de prendre des risques à long terme. Le taux de pénétration des crédits stagne à des niveaux trop bas pour financer l’agro-industrie.

Le coût des crises sécuritaires : l’effort de guerre persistant dans les régions du Nord-Ouest, du Sud-Ouest et de l’Extrême-Nord capte d’importantes ressources budgétaires au détriment des investissements de développement.

L’échec partiel de l’import-substitution : malgré les discours officiels, la balance commerciale reste lourdement déficitaire. Le pays continue d’importer massivement ce qu’il consomme (riz, poisson, blé), siphonnant ses réserves de devises.

  1. Sortie de crise : Réajustement ou changement de paradigme ?

À ce stade de blocage, deux options stratégiques radicales se présentent aux décideurs camerounais.

OPTION A : opérer des mesures correctives drastiques (Redresser la barre)

Cette option suppose de conserver le squelette de la SND30, mais d’activer des leviers financiers et politiques agressifs pour combler l’écart :

Un choc d’attractivité fiscale : accorder des exonérations massives et réelles aux industries locales engagées dans la transformation des matières premières (cacao, bois, coton).

Le recours massif aux Partenariats Public-Privé (PPP) : confier la gestion et le financement des grandes infrastructures (routes, ports, centrales électriques) au privé international via des contrats sécurisés.

Le refinancement obligatoire de l’agro-industrie : créer ou acter une banque publique de développement agricole dotée de capitaux forts pour octroyer des crédits à taux préférentiel aux PME.

OPTION B : Abandonner la SND30 et passer à un Plan d’Urgence de Résilience Locale

Puisque le plan actuel a consommé son retard, l’alternative consiste à acter son obsolescence et à concevoir une nouvelle feuille de route ultraciblée (2027-2035) adaptée au contexte inflationniste et sécuritaire mondial.

Les mesures clés de ce nouveau paradigme seraient :

Objectif central : non plus une industrialisation globale tous azimuts, mais la souveraineté alimentaire et énergétique absolue. Le taux de croissance cible serait ramené à un niveau plus réaliste de 5,5 %.

Sanctuaire budgétaire : réduire le train de vie de l’État (baisse drastique des budgets de fonctionnement des ministères) pour réallouer 40 % du budget national exclusivement aux infrastructures agricoles de proximité.

Protectionnisme ciblé : interdire ou imposer des quotas à l’importation de denrées pouvant être produites sur le sol national afin de forcer la consommation du « Made in Cameroon ».

CONCLUSION : L’heure des choix de rupture a sonné

Le constat établi par le CNSE ne peut plus être ignoré : le train de la SND30 n’avance pas à la vitesse requise pour tenir les promesses de la Vision 2035. Avec un déficit abyssal de 44 432 milliards de FCFA, l’attentisme n’est plus une option. Il est urgent que les autorités camerounaises sortent des incantations politiques et de la candeur administrative. Le gouvernement doit trancher sans délai : soit administrer un traitement de choc économique pour redresser de force la trajectoire financière, soit avoir le courage de changer de paradigme en adoptant un modèle plus sobre, résilient et rigoureusement axé sur la réalité des ressources disponibles.  Si rien n’est fait, l’émergence tant promise pour 2035 ne restera qu’un mirage lointain.

Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU

N.B :  texte de l’auteur ; liens hypertextes ajoutés par la rédaction

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