Balance commerciale : le Cameroun enregistre une escalade des importations sur les 5 dernières années
Sept ans après l’engagement du Président Paul Biya de réduire les importations, le déficit commercial continue de creuser, une promesse non tenue qui asphyxie l’économie camerounaise. Entre 2018-2024, les dépenses liées aux importations ont atteint 29 258,5 milliards F Cfa contre 18 589, 3 milliards F Cfa de recettes d’exportations.
Il fait à peine jour ce 10 juillet 2025, que l’échoppe de « Tata Mamie » située au quartier Essomba dans l’arrondissement de Yaoundé 4e est déjà ouverte. Sur une vieille table poussiéreuse servant de comptoir, s’alignent conserves venues d’Europe, riz pakistanais et des friandises turques. « La plupart des produits que nous commercialisons proviennent des pays européens », indique cette quinquagénaire.
Cette réalité illustre un problème plus large : l’assujettissement du Cameroun aux importations. Les données de l’Institut national de la statistique (Ins) révèlent qu’au cours du dernier septennat (2018-2024), les dépenses liées aux importations ont atteint 29 258,5 milliards F Cfa contre 18 589, 3 milliards F Cfa de recettes d’exportations sur la même période. Un déséquilibre qui a entrainé un important déficit de la balance commerciale. Et pourtant, le 06 novembre 2018 lors de son discours d’investiture pour un septième mandat, le président Paul Biya s’était engagé à développer des secteurs capables de réduire ces importations et de rééquilibrer la balance commerciale.
Sept ans plus tard, le constat est sévère. Le déficit s’est accentué et l’écart s’est considérablement creusé. En 2023, selon l’Institut national de la statistique (Ins) le pays a atteint un déficit record de 2 004 milliards F Cfa en hausse de 40,3% par rapport à 2022 (1428 milliards F Cfa). Pire encore, ce déficit hors pétrole et gaz a atteint 3513 milliards F Cfa en 2023. Un véritable record !
Une économie déséquilibrée
L’analyse des données de l’Ins montre une dégradation continue de la balance commerciale depuis 2014. Et par rapport à 2014, elle va connaitre une hausse de près de 70% en 2023 avant de rechuter en 2024 grâce à l’exportation du cacao et ses dérivés, ainsi qu’à celle du coton, de la banane et du café, comme l’indique le Rapport sur l’économie camerounaise de 2024. En 2023, le cacao brut en fèves a généré 359,1 milliards de F Cfa, soit 12 % du total des recettes d’exportations. Mais les produits transformés restent marginaux.
Même si dans son rapport, le ministère de l’Economie de la Planification et de l’Aménagement du Territoire (Minepat), relève que le déficit de la balance commerciale a été réduit de 257 milliards F Cfa en 2024, les importations du Cameroun restent massives. Elles sont estimées à 4 999 milliards de F Cfa en 2024 contre 4993 milliards F Cfa en 2023. Une dépendance aux importations que l’économiste Daniel Banen impute au fait que les politiques de substitution aux importations annoncées ces dernières années sont restées inefficaces.
Pour cause : l’insuffisance d’infrastructures, le manque de compétitivité des entreprises locales (coût élevé du crédit, fiscalité, énergie chère et peu fiable) et un climat des affaires jugé peu attractif. Des faiblesses structurelles déjà relevées dans la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (Snd 30). « Nous achetons plus que nous ne vendons. Cela nous appauvrit chaque année », alerte Dr Célestin Tchacounte Lengue, expert en finance et stratégie. Selon cet expert, le pays exporte principalement de la matière première (pétrole, gaz). « Or, une économie sans transformation est condamnée à la pauvreté et à la misère », tranche-t-il.
Aussi, le pays ne parvient pas à répondre à la demande intérieure du riz par exemple, estimée selon Dr Célestin Tchacounte Lengue, à 648.000 tonnes, quand seulement 141.000 tonnes sont produites localement. « En conséquence, le Cameroun a dépensé 319 milliards de F Cfa pour importer le riz en 2024, en hausse de 60% sur un an », ponctue l’expert en Finance et Stratégie. Une faible production malgré les nombreux projets de relance. « Chaque année, on annonce des projets de relance, mais rien ne bouge », regrettait l’agronome Nassourou Ibrahim Midjaka.
Pour inverser la tendance, de nombreux spécialistes appellent à une révision du modèle économique. « La différence entre l’Asie et l’Afrique : l’Asie n’a rien mais transforme tout et l’Afrique a tout mais ne transforme rien. En 2024, le produit intérieur brut-Pib (richesse) des pays suscités est le suivant (en milliards de dollars) : en 2024 : Corée du Sud 1.728, Malaisie 422, Singapour 547, Cameroun 51, Côte d’Ivoire 87, Ghana 83, Sénégal 32 », illustre Dr Célestin Tchacounte Lengue.
L’économiste Daniel Banen qui reconnait que l’agriculture, notamment via la filière cacao, a temporairement contribué à la réduction du déficit commercial en 2024, reconnait que ce secteur fait face à des contraintes majeures qui limitent sa capacité à être une solution structurelle et durable pour la Cameroun. A cet effet, pour réduire la dépendance aux produits extractifs, il pense que le Cameroun doit accélérer le développement d’une économie des services compétitive et exportatrice.
Pour sortir de cette spirale, l’expert en Finance et Stratégie propose une feuille de route : tout d’abord, se donner un délai de 5 à 10 ans pour arrêter l’importation de tout ce qui est alimentaire, qui coûte entre 1 et 2 milliards de dollars et alourdit le déséquilibre de la balance commerciale. Ensuite, il faudra industrialiser l’économie à l’image des pays de l’Asie. Il faudra enfin, recommande-t-il, se discipliner, arrêter les gaspillages, suivre une rigueur budgétaire et financer véritablement la recherche-développement et appuyer la grande créativité des Camerounais.
Mélanie Ambombo
Cet article a été produit dans le cadre du projet Partenariat pour l’intégrité de l’information







