Caféiculture : 7 750 tonnes de café perdues en 45 ans dans la Menoua.
Entre plantations vieillissantes, prix instables sur le marché et manque de relève, l’un des bastions historiques du café camerounais s’enfonce dans la crise. Sur le terrain, producteurs, coopératives et autorités tentent de relever la filière, tandis que la reconversion gagne du terrain.
À Nguimeto, dans le groupement Bamendou (arrondissement de Penka-Michel, région de l’Ouest), la plantation de Ferdinand Mézamo ne produit plus comme avant. Entre les caféiers clairsemés, les herbes ont repris droit de citer. Au petit matin, machette à la main, il parcourt son champ en silence, hésitant sur les priorités. « Je n’ai pas mis d’engrais depuis trois ans », reconnaît-il. Le constat est visible : feuilles jaunies, branches dégarnies. Sa production est passée de 169 kg en 2024 à 152 kg en 2025. « Pourtant, avec un bon suivi, je peux dépasser une tonne », assure-t-il, avant de lâcher, presque résigné : « Mais avec quoi ? »
Comme lui, de nombreux producteurs dans la Menoua ont réduit leurs investissements. Faute de moyen, mais surtout faute de visibilité. « Nous travaillons sans savoir à quel prix nous allons vendre (le café, ndlr) », résume-t-il.
Une filière en chute
Les données confirment ce recul. Selon une étude de 2017 de la Coopérative agricole des planteurs de la Menoua, Caplame, 25,6 % des producteurs ont abandonné la caféiculture, tandis que 37,9 % ont réduit leurs superficies. Entre 1985 et 2008, la production du café arabica chute de 5 140 tonnes à moins de 50 tonnes. Celle du café robusta suit la même trajectoire. Le nombre de producteurs encadrés passe de 35 000 dans les années 1980 à moins de 6 000 en 2017. Aujourd’hui, les volumes collectés dépassent à peine une soixantaine de tonnes par an, selon le président de cette coopérative, Innocent Tiobou Pieba. « Le volume des activités a drastiquement baissé », reconnaît-il.
Au cours de la dernière décennie, la production de café connaît de vraies fluctuations. D’après les estimations issues des données de l’Office national du cacao et du café (Oncc), la Menoua produit entre 2 400 et 3 100 tonnes entre 2015 et 2019, avant une chute entre 2020 et 2022 (1 200 à 2 000 tonnes), puis une reprise partielle entre 2023 et 2024 (2 000 à 2 800 tonnes). Une évolution en dents de scie qui traduit l’hésitation des producteurs, partagés entre abandon et maintien partiel des plantations.
À l’échelle nationale, les données du ministère de l’Agriculture et du Développement rural (Minader) combinées à celles de l’Oncc, montrent que la tendance est encore plus marquée avec la production qui est passée d’environ 130 000 tonnes dans les années 1990 à moins de 20 000 tonnes aujourd’hui.
Reconversion
À Koagoh, Merlin Langouo n’a pas attendu. Sur son ancienne plantation de café, poussent désormais choux, poivrons et légumes-feuilles. « Ces spéculations ont un cycle d’environ trois mois. Ici, en trois mois, j’ai de l’argent. Le café, c’est des années d’attente », explique-t-il. Pour lui, le choix est clair : « Même quand les prix montent, nous ne savons pas si ça va durer. On ne peut plus parier sur le café ». Dans la Menoua, cette transition redessine progressivement le paysage agricole. « Avant, le sol n’était même pas visible », se souvient un producteur. La crise est aussi financière. « Le problème, c’est l’argent immédiat », explique un producteur rencontré à Dschang. Les coopératives, autrefois au cœur du système, peinent à payer rapidement leurs membres. Cette situation favorise les intermédiaires, appelés localement « cokseurs », qui misent sur le paiement cash. « Quand tu as des charges, tu ne peux pas attendre », confie-t-il. Certains producteurs racontent vendre à perte, juste pour faire face aux urgences du quotidien. À ces difficultés économiques s’ajoute une contrainte démographique majeure. Selon l’Institut national de la statistique, (Ins) plus de 60 % des agriculteurs ont plus de 55 ans. Un vieillissement qui traduit le désengagement des jeunes. « Les jeunes ne veulent plus souffrir comme nous », confie Jean Fongang, un producteur de 77ans.
Des stratégies de survie encore fragiles
Face à la crise, les acteurs s’adaptent. À la Caplame, la diversification est devenue incontournable. « Nous sommes obligés de nous diversifier », explique Innocent Tiobou Pieba. Aviculture, apiculture et cuniculture complètent désormais les activités. Pourtant, malgré des atouts naturels dont des sols volcaniques, un climat de montagne, altitude favorable, la caféiculture peine à se redresser sur ces terres où le café a connu de beaux jours. Pour autant, l’Oncc rappelle que, les régions de l’Ouest et du Littoral concentrent à elles seules, 71,6 % des volumes de production de café à la fin de la campagne 2024–2025, confirmant ainsi, leur poids stratégique.
En 2023, le gouvernement a lancé un programme de relance de 76,7 milliards de Fcfa, avec un objectif de 160 000 tonnes à l’horizon 2030. Dans cette dynamique, l’Uccao a inauguré le 12 mars 2026 à Bafoussam, une nouvelle usine de transformation de café d’un coût de 1,05 milliard de Fcfa. Financé en partenariat avec l’État, cet équipement, d’une capacité de 6 tonnes en 08 heures, vise à renforcer la transformation locale de l’arabica et du robusta. Pour le Minader, Gabriel Mbaïrobé, cette infrastructure devrait contribuer à relancer la filière, créer des emplois et réduire les importations, notamment à travers le développement du café instantané. Elle s’inscrit dans un contexte de reprise de la production observée en 2025. Mais sur le terrain, le scepticisme domine. « Nous avons déjà vu des projets passer », glisse un producteur.
Dans la Menoua, le café ne disparaît pas brutalement. Il s’efface lentement. Remplacé par des cultures plus rentables à court terme, il cesse progressivement d’être automatiquement rentable. Pour de nombreux producteurs, la question n’est plus de développer la filière, mais de savoir s’il vaut encore la peine d’y croire.
Aurélien Kanouo Kouénéyé, de retour de Dschang
Recherche et compilation des données : Paul- Joël Kamtchang







