Cni nouvelle formule : La modernité à l’épreuve de nos vieilles pratiques
Annoncée comme une révolution administrative, la nouvelle Carte Nationale d’Identité (CNI) Kamerunaise entre dans sa deuxième année d’existence. Digitalisation, célérité, transparence : les promesses étaient séduisantes. Sur le terrain pourtant, l’expérience des usagers révèle un labyrinthe administratif où la technologie se heurte aux réalités sociales, économiques et culturelles du pays.
10 000 F Cfa : le prix officiel, les coûts officieux
Le gouvernement avait fixé le coût de la nouvelle CNI à 10 000 F Cfa, un montant présenté comme forfaitaire, couvrant la production du document. Mais dans la pratique, ce chiffre relève davantage du slogan que de la réalité vécue par les citoyens.
Avant même d’atteindre la phase d’enrôlement, l’usager doit fournir une série de pièces préalables : certificat de nationalité, copie certifiée conforme de l’acte de naissance, certificat de domicile, sans oublier les frais de timbres. Autant de documents qui ont un coût, parfois variable selon les localités.
Pour les couches populaires, ce coût censitaire, cumulé et étalé dans le temps, devient un véritable facteur d’exclusion. Journaliers, travailleurs du secteur informel, petits agriculteurs ou moto-taximen peinent à mobiliser ces sommes. Résultat : pour une frange importante des prolétaires, se faire établir une CNI relève moins d’un droit que d’un luxe administratif.
« On parle de 10 000 F Cfa, mais avant même d’arriver au poste d’identification, j’en avais déjà dépensé presque le double », confie un demandeur rencontré au poste du 12ème Arrondissement.
Pré-enrôlement en ligne : quand le numérique exclut
Le processus impose un pré-enrôlement en ligne via la plateforme idcam.cm. En théorie, une innovation salutaire. En pratique, un véritable parcours du combattant. Connexion instable, lenteur du site, interruptions fréquentes : il faut du courage, du temps et surtout un bon débit internet.
Cette situation a favorisé l’émergence d’une sous-traitance informelle. Des cybercafés et des intermédiaires proposent leurs services moyennant paiement, transformant un outil de modernisation en source de nouvelles dépenses. « Sans aide, je n’aurais jamais pu m’inscrire seul », reconnaît une usagère, smartphone à la main.
Paiement électronique : la double peine
Autre innovation annoncée : le paiement par mobile money. Là encore, l’intention est louable, mais l’exécution pose problème. En raison de la lenteur du système, certains usagers se retrouvent à payer plusieurs fois, sans confirmation immédiate de la transaction. Le remboursement, quand il est possible, relève d’une autre procédure opaque, dissuasive pour la majorité.
*Rendez-vous biométrique : une formalité vidée de son sens*
La prise de rendez-vous pour l’enrôlement biométrique devait permettre de fluidifier le processus. Or, dans de nombreux postes d’identification, les rendez-vous ne sont plus respectés. Premier arrivé, premier servi. Résultat : désordre, files interminables, bousculades. « On vous donne un rendez-vous, mais sur place, personne n’en tient compte », déplore un jeune travailleur.
48 heures annoncées, des cartes qui s’entassent
Les autorités promettaient une disponibilité des cartes en 48 heures. Pourtant, sur le terrain, des piles de CNI non retirées s’accumulent dans les postes. Retards, absence d’information, découragement des usagers : la chaîne semble se gripper.
Moderniser, ce n’est pas seulement numériser
La nouvelle CNI porte une ambition légitime : rapprocher l’administration du citoyen. Mais la technologie, à elle seule, ne suffit pas. Sans accompagnement, sans simplification réelle des procédures et sans discipline administrative, la modernité risque de se dissoudre dans nos vieilles habitudes.
La CNI nouvelle formule ne doit pas devenir un miroir aux alouettes. Elle gagnerait à être repensée à partir de l’usager réel, et non de l’usager idéal. Car moderniser l’État, c’est aussi — et surtout — changer les pratiques.
*Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE*
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