Extrême-Nord : 6% des enfants de moins de 5 ans exposés à la malnutrition aigüe
Source : Hôpital Catholique de Tokombéré/DataViz by ADISI-Cameroun

L’insécurité, la négligence des parents, la mauvaise alimentation, la pauvreté, sont entre autres causes du taux croissant de la malnutrition parmi les enfants de moins de cinq ans dans la région de l’Extrême-Nord avec près de 6% touchés, dont 2,4% en état de malnutrition aigüe sévère.

Sur 5 enfants de moins de 5 ans reçus en consultation en pédiatrie à l’Hôpital privé Catholique de Tokombéré, en moyenne 2 souffrent de la malnutrition aigüe sévère et un de la malnutrition modérée. « C’est de trop », décrie Sylvie Kokof, infirmière à l’Hôpital privé Catholique de Tokombéré, département de Mayo-Sava, à l’Extrême-Nord.

Sylvie reçoit au quotidien des mamans avec des enfants malades, qu’elle conseille et accompagne. Mais, ces efforts menés autant par les soignants que les agents communautaires, ne suffisent pas toujours pour éradiquer cette maladie qui se caractérise par un manque de nutriments dans le corps. Une dizaine d’enfants malnutris en moyenne, sont enregistrés par mois, avec un pic au mois de juillet dans cette localité. « Ces cas sont surtout enregistrés pendant la saison pluvieuse où les mamans n’ont plus rien dans le grenier, sont concentrées dans les champs et n’ont pas assez de temps pour les enfants », relève cette infirmière.

Source : Hôpital Catholique de Tokombéré/DataViz by ADISI-Cameroun

Le 10 décembre 2020, 8 enfants malnutris étaient internés au Centre Nutritionnel Thérapeutique Interne (CNTI) de cet hôpital, dédié à la prise en charge des enfants malnutris avec complication. En novembre 2020, elle en a reçu 22, dont 18 guéris, 4 qui ont poursuivi le traitement, 1 abandon et 1 décès. « L’enfant peut arriver dans un état critique.  Malgré les soins intensifs qui lui sont administrés, on ne réussit pas à le maintenir en vie », explique Thomas Baïtouay, responsable CNTI de cet hôpital. Cette formation a enregistré 146 nouveaux cas en 2019, 445 guéris, 6 abandons et 23 décès. « Le nombre des cas est croissant. Le protocole y est, la prise en charge également, mais il faut comprendre que l’éradication de la   malnutrition est loin d’être faite », regrette Thomas Baïtouay.

« Plumpy Nut »

Chargée de santé nutrition à Charitas Maroua-Mokolo, une organisation catholique, Sœur Marceline Itetshe sillonne à travers son organisation, en moyenne 16 villages de la région par mois, pour enseigner aux familles les bonnes pratiques alimentaires. Pour cette religieuse qui a fait de cette maladie son combat, le meilleur traitement passe par la sensibilisation et la formation des familles, surtout les mamans à la préparation des aliments équilibrés, non seulement pour les enfants, mais aussi pour les adultes. « Mon objectif c’est la lutte contre la malnutrition à base des produits locaux.  Nous montrons aux mamans que les céréales qu’elles reçoivent et qui viennent d’ailleurs, sortent de chez nous. Nous formons les animatrices qui à leur tour forment les mamans identifiées qui ont les enfants de moins de 5 ans. On les apprend à fabriquer la farine qu’elles consomment en famille. Elles reçoivent aussi les ustensiles pour une meilleure conservation et préparation. Chaque animatrice forme en moyenne 20 mamans qui doivent également former leurs voisins », explique cette nutritionniste.

Source : Organisation catholique Charitas/ DataViz by ADISI- Cameroun

Au terme de cette formation, ces mamans savent qu’avec du mil, soja, arachide, sucre et un peu de sel, elles peuvent fabriquer une farine nourrissante et équilibrée pour leurs nourrissons, voire toute la famille. Une pratique aussi simple, qui n’est pourtant pas facilement adoptée par la plupart des mamans, qui préfèrent garder les enfants malades pour bénéficier des denrées de supplémentation nutritionnelle encore appelées « Plumpy Nut » distribuées dans les Centres Nutritionnel Ambulatoire Sévère (CNAS) du Ministère de la Santé Publique soutenus par UNICEF et les ONG de la région. « D’après mon observation, dans les zones encore sous la menace de Boko-Haram, certaines mamans sont devenues paresseuses.  Elles préfèrent que leur enfant tombe dans la malnutrition pour bénéficier des « Plumpy Nut ». J’ai rencontré des mamans qui sont allées au centre de santé pour les tests.  Mais quand on leur dit que l’enfant n’est pas malnutri, la même femme va entrainer l’enfant dans la malnutrition et revenir au centre de santé pour demander le « Plumpy Nut » », déplore cette religieuse. En juillet 2020, les Cnas ont accueilli 2 841 cas, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) dans son rapport de situation publié le 20 novembre 2020. En outre 298 enfants ont été referrés pour traitement adapté dans les CNTI de la région.

Hina

Cette étude indique que la malnutrition aigüe globale (MAG) touche 6% des enfants de moins de 5 ans à l’Extrême-Nord, dont 2,4% sont en état de malnutrition aigüe sévère (MAS). On note une détérioration relative par rapport au mois de juin où le taux de MAS s’élevait à 1,84%. Cette détérioration est liée à plusieurs facteurs, dont la période de soudure (juin -août). Les départements du Mayo-Sava et du Logone et Chari sont les plus touchés, à cause notamment des attaques de prédations sur les ménages et des mouvements de populations inhérents qui empêchent l’accès à la terre pour les personnes déplacées.

Le 8 décembre 2020 à l’hôpital régional annexe de Mokolo, chef-lieu du département de Mayo-Tsanaga, Dalaï se prépare à regagner son domicile après 7 jours passés au chevet de son fils. Le nourrisson d’un an est victime d’une malnutrition aigüe-sévère.  Selon cette mère de quatre enfants, son fils, tout comme le reste de la famille, consomme généralement au quotidien la bouillie de maïs avec les arachides ou le couscous du maïs au légume.

Le minimum alimentaire que peut s’offrir cette mère de 20 ans qui vit de l’agriculture de subsistance. « La situation de la malnutrition dans notre localité est préoccupante. Les seules activités lucratives sont l’élevage et l’agriculture, mais il n’est pas évident pour toutes les familles de joindre les deux bouts. Dans certaines zones rurales, la polygamie fait en sorte que les parents ne s’occupent suffisamment pas des enfants, aussi le fait de croire que le problème est mystique, pousse les parents vers les féticheurs », affirme Yaouba Baya, 1er notable de la chefferie Lamidat 1er degré de Matakam-Sud à Mokolo.

Pour Abraham Ngacebaï, Secrétaire général de l’Association pour le progrès des attitudes maternelles (APAM), une organisation de la société civile basée à Mokolo, l’une des causes de la malnutrition serait aussi le taux de natalité élevé, avec des poches de résistances qui n’adhèrent pas au planning familial.  « La communauté à une alimentation classique, surtout pour une famille moyenne, constitué du couscous de maïs, mil ou sorgho accompagné des légumes, parfois avec les arachides, les tubercules. Le problème c’est que les repas ne sont pas généralement équilibrés. Une famille qui a cultivé le sorgo ou mil, va s’en contenter, si elle n’a pas les moyens d’acheter les autres aliments. Le contexte sociopolitique a également éloigné les habitants des zones cultivables fertiles situées au niveau des frontières », explique Abraham Ngacebaï.

Des 16 villages que son organisation couvre, Sœur Marceline Itetshe souligne que les localités de Tomkombéré, Mora, Gudjimdele, Bogo, Rhumzou, Magoumaz et Hina sont les plus touchées. « Hina est en tête de liste. Sur 20 mamans, 18 mamans étaient malnutries, et chaque maman a accouché les jumeaux. Nous avons dû amener d’urgence à Mokolo, 5 mamans avec 10 enfants, qui étaient des cas extrêmes », relève-t-elle.  En plus des stratégies de lutte déjà existantes, initiées par l’Etat, ainsi que les ONG, il faut renforcer la sensibilisation de la communauté sur la conséquence et l’ampleur de la maladie, explique cette religieuse, former les mamans sur la préparation des bouillies à base de produits locaux, éduquer les parents sur leur responsabilité parentale et la gestion des denrées alimentaires après la récolte… « Je pense qu’il ne faut pas les habituer à leur donner ce qui est déjà prêt. Je fais souvent exprès de leur dire que j’ai acheté le mil, les arachides, le maïs chez vous… Pourquoi vous vendez tout pour attendre que ces denrées soient transformées pour vous être redonné ? Donc il faut aussi les conscientiser », insiste-t-elle.

Marie Louise MAMGUE à l’Extrême-Nord

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