Le poste de vice-président limite les risques d’instabilité liés aux rivalités internes et aux clans au sommet de l’exécutif.

Pr Louison Essomba, enseignant en droit et expert en droit constitutionnel, analyse la révision de la Constitution camerounaise de 2026. Il explique que la création du poste de vice‑président constitue un ajustement institutionnel visant à sécuriser la succession présidentielle, à renforcer la continuité de l’État et à inscrire le Cameroun dans une logique d’adaptation aux réalités politiques et sociales. Cependant, pense-t-il, la création du poste de vice-président comporte des risques d’appropriation du pouvoir, pérennisation des régimes, et continuité volontaire d’un chef unique.

Le Parlement a adopté le 4 avril 2026 le projet de loi portant révision de la Constitution. Sur le plan du droit constitutionnel, cette révision, qui crée le poste de vice-président et définit les règles de succession présidentielle, constitue-t-elle un simple ajustement institutionnel ou une transformation structurelle de l’exécutif ?

 La Constitution est la norme faitière de l’État. Elle n’est pas établie comme une tente dressée pour se coucher. Une Constitution doit être révisée pour deux raisons principales : la prise en compte des réalités sociales et son adaptation à l’évolution du temps. Dans le cas d’espèce, il s’agit d’un ajustement des institutions de l’État, ce qui traduit une adaptation à cette évolution. Aujourd’hui, plusieurs pays africains ont institué un poste de vice-président, comme  la Côte d’Ivoire ou encore le Bénin… Le Cameroun s’inscrit donc dans cette dynamique en mettant en place une telle fonction. Sur le plan constitutionnel, il n’y a pas ici de fraude.

S’agissant de la procédure, une Constitution peut être révisée selon deux voies : la voie référendaire, qui implique directement le peuple, et la voie parlementaire. Dans ce cas précis, c’est la voie parlementaire qui a été utilisée. Conformément à l’article 63 de la Constitution, le Parlement peut se réunir en congrès pour examiner les projets de loi émanant du président de la République ou du gouvernement. Ici, il s’agissait d’un projet de loi initié par le président de la République. La procédure suivie est donc régulière. Cette révision s’inscrit dans une logique d’adaptation institutionnelle, notamment pour assurer la continuité de la fonction présidentielle à travers la création du poste de vice-président.

La création du poste de vice‑président modifie‑t‑elle la structure de l’exécutif ?

Elle modifie l’organisation hiérarchique des pouvoirs sans toutefois, remettre en cause le caractère bicéphale de l’exécutif. En réalité, l’exécutif demeure structuré autour de deux pôles d’une part, l’institution présidentielle, désormais assistée d’un vice-président et d’autre part, l’institution gouvernementale, dirigée par le chef du gouvernement. Le vice-président est présenté comme un collaborateur du président de la République. Mais sa création entraîne un basculement dans la hiérarchie constitutionnelle des pouvoirs.

En effet, alors que dans la Constitution de 1996, le Premier ministre apparaissait comme le principal bénéficiaire des délégations de compétences du président, ce rôle semble désormais revenir au vice-président. Ainsi, sans transformer la nature de l’exécutif, cette innovation institutionnelle reconfigure les équilibres internes en renforçant la proximité fonctionnelle entre le président et son vice-président. Celui-ci apparaît dès lors comme un instrument de continuité de la fonction présidentielle.

Dans les faits, le vice‑président dispose‑t‑il de pouvoirs propres ou exerce‑t‑il seulement des fonctions déléguées ?

Le texte ne définit pas clairement des compétences propres au vice-président. Il se limite à indiquer que celui-ci assiste le président de la République. En pratique, ses pouvoirs apparaissent essentiellement comme des compétences déléguées, que le président peut lui confier selon sa volonté. Toutefois, une fonction centrale ressort nettement celle d’assurer la continuité de la fonction présidentielle. En cas de vacance du pouvoir, de décès, de démission ou d’empêchement définitif du chef de l’État. Le vice-président est appelé à exercer les fonctions présidentielles jusqu’à la fin du mandat. En dehors de cette hypothèse, son rôle reste dépendant des délégations qui lui sont accordées. Enfin, le texte ne précise pas explicitement les conditions de sa participation à une élection présidentielle. Toutefois, en l’absence de disposition contraire, rien ne semble juridiquement l’empêcher d’être candidat.

En cas de vacance du pouvoir, cette réforme fait-elle du vice-président un véritable successeur ou un simple intérimaire ?

Non, il devient un véritable successeur constitutionnel, voire un « dauphin constitutionnel ». Car en cas de démission, décès ou empêchement définitif du président de la République, c’est lui qui exerce les fonctions présidentielles. Ainsi, si un président élu pour sept ans démissionne après un an, le vice-président achève le mandat restant et peut ensuite se porter candidat. Nous ne sommes donc plus dans l’hypothèse d’un intérim, mais dans une logique de continuité du pouvoir.

Ce mécanisme vise à prévenir les crises institutionnelles, notamment les coups d’État, et à simplifier la gestion de la succession. La création du poste de vice-président apparaît ainsi comme une réponse aux difficultés liées aux mécanismes de succession au Cameroun.

 Peut-on voir dans la réforme de 2026 la continuité de la consolidation du pouvoir exécutif au Cameroun depuis 1972 ?

Le référendum de 1972 visait à consacrer la forme de l’État tout en renforçant les pouvoirs du chef de l’État. Cette logique s’est poursuivie avec la révision constitutionnelle du 14 avril 2008, qui a consolidé ces pouvoirs en supprimant la limitation des mandats présidentiels. Dans cette continuité, la réforme de 2026 apporte plusieurs ajustements. Elle traite d’abord de la question de la succession, notamment avec la création du poste de vice-président. Elle aborde aussi la responsabilité du chef de l’État, désormais justiciable uniquement devant la Haute Cour de justice, qui reste à mettre en place. Par ailleurs, l’obligation de déclaration des biens est réaffirmée, même si son application reste en suspens faute de décret.

Enfin, la création du poste de vice-président permet d’éviter l’organisation d’une élection présidentielle en cas de vacance du pouvoir, ce qui représente une économie de ressources publiques, dans un contexte où les contraintes financières rendent ces scrutins particulièrement coûteux.

Cette réforme modifie-t-elle les rapports entre exécutif, législatif et juridiction constitutionnelle ou consolide-t-elle un déséquilibre préexistant ?

La réforme modifie les rapports entre exécutif, législatif et juridiction constitutionnelle. Désormais, le vice-président peut saisir le Conseil constitutionnel lorsqu’il constate l’invalidité du président, déclenchant ainsi directement la vacance du pouvoir. Le président de la République ne peut plus être jugé devant n’importe quel tribunal seule la Haute Cour de justice, qui n’est pas encore opérationnelle, est compétente. Il bénéficie désormais d’une double immunité, fonctionnelle et personnelle, qui perdure même après la fin de son mandat.

Par ailleurs, la hiérarchie institutionnelle est réajustée le vice-président est désormais cité avant le Premier ministre dans l’organisation du gouvernement, ce qui représente un basculement du pouvoir institutionnel. Le modèle camerounais s’écarte du système américain, où président et vice-président sont élus sur un même ticket. Il s’inspire plutôt de modèles africains, comme la Côte d’Ivoire ou le Sénégal, où le vice-président est nommé par le président.

Pour le Cameroun, il serait souhaitable qu’à l’avenir l’élection présidentielle se fasse sur une liste incluant les deux noms président et vice-président afin de respecter l’équilibre linguistique et culturel du pays. Ainsi, si le président est francophone, le vice-président devrait être anglophone, notamment issu du Nord-Ouest ou du Sud-Ouest, pour éviter une concentration francophone au sommet de l’État.

Le modèle camerounais s’écarte du système de certains pays où le vice-président est élu conjointement avec le président de la République. Quelles en sont les implications ?

Dans de nombreux systèmes comparables, le vice-président est élu sur le même bulletin de vote que le président, comme aux États-Unis. Le modèle camerounais s’adapte davantage au modèle africain, comme celui de la Côte d’Ivoire ou du Sénégal. Le Sénégal, en 2016, a créé le poste de vice-président, mais l’a supprimé deux ans plus tard. Au Bénin et au Tchad, c’est le président de la République qui nomme le vice-président.

Pour une future élection présidentielle au Cameroun, il serait souhaitable d’adopter un scrutin de listes, où figureraient à la fois le président et le vice-président, comme en 1970. Ainsi, si le président est francophone, le vice-président devrait être anglophone, pour respecter le circuit culturel et linguistique du pays. Il serait surprenant que le poste revienne à un autre francophone, alors que le président, le directeur du cabinet civil et le secrétaire général à la présidence sont déjà francophones. Le vice-président devrait donc être un anglophone issu du Nord-Ouest ou du Sud-Ouest.

Cette révision répond-elle à une contrainte institutionnelle ou sert-elle d’instrument d’anticipation politique ?

La révision constitue une réponse institutionnelle pour éviter une crise ou une dégradation sociale. Cependant, la création du poste de vice-président comporte des risques d’appropriation du pouvoir, pérennisation des régimes, et continuité volontaire d’un chef unique.

En effet, si un président nomme son vice-président, qui devient président et nomme à son tour un vice-président, cela peut créer une chaîne de succession non élective, fragilisant la démocratie. La Constitution précise que le pouvoir appartient au peuple par le biais des élections. Or, un processus basé sur des nominations successives écarterait le peuple de son rôle fondamental dans le choix des dirigeants, menaçant ainsi la légitimité démocratique.

Dans un scénario de crise (vacance brutale du pouvoir, désaccord au sommet de l’exécutif), ce nouveau dispositif renforce-t-il réellement la stabilité de l’État ou ouvre-t-il de nouvelles zones d’incertitude ?

  Dans un scénario de crise, la création du poste de vice-président renforce la continuité de l’État. Si le président est absent, démissionnaire ou frappé d’empêchement, le vice-président assure directement la succession, non pas comme un intérimaire, mais comme un président continuateur. Cela évite les complications liées à l’organisation d’élections coûteuses et sensibles, ainsi que les incertitudes sur la personne qui doit assumer la fonction.

Le dispositif limite aussi les risques d’instabilité liés aux rivalités internes et aux clans au sommet de l’exécutif. Il offre une assurance institutionnelle, garantissant que l’État continue de fonctionner même en l’absence du chef de l’État, à l’image d’un testament où l’héritier désigné prend la relève. Bien que le poste comporte un risque d’appropriation du pouvoir, ses avantages, notamment la stabilité et la continuité de la fonction présidentielle, sont jugés prépondérants dans le contexte actuel.

Le Cameroun a connu plusieurs révisions constitutionnelles depuis Ahmadou Ahidjo jusqu’à Paul Biya. Témoignent-elles d’une continuité institutionnelle ou d’adaptation aux contextes politiques à différents moments clés ? 

La plus importante révision sous Paul Biya reste celle du 14 avril 2008, qui a levé la limitation des mandats présidentiels. Sous Ahmadou Ahidjo, le Cameroun avait connu plusieurs révisions : celle du 9 mai 1955, qui a institué le poste de vice-président, celle du 29 juin 1979, qui a défini le rôle du Premier ministre dans la succession constitutionnelle, et celle de 1982, marquant le passage de la République unie du Cameroun à la République du Cameroun.

Sous Paul Biya, la révision du 23 avril 1984 a supprimé le poste de Premier ministre, précédemment occupé par Bello Bouba Maigari. Le 23 avril 1991, une nouvelle révision l’a rétabli comme chef du gouvernement, rôle confirmé dans la Constitution de 1996. La révision de 1988, controversée, a levé la limitation de la durée du mandat présidentiel. Ces changements montrent que le Cameroun a connu plusieurs amendements, et comme le montre l’exemple américain (constitution de 1787, amendée 52 fois), aucune constitution n’est immuable : elles sont faites pour évoluer et s’adapter aux contextes politiques.

 En comparant le Cameroun à d’autres États africains ou à des démocraties présidentielles, observe-t-on des similitudes dans l’usage des révisions constitutionnelles comme instrument d’adaptation du pouvoir ?

Le constat est évident, on se rend compte que les révisions constitutionnelles en Afrique, dans tous les pays d’expression francophone, ont toujours porté au renforcement du pouvoir du chef d’État ou au renforcement du pouvoir du régime en place. Parce que, quand vous voyez ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire, au Bénin ou au Tchad, vous remarquez que toutes ces révisions n’ont eu pour finalité que de renforcer le pouvoir de l’exécutif ou encore de renforcer la prééminence politique institutionnelle du président de la République au sein du gouvernement. Donc, le Cameroun ne fait pas œuvre d’expérience singulière.

Propos recueillis par Mélanie Ambombo

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