Réfugiés : Une catastrophe humanitaire plane sur Gado-Badzéré
Depuis leur installation en 2014 et malgré le programme de retour volontaire suivant l’accord tripartite entre le Cameroun, la Rca et le Hcr , signé en 2019, le camp continue d’abriter environ 16 142 réfugiés menacés par la famine, les maladies, la pauvreté et la sous-scolarisation.
C’est la mi-journée, à l’entrée du camp de Gado-Badzéré, dans l’arrondissement de Garoua-Boulaï (région de l’Est), Aliou Moussa et Abdoulaï Adamou, deux personnes vivant avec un handicap moteur, vendent des noix de kola derrière un comptoir en planches. Une activité commerciale qui leur rapporte entre 1000 et 1500 Fcfa, un maigre revenu qui ne couvre pas leurs besoins. À proximité, Dada Bouba, veuve et mère de cinq enfants, vend des beignets- haricot. « Je me débrouille seulement », confie-t-elle en s’essuyant le front avec un pan de son pagne.
Dans ce camp majoritairement constitué d’habitations en paille, la plupart des réfugiés vit d’activités informelles leur principal moyen de subsistance. D’autres, excédés par les rudes conditions de vie, s’agglutinent au centre de transit du Haut-Commissariat pour les réfugiés (Hcr), où ils s’inscrivent pour un retour volontaire encadré. Depuis la signature en 2019 d’un accord tripartite entre le Cameroun, la République centrafricaine (Rca) et le Hcr, un cadre juridique structure le rapatriement volontaire, digne et sécurisé des réfugiés centrafricains. En 2025, 12 202 réfugiés de la façade Est ont regagné leur pays, dont 7 442 hors site (60,99 %) et 4 760 en site (39,01 %).
Pour Daniel Temene, acteur de la société civile, la situation reste complexe : « Les retours étant basés sur le consentement libre des réfugiés, beaucoup hésitent encore à rentrer en raison de l’insécurité persistante en Rca. Par ailleurs, depuis 2021, le budget de l’aide humanitaire a baissé d’environ 50 %, ce qui laisse présager une aggravation de la situation ». Un constat qui reflète une dégradation progressive de l’assistance humanitaire dont dépendent largement les réfugiés depuis leur installation. Ce d’autant plus qu’avec le retour de Donald Trump à la maison blanche en 2025, les Etats unis d’Amérique qui représentaient 40% de l’aide mondiale avant 2025, ont supprimé plus de 80% des programmes. L’onde de choc s’est propagée au Cameroun qui a vu 74% de ses projets humanitaires, de santé s’arrêter. Si dans ce contexte l’aide humanitaire n’a complètement pas disparu, force est de noter qu’elle fait désormais face à plusieurs défis dont les retards de financement, plusieurs Organisations non gouvernementales (Ong) qui oeuvraient dans ce camp ont fermé leur porte tandis que plusieurs programmes ont été interrompus.
Stratégies de survie
Dans ce camp, l’assistance humanitaire repose principalement sur le Programme alimentaire mondial (Pam) pour les rations alimentaires et le Hcr pour les services de base. Or, avec la pandémie de Covid-19, la réorganisation de l’aide internationale imposée par les Etats-Unis d’Amérique et la hausse des prix des denrées alimentaires, cette assistance s’est considérablement détériorée entre 2022 et 2025, entraînant une multiplication des stratégies d’adaptation telle la réduction du nombre de repas.
À Gado-Badzéré, la vie est devenue un véritable calvaire, selon Dibo Adamou, le président du camp. Il explique que « dès l’aube, certains réfugiés parcourent plusieurs kilomètres pour ramasser du bois de chauffage, parfois sous un soleil de plomb. Les femmes, souvent avec un bébé attaché dans le dos, portent les fagots sur la tête, tandis que les hommes les transportent à l’aide de porte-tout.» De retour au camp, « le bois est fendu puis vendu en petits lots aux ménages environnants. En plus de cette activité, certains hommes, pour multiplier leurs revenus, effectuent de petits travaux dans les champs ou sur des chantiers», poursuit-il. À ces difficultés quotidiennes s’ajoutent des problèmes plus profonds, presque structurels. Dibo Adamou dresse alors un constat alarmant : « depuis plus de cinq ans, nous ne recevons presque plus d’aide alimentaire régulière. À cela se greffent le chômage, le manque de logement, des enfants sans actes de naissance et, surtout, un accès limité aux soins de santé alors que plusieurs maladies sont fréquentes dans le camp ».
Santé et éducation sous pression
Des informations corroborées par les données du Centre de santé intégré de Gado-Badzéré. Selon son chef, Elhadj Aboubakar, le paludisme représente environ 80 % des consultations mensuelles, avec 80 à 100 cas enregistrés chaque mois. Il est suivi par les maladies hydriques (40 à 50 cas mensuels) et la malnutrition aiguë, qui touche particulièrement les enfants de 6 à 59 mois. Les infections sexuellement transmissibles, les maladies de la peau, le diabète, l’hypertension et les troubles psychologiques liés aux conditions de vie précaires sont également signalés.
Au-delà de la santé, la présence des réfugiés dans cette localité exerce une forte pression sur le système éducatif local. « À notre arrivée à la tête de l’exécutif communal en 2020, nous avons constaté d’importants problèmes d’encadrement liés au manque de salles de classe et de tables-bancs, tant au primaire qu’au secondaire. Cela a conduit à l’instauration de la mi-temps dans les écoles primaires », explique Adamou Abdon, maire de Garoua-Boulaï. Selon Léonard Thomas Pika 2, inspecteur d’arrondissement de l’Education de base, la localité compte plus de 38 écoles publiques et 7 privées pour un effectif de plus de 23 000 élèves, dont environ 8000 réfugiés, soit 35%. Il affirme que le manque de tables-bancs, d’eau potable et de latrines dans certaines écoles affecte l’équité dans l’accès à l’éducation.
Un camp toujours sous pression
Créé en 2014 sur 55 hectares et réparti en 12 blocs, le camp de Gado-Badzéré accueillait initialement plus de 35 000 réfugiés. À ce jour, selon les données actualisées du Hcr (sous-bureau de Bertoua 2025), le site compte 16 142 personnes vivant dans 5573 ménages, dont 8621 femmes, 7521 hommes et 613 personnes de troisième âge. Autrement dit, depuis 2019, seulement 18 858 réfugiés ont accepté de rentrer chez eux, représentant seulement 54% de départ volontaire.
Sébastian Chi Elvido, de retour de Gado-Badzéré
Recherche et compile de données : Paul- Joël Kamtchang







