Vih-Sida et paludisme : Avec 30 milliards F.Cfa collectés, le Cameroun peine à boucher le trou laissé par l’USAID

Un an après la suspension des financements américains, les pouvoirs publics assurent que la situation est sous contrôle. Mais sur le terrain, le son de cloche est différent et contradictoire. Prévention fragilisée, distribution des médicaments perturbée, patients, hôpitaux et Ong sous pression. Le système de santé accuse le coup: le paludisme a perdu 10% et le Sida 9% de leurs fonds respectifs en 2025. Le gouvernement a négocié un nouveau mécanisme avec les Etats-Unis pour un appui de 240 milliards F.Cfa sur 5 ans.

La disponibilité des antirétroviraux (Arv) n’est plus garantie. Appréhende Bruno Baha, un Camerounais de 30 ans, vivant avec le vih, président de l’Association des jeunes vulnérables basée à Yaoundé. Cette organisation accompagne pour l’essentiel des élèves et des étudiants vivant avec le virus. Selon ce jeune leader associatif, si l’état de santé du patient se détériore, il lui devient difficile de se soigner. « Les Arv de 1èreligne se trouvent encore facilement. Ceux de 2ème ligne manquent constamment. Quant aux médicaments de 3e ligne, les hôpitaux les ont rarement ; et ils sont souvent vendus », déplore-t-il.

Les patients sont d’ailleurs prévenues dans les hôpitaux, qu’ils ont intérêt à bien suivre leur traitement afin de ne pas tomber dans la ligne de médicaments rares. En plus, lorsque la charge virale augmente, on est souvent appelé à faire le test de CD4, qui est payant, explique le jeune patient.

La situation est d’autant plus préoccupante, regrette-t-il, que des actions de sensibilisation  ont été suspendues pour manque de financement. C’est le cas de la pièce de théâtre écrite par  son association, qui vise à sensibiliser sur l’importance du traitement pour les personnes vivant avec le Vih. Cette œuvre  n’est plus jouée aujourd’hui, car l’association a perdu  son unique financement qui venait du plan d’urgence du président des Etats-Unis pour la lutte contre le sida (PEPFAR). 

Ces jeunes n’ont pas pu réunir les 2 millions F.Cfa nécessaires pour faire jouer leur pièce de théâtre à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre le sida, le 1er décembre 2025. L’incertitude plane sur le plan stratégique 2026 de leur association, qui prévoyait notamment de réaliser de courtes vidéos de sensibilisation et de mener des campagnes contre la stigmatisation.

En janvier 2025, le président des États-Unis, Donald Trump, a suspendu une bonne partie des financements accordés à plusieurs pays dans le monde pour la lutte contre le Vih-Sida, le paludisme et la tuberculose. Le Cameroun en paye les frais, en plus que sa situation était déjà peu reluisante. Le pays compte parmi les 10 les plus touchés en Afrique par le paludisme. En 2023, il a enregistré plus de 2 millions de cas de paludisme  et 1 756 décès.

Les financements ont été suspendus alors que le gouvernement des Etats-Unis a investi quelque 1,1 milliard de dollars (environ 640 milliards F.Cfa) dans le système de santé camerounais au cours des 20 dernières années, selon l’ambassadeur des États-Unis en poste à Yaoundé, Christopher J. Lamora, qui a signé le 16 décembre 2025, un protocole d’accord portant sur une nouvelle forme d’appui des Etats-Unis au Cameroun.

Un trou de trésorerie

Un  an après cette décision, les fonds ont presque tari. Le Dr Albert Zeh Meka, Secrétaire permanent du Programme national de lutte contre le paludisme (Pnlp), confirme un manque à gagner de 13 millions d’euros (environ 8,5 milliards F.Cfa) sur les financements états-uniens pour le paludisme (cycle 2024-2026). Pour l’ensemble du secteur de la santé au Cameroun, la coupe atteint 51,13 millions de dollars, soit environ 30,678 milliards F.Cfa provenant de lAgence des États-Unis pour le développement international (USAID), selon les données publiées sur le portail usaspending.gov. Les fonds manquants ont provoqué l’annulation de 32 projets initialement prévus pour 2025. D’autres instruments clés ont disparu, notamment le PEPFAR.

En prévision de l’austérité imposée au monde par le président Trump, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a réduit les financements affectés aux pays. Au Cameroun, le paludisme a perdu 10% et le sida, 9% de leurs fonds respectifs en 2025, nous confie le Dr Zeh Meka, le secrétaire permanent du Pnlp. 

Plusieurs institutions publiques et privées ont bénéficié des financements de l’USAID d’après une analyse des données de foreignassistance.gov, le Bureau chargé de la coordination de l’aide étrangère américaine. Entre autres, les organisations de la société civile, les administrations publiques. Ces financements sont principalement axés sur la lutte contre le Vih/Sida, le paludisme et la tuberculose, le renforcement des services de santé sexuelle et reproductive, et le soutien à l’approvisionnement en médicaments

Entre 2018 et 2024, les fonds cumulés, alloués aux différents bénéficiaires camerounais, sont estimés à un peu plus de 160 millions de dollars américains, soit près de 91 milliards de F.Cfa dans le cadre de la lutte contre le paludisme. Le plus gros financement a été injecté en 2024.  Légèrement en deçà de ceux dédiés au paludisme, les fonds alloués pour combattre le Vih-Sida sur le même période s’évaluent à environ 112 millions de dollars américains, soit un peu plus de 70  milliards de F.Cfa avec le plus gros montant en 2024. Il faut noter que tous les fonds engagés n’ont pas totalement été versés. 


Prise en charge des patients

Les pouvoirs publics n’ont pas communiqué sur le montant global du trou de trésorerie. Mais un plan de contingence national a permis à ce jour de mobiliser 30 milliards F.Cfa grapillés pour l’essentiel sur diverses lignes du budget de l’Etat. Plusieurs mois après la fin des subventions qui venaient des Etats-Unis, les autorités camerounaises minimisent l’impact, expliquant que seules les activités indirectes ont été supprimées : réunions, achats de véhicules, enquêtes, études, communication, etc. C’est le cas par exemple du Programme palu.

Dans les hôpitaux publics, le discours se veut rassurant sur la prise en charge des patients. A l’hôpital Central de Yaoundé, le Pr Kouanfack, chef du service de l’hôpital du jour, affirme que rien n’a changé dans la prise en charge des patients du Vih. La même assurance est donnée par le Dr Mahamat Boukar Ekani, le directeur de l’hôpital de district de Soa, situé à la périphérie de la capitale. Le Dr Ekani réaffirme la gratuité du traitement du Vih-Sida, de la tuberculose et du paludisme pour les femmes enceintes et les enfants, sous le modèle de la Couverture santé universelle (Csu) financée par l’Etat.

Dans la région de l’Est, le Dr Sambé, coordonnateur du Groupe technique régional de lutte contre le sida, assure que 28 organisations communautaires continuent de rapprocher les traitements des populations. Ce dispositif permet d’assurer la prise en charge gratuite de 39 220 patients. Il se satisfait de ce résultat, même si la population des personnes infectées n’est pas encore totalement couverte, sachant que l’enquête Camphia (2017) estimait à 41 955 le nombre de personnes vivant avec le Vih dans la région de l’Est. Il reste difficile d’avoir une vue d’ensemble de la situation nationale. Le Comité national de lutte contre le Sida (Cnls) n’a pas répondu au protocole d’interview introduit en septembre 2025, et le Pnlp n’a pas fourni les données promises jusqu’au moment où nous publions cette enquête.

Les Ong éjectées 

Depuis la suspension des financements venant du gouvernement des Etats-Unis, la conséquence la plus visible au Cameroun est que l’essentiel des Ong et des associations a été éjecté de la lutte. « Les financements des partenaires internationaux sont interrompus depuis mai 2025 », alerte Jean Stéphane Biatcha, secrétaire exécutif de Synergies Africaines. Ces acteurs sont désormais absents du terrain. 

Celestine Shalla Konfor, docteur en santé publique et spécialiste en santé communautaire, constate qu’il manque un chaînon essentiel. Ces organisations fournissaient des services vitaux : dépistage communautaire du Vih, lien des patients nouvellement diagnostiqués vers le traitement, suivi communautaire et à domicile (en particulier pour les enfants), ainsi que le soutien logistique comme le transport des antirétroviraux et des prélèvements sanguins pour les tests CD4. » L’expert cite des organisations comme COSMO, Catholic Relief Services (CRS) ou l’Ong Charia qui œuvraient dans les régions de l’Est, du Nord et de l’Extrême Nord.


Des médicaments manquent

L’efficacité de la prise en charge a diminué. Selon Jean Stéphane Biatcha, « cette rupture pourrait anéantir des années d’efforts et exposer des milliers de femmes et d’enfants à des risques évitables ». Selon lui,  229 enfants sont nés séropositifs dans la région de l’Ouest depuis le début de l’année 2025, un chiffre qui interroge sur la continuité des programmes de prévention. Les hôpitaux, désormais responsables de la logistique, sont moins performants que les Ong qui assuraient une couverture communautaire plus large. L’insuffisance des Arv aggrave les inégalités. Les médicaments n’arrivent plus régulièrement dans les localités reculées. Le Dr Shalla Konfor dénonce le fait que « certains personnels de santé ont fait de la distribution des Arv une source d’enrichissement ». Les patients nantis obtiennent des quantités pour plusieurs mois, tandis que les pauvres peinent à avoir de quoi tenir deux semaines.

L’absence des Ong, comme George Town qui formait des agents de santé de proximité, aggrave la situation. Le Dr Konfor regrette déjà l’époque où les Ong et les associations locales s’employaient à assurer l’accès pour tous au médicament. Quant au Dr Olga Yvonne Bassong Mankollo, consultante en santé publique, elle prévient sur l’impact psychologique sur les patients si l’accès au traitement devient conditionné par un quelconque coût financier. « Dès lors qu’il faut payer, beaucoup de personnes vont laisser tomber le traitement, même si elles ont les moyens de payer », explique-t-elle.

Sévérité du paludisme par régions ©PNLP

En l’absence des Ong locales, les agents communautaires sont moins actifs car, il n’y a plus de moyen pour encadrer les populations et suivre des groupes vulnérables. Selon le Dr Shalla Konfor, des comportements à risque prospèrent, favorisés par la consommation d’alcool. La stigmatisation est plus manifeste, y compris contre les malades du paludisme. Si bien que beaucoup ne viennent pas à l’hôpital ou choisissent de vivre en cachette avec le paludisme. 

Le chercheur en santé publique conclut que le nouveau contexte est favorable d’une part à l’aggravation de la maladie chez plusieurs personnes porteuses du Vih, et, d’autre part, à la multiplication de nouveaux cas. Le Dr Shalla Konfor affirme même que selon plusieurs professionnels de la santé, la région de l’Est connaît une augmentation des cas, même si aucune donnée officielle n’est avancée pour le moment.

Les travailleuses du sexe sont particulièrement touchées. Anciennement cibles prioritaires de plusieurs organisations intervenant dans la lutte contre le Vih et les droits humains, elles bénéficient aujourd’hui de moins d’intrants de prévention (préservatifs, lubrifiants, médicaments de prophylaxie pré et post exposition au virus). Ces catégories vulnérables ont vu les programmes d’accompagnement s’arrêter.

Quant au traitement gratuit du paludisme, il connaît bien des exceptions dans les hôpitaux publics. En effet, le médicament subventionné est souvent indisponible, et parfois payant, révèle sous anonymat une infirmière en service à l’hôpital de district de Soa. Le directeur, le Dr Mahamat Ekani Boukar, explique que les ruptures de stocks dépendent de plusieurs paramètres n’ayant aucun lien avec les fonds états-uniens. « Pour que le traitement soit gratuit, il faut que nous ayons reçu les kits du programme palu », poursuit-il. 

Le Secrétaire permanent du Pnlp, le Dr Zeh Meka, rappelle que seules les régions du Nord et de l’Extrême-Nord ont été affectées par la suppression des financements venant des États-Unis. Les stocks de médicaments contre le paludisme sont donc disponibles dans les 8 autres régions du pays, ajoute-t-il. Pour lui, l’indisponibilité du traitement est dû au fait que plusieurs hôpitaux rechignent à commander les médicaments subventionnés car la marge bénéficiaire est faible.

Accompagnement psychosocial

Le suivi psycho-social des personnes vivant avec le Vih est lui aussi en crise, car leurs associations ne sont plus financées, à l’instar de l’Association des jeunes vulnérables. L’avenir des agents psycho-sociaux, rémunérés par les Ong, n’est pas garanti. Plusieurs d’entre eux sont arrivés en fin de contrat en octobre dernier à l’hôpital de district de Soa. Seuls les agents communautaires de la lutte contre le paludisme (dans le Nord et l’Extrême Nord) ont vu leur indemnité de 15 000 F.Cfa rétablie en juin, suite à la sécurisation d’un financement dédié à la campagne de chimioprévention saisonnière.

Les patients s’inquiètent de la dégradation de la prise en charge. Un président d’association, sous anonymat, signale que les quantités de médicaments ont été réduites : les stocks de 3 mois sont passés à 1 mois pour certains patients. Pour d’autres, les quantités ont été ramenées d’un mois à deux semaines.

L’inquiétude majeure est la capacité de l’État à maintenir la gratuité du traitement. Un patient, qui vit avec le Vih depuis 30 ans, établit un contraste frappant : « C’est vrai que la situation actuelle est meilleure par rapport aux années où chaque personne avait besoin de 5 boîtes de comprimés par mois, et une boîte coûtait 200 000 F.Cfa. Mais sans des financements conséquents, il sera impossible de suivre l’évolution de traitement. En Europe par exemple, le patient prend une injection tous les 6 mois. »

Souveraineté sanitaire

« Il est possible de faire mieux », insiste le Dr Zeh Meka, du Programme palu. Il urge de mobiliser l’argent du plan de contingence afin d’assurer l’offre en médicaments car, il y a toujours des écarts entre les besoins et l’offre. Il estime qu’en finançant la santé sur fonds propres, « les investissements se feront de manière plus efficace, contrairement aux subventions extérieures que les Camerounais reçoivent et utilisent comme des enfants gâtés. » Il rappelle que l’État du Cameroun n’a jamais consacré plus de 6% de son budget au secteur de la santé, loin des 15% prescrits par la Déclaration d’Abuja et en dépit de nombreux plaidoyers portés par la société civile spécialisée dans la santé. Certains pays africains ont atteint ce seuil, d’autres sont à 10%.

Pour atteindre la souveraineté sanitaire, le financement ne doit plus être l’unique affaire de l’État, pense le Secrétaire permanent du Programme palu. Pour lui, la mobilisation des ressources domestiques requiert l’implication du secteur privé, des collectivités territoriales décentralisées et de la société civile. Il faut aussi la contribution des élites locales, ajoute le Dr Sambé, coordonnateur du Groupe technique régional de lutte contre le sida de l’Est.

« Au Cameroun, un petit impôt est prélevé sur les billets d’avion pour financer la santé. Mais c’est insuffisant, insiste le Dr Zeh Meka. Tous les secteurs d’activités doivent contribuer, surtout ceux qui impactent la santé humaine. C’est le cas par exemple du secteur agricole où les pesticides produisent des conséquences sur l’environnement. Au Nigéria par exemple, un prélèvement est fait sur chaque sac de ciment vendu pour soutenir la santé. C’est énorme. » L’expert en santé publique rêve de voir les industriels locaux investir dans la production des intrants sanitaires. Et pourquoi ne pas commencer avec les Tests de diagnostic rapide (Tdr) pour le paludisme, la principale maladie dont souffrent les Camerounais.

La souveraineté sanitaire n’est pas pour demain. Le gouvernement du Cameroun a signé le 16 décembre 2025 un protocole d’accord portant sur un nouveau mécanisme de financement états-unien de 400 millions de dollars (environ 240 milliards F.Cfa) destiné au renforcement du système de santé camerounais sur une période de 5 ans. Côté Cameroun, l’accord a été paraphé par le ministre de la Santé publique, Malachie Manaouda, en présence du Premier ministre, Joseph Dion Ngute. Pour les Etats-Unis, le document a été signé par l’ambassadeur Christopher J. Lamora.

Ce nouveau financement sera prioritairement dédié à la lutte contre le Vih-sida, le paludisme et la tuberculose, ainsi que le renforcement de la sécurité sanitaire. Les fonds seront notamment affectés au soutien du personnel de santé, à l’amélioration de la surveillance épidémiologique, au renforcement des chaînes d’approvisionnement, au renforcement des systèmes de données sanitaires et des capacités des laboratoires.

La principale nouveauté de ce mécanisme de financement porte sur la contrepartie exigée par les Etats-Unis. Le gouvernement du Cameroun s’est engagé à accroître ses propres dépenses de santé pour atteindre  quelque 270 milliards F.Cfa sur les 5 prochaines années. Le grand défi sera de mobiliser cette enveloppe dans un contexte de contraintes budgétaires. 

Marie Louise MAMGUE et ASSONGMO NECDEM (collaborateur  externe)

Cet article a été produit dans le cadre de la bourse Wits Journalism Health Reporting financée par la Fondation Gates. 

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