WHISKY EN SACHET : LE POISON LÉGALISÉ
Hier diabolisés, combattus et interdits, les breuvages traditionnels africains étaient pourtant régis par des codes sociaux stricts et une sagesse ancestrale. Aujourd’hui, ce ne sont plus ces alcools locaux qui menacent la société Kamerunaise, mais un produit industriel, bon marché et mortifère : le whisky en sachet, toléré, banalisé et destructeur. Une chronique sur l’hypocrisie morale, économique et institutionnelle.
*Quand l’alcool avait des règles*
Depuis le temps de nos ancêtres, les breuvages traditionnels faisaient partie intégrante de la vie sociale. Le arky, le haa, le megwale, le gulbé tara n’étaient ni improvisés ni consommés au hasard. Ils étaient distillés avec savoir-faire, dosés avec précision, et surtout encadrés par des normes sociales strictes.
Il y avait une hiérarchie dans la consommation :
– la queue, plus légère, pour les enfants lors de certains rites ;
– le tronc, modéré, pour les adultes responsables ;
– la tête, plus forte, réservée aux initiés et aux plus endurcis.
« L’alcool n’était pas un refuge, mais un symbole ; pas une fuite, mais un rite. »
L’ivresse excessive était socialement réprouvée. Celui qui dépassait les limites était rappelé à l’ordre, non par la loi écrite, mais par la honte et la communauté.
*La croisade coloniale contre les alcools locaux*
Avec l’arrivée des colons, une véritable guerre fut déclarée contre ces boissons traditionnelles. Elles furent qualifiées de boissons frelatées, dangereuses et indignes de la « civilisation ». Deux forces convergentes expliquaient cette hostilité.
D’un côté, les militants anti-alcool, notamment ceux de la Croix Bleue, portés par une morale importée et rigide. De l’autre, les capitalistes, pour qui les alcools locaux représentaient une concurrence directe aux whiskys importés.
L’Église, fer de lance de cette croisade, se plaça en première ligne.
« Boire un breuvage traditionnel devenait un péché mortel, lavable uniquement au confessionnal. »
Ainsi, au nom de la morale et du salut de l’âme, on détruisait des pratiques culturelles entières, tout en ouvrant le marché aux produits industriels étrangers.
*Le cynisme du marché : naissance du whisky en sachet*
Mais le whisky importé coûtait cher. Trop cher pour la majorité de la population colonisée, puis postcoloniale. Face à cette réalité, les capitalistes ne reculèrent devant rien : additifs chimiques douteux, réduction de la qualité, concentration excessive en alcool, baisse drastique des coûts de production.
L’innovation fatale fut l’invention du sachet plastique.
Peu coûteux, facile à dissimuler, accessible à tous, le whisky en sachet envahit les quartiers populaires. La frange la plus défavorisée de la population s’y jeta, poussée par la misère, le chômage et le désespoir, malgré l’origine obscure et la dangerosité évidente de ces breuvages.
« On n’y cherche plus le goût, mais l’oubli. »
*Interdire pour mieux tolérer*
À plusieurs reprises, les autorités ont annoncé des interdictions. À chaque fois, un moratoire. Toujours un prétexte. Toujours un report.
Pendant ce temps, le whisky en sachet continue de circuler librement, sous le regard complice ou lâche des autorités administratives et sanitaires.
Les hôpitaux enregistrent des cas de cirrhose précoce, de troubles mentaux, d’empoisonnements. Les rues se remplissent de vies brisées, d’enfants orphelins, de familles détruites.
*Réhabiliter la vérité*
Le vrai scandale n’est pas l’alcool. Le vrai scandale, c’est l’hypocrisie.
On a diabolisé des breuvages traditionnels encadrés par la culture, pour légaliser un poison industriel sans âme ni règles.
Il est temps de repenser la politique des boissons alcoolisées : protéger la santé publique, responsabiliser la consommation, valoriser le savoir endogène et surtout, avoir le courage politique de choisir la vie plutôt que le profit.
Un peuple qui détruit ses repères et tolère ses poisons prépare sa propre disparition.
*Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE*
Les propos sont de l’auteur
Le lien hypertexte est de la rédaction







