Ebodjé : un village menacé par l’avancée de la mer
Sur la côte sud du Cameroun, la mer gagne du terrain. L’érosion, visible sur plusieurs segments du littoral, fragilise les habitations, perturbe les activités de pêche et réduit les espaces de ponte des tortues marines. Derrière ce recul progressif du trait de côte, se dessine une transformation plus profonde du système côtier, sous l’effet combiné des dynamiques naturelles et des pressions humaines.
La plage est quasi isolée. Aucun commerce ni visiteur en vue. À chaque pas sur cette plage d’Ebodjé, village de pêcheurs et site écotouristique situé dans la commune de Campo, département de l’Océan, région du Sud, le sable fin et blanc, encore humide dû au passage des vagues, s’enfonce légèrement sous les pieds. L’air est frais, chargé d’une légère odeur de bois mouillé. Devant, l’océan se teinte d’un bleu clair inhabituel pour cette côte où la mer apparaît généralement plus sombre. Au milieu de ce décor captivant, de petits crabes s’activent par endroits, creusant des trous dans le sable avant de disparaître au moindre bruit. Vu de près, la plage qui semblait vide, devient de plus en plus vivante. Deux jeunes, les pieds dans l’eau, ramassent avec joie, des coquillages. A proximité, assis près de leurs pirogues tirées sur le sable, deux pêcheurs raccommodent leurs filets.
Situé à une cinquantaine de kilomètres de Kribi, Ebodjé reste difficile d’accès. À cause de l’état dégradé de la route, le trajet peut durer près de deux heures. Ici, la moto est le moyen de transport le plus courant, pour un coût d’environ 10 000 F Cfa. A l’arrivée, le paysage donne encore le sentiment d’un lieu préservé, mais derrière cette tranquillité, le rivage laisse déjà entrevoir une autre réalité.
Un littoral transformé
Les riverains parlent d’un littoral qui n’est plus le même. Selon eux, la mer semble gagner du terrain sur la forêt, se rapprochant petit à petit du village. Guillaume, 84 ans, relève que ce paysage ne change pas brutalement, mais par de petites transformations successives. Jacques Menga, un septuagénaire natif d’Ebodjé confirme observer ces changements depuis des décennies. « Il y a un baobab autrefois éloigné du rivage, aujourd’hui il est beaucoup plus proche de la mer. Je ne sais pas si c’est la terre qui se rapproche de l’eau ou si c’est la mer qui avance, mais on voit bien que la distance diminue », confie-t-il. Tobie Mediko, engagé dans le suivi des tortues marines, fait le même constat. « Avant, je faisais mes patrouilles à moto sur la plage. Aujourd’hui, ce n’est plus possible;elle est devenue trop étroite », explique-t-il. Jacques Menga rappelle à son tour, une époque où la plage servait de voie de passage vers Kribi. « Avant, nous passions par la plage pour aller à Kribi. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. La mer a tout envahi », regrette-t-il.
Dans ce village, les signes d’érosion sont visibles sur plusieurs segments du littoral. Sur les plages de Bouandjo, Bikoka, Manga Madzao ou Manyange, tous des villages du département de l’Océan, le paysage témoigne d’un recul progressif de la mer sur la forêt. Des habitants affirment avoir vu disparaître des cocotiers autrefois en bordure de mer et que face à l’avancée des eaux, certaines habitations ont été abandonnées. Des arbres sur la rive présentent des racines totalement exposées. Le sable qui assurait leur stabilité a disparu. Patrick Sambou, le conservateur du Parc national marin de Manyange na Elombo-Campo parle de « déchaussement racinaire », causé par les vagues lors des fortes marées qui emportent progressivement le sable protecteur. À Manga Madzao, plusieurs arbres ont déjà été renversés. « Ici, c’est encore micro. Mais plus loin, le pire est à venir », avertit-il. À une quinzaine de kilomètres, sur le site du « Rocher du loup », la situation est vraiment critique. La plage a presque disparu et la mer atteint directement la forêt, rendant la circulation difficile entre troncs couchés, racines et vagues.
Ces observations ont déjà été faites dans une étude menée par des chercheurs en géosciences et en géomatique sur la période 1973–2020 et publiée dans la revue Land (MDPI). Réalisé à partir d’images satellites et d’analyses géospatiales, ce travail montre que près de 88 % du littoral étudié est en érosion. Le recul moyen du trait de côte est estimé à environ 2 mètres par an, avec des pics pouvant dépasser 15 à plus de 30 mètres par an dans certains secteurs. L’étude identifie les côtes sableuses basses du système Kribi–Campo, dont fait partie Ebodjé, comme particulièrement vulnérables à ce recul continu. Pour Martin Nicolas Nkodo, géographe, ces chiffres traduisent une tendance structurelle. « Le littoral n’est pas en train de subir des épisodes isolés d’érosion. Il recule de manière progressive et durable. À terme, cela impose une recomposition des usages: pêche, habitat, tourisme », explique-t-il. Une évolution du littoral qui n’est pas sans conséquences pour les pêcheurs. « Il y a une dizaine d’années, il était facile de mettre la pirogue à l’eau ici. Mais depuis cinq à six ans, c’est devenu compliqué. La mer a trop avancé, il n’y a presque plus d’espace de débarquement », se plaint Pierre Kingue, pêcheur.
Des tortues marines sous pression
Outre la plage et la flore, la fragilisation du littoral impacte aussi la faune, le cas des tortues marines. Le littoral Kribi–Campo étant l’un des principaux corridors de ponte des tortues marines du pays tel que révélé par les analyses géospatiales et de télédétection de la période 1973–2020. Ebodjé aux côtés d’autres zones actives comme Campo, Ipenyendje et Mbondo, figure parmi les sites de pontes, selon les rapports de suivi communautaire de Tube Awu. ce village se distingue donc par la régularité de l’activité de pontes et les espèces les plus observées sont la tortue luth, l’olivâtre et la tortue verte.
Ici, la réduction de la bande sableuse limite progressivement les espaces de reproduction, perturbant un cycle qui s’étend d’octobre à avril, selon Yves Martial Mondjeli, responsable du suivi des tortues marines au sein de l’association Tube Awu. A l’observation, le nombre de tortues a, selon Tobie Mediko, connu une baisse. Il est passé de plus de 300 à environ 100 par an. Les données de suivi indiquent toutefois une activité globalement stable.
Péril sur l’écotourisme
Au-delà de l’impact écologique, cette évolution du littoral menace directement les activités économiques locales. À Ebodjé, l’observation des tortues marines n’est pas qu’une activité touristique, car elle constitue également un volet économique pour la zone. D’ailleurs, une patrouille est fixée à 5 000 F Cfa par individu. « Dans un village où le tourisme est un levier économique important, la dégradation des plages, à la fois sites de ponte et espaces d’attraction, risque de réduire les opportunités liées à ces activités », explique Jules Menana, acteur de l’écotourisme.
Dans ce village, l’inquiétude est également forte chez les jeunes, dont une partie des revenus dépend de la fréquentation touristique. Entre les courses à moto, les petits commerces et les services de guide, ces activités informelles structurent l’économie locale. « Quand les visiteurs viennent, chacun arrive à se débrouiller. Mais si la mer continue à détruire la plage et que les touristes ne viennent plus, ces activités vont disparaître », déplore Raoul Medoko, riverain.
Méthodes de riposte
Face à cela, certaines mesures sont évoquées au niveau local. Patrick Sambou, le conservateur du Parc national marin de Manyange na Elombo-Campo recommande notamment de limiter les constructions en bordure du littoral, afin de réduire la pression sur des zones déjà fragilisées. « Ici, nous ne construisons pas au bord de la mer. Nous sommes à plus de 50 mètres », se défend Tobi Mediko. Il souligne également que plusieurs études ont déjà été menées sur le phénomène, notamment celles commandées par le Port autonome de Kribi. « Nous avons travaillé de Kribi à Campo. Des balises ont même été placées », affirme Tobie Mediko précisant que les autorités ont été informées de l’évolution du trait de côte.
Malgré ces alertes, les réponses institutionnelles restent peu visibles. Joint au téléphone, le délégué départemental de la Faune et des Forêts (Minfof) de l’Océan n’a pas souhaité s’exprimer, renvoyant plutôt vers sa tutelle. Pour les experts, la question dépasse la seule gestion locale. Dans une interview accordée à Cameroon tribune le 18 janvier 2022, Raphaël Onguene,l’océanographe met en garde contre les conséquences de la dégradation des écosystèmes côtiers, en particulier la mangrove. Selon lui, ces milieux jouent un rôle essentiel de protection naturelle contre l’érosion et la montée des eaux.
« Lorsqu’on détruit un hectare de mangrove, il faut ensuite mobiliser des moyens considérables pour compenser les services qu’elle rend. La construction de digues peut coûter jusqu’à un milliard de F Cfa, sans garantir une solution durable », explique-t-il. Des investissements lourds, difficilement soutenables, surtout dans des zones où les populations disposent de moyens limités. Face à ces contraintes, Raphaël Onguene plaide pour des solutions fondées sur la nature, la préservation et la restauration des mangroves, la libération des zones humides occupées, ainsi que l’accompagnement de leur régénération à travers des programmes de reboisement. Il évoque également le recours à des dispositifs plus souples, comme des digues naturelles constituées de sable, capables de limiter l’érosion tout en respectant les dynamiques du littoral.
Mélanie Ambombo, de retour d’Ebodjé







