AKWA, LA NOUVELLE CHINATOWN : L’ÉTAT REGARDE-T-IL AILLEURS ?

Le visage d’Akwa change à grande vitesse. Le centre commercial qui longe l’avenue du 27 Août et le boulevard de la République ressemble désormais à certains quartiers asiatiques des grandes métropoles mondiales, notamment au triangle chinois du 13e arrondissement de Paris. Boutiques, entrepôts, immeubles et enseignes en caractères mandarins se multiplient. Une transformation spectaculaire qui soulève une question fondamentale : quelle est la vision de l’État Kamerunais face à cette mutation urbaine, économique et démographique ?

AKWA, UNE MÉTAMORPHOSE SILENCIEUSE

Il suffit aujourd’hui de parcourir les artères d’Akwa pour constater l’ampleur du phénomène. Les anciens commerces ont progressivement cédé la place à des enseignes chinoises. Au rez-de-chaussée des immeubles hérités des décennies précédentes fleurissent magasins, entrepôts et comptoirs tenus par des ressortissants venus d’Asie. Dans le même temps, de nouveaux bâtiments poussent comme des champignons pour répondre aux besoins d’une communauté en pleine expansion. Le paysage urbain se transforme, les habitudes commerciales évoluent et l’économie locale se réorganise autour de nouveaux acteurs.

Le phénomène n’est pas propre au Kamerun. De Paris à Johannesburg, en passant par New York ou Dubaï, les diasporas chinoises ont souvent constitué des pôles économiques dynamiques. Mais partout, leur implantation s’est accompagnée d’un débat sur l’intégration, la régulation et les intérêts nationaux.

 ENTRE PRAGMATISME ÉCONOMIQUE ET INQUIÉTUDES IDENTITAIRES

À Douala, les réactions divergent. Les partisans du slogan « Le Littoral aux Littoraliens » semblent, pour l’instant, observer cette mutation avec une certaine bienveillance. L’argument avancé est simple : contrairement à d’autres communautés nationales installées dans le Littoral, les ressortissants chinois ne revendiquent pas encore de positions politiques ou de fonctions électives. D’autres voix se montrent plus réservées. Elles s’interrogent sur les conséquences économiques à long terme : quelle place reste-t-il pour les commerçants locaux ? Quelle part de la richesse produite demeure effectivement au Kamerun ? Comment s’effectuent les transferts financiers ? Les entrepreneurs nationaux bénéficient-ils des mêmes facilités ? Comme souvent au Kamerun, les positions épousent davantage les intérêts particuliers que l’intérêt général. Pour les uns, la présence chinoise constitue une opportunité économique. Pour les autres, elle traduit une forme de dépossession progressive de certains secteurs stratégiques du commerce urbain.

  L’ABSENCE FRAPPANTE DE L’ÉTAT

Mais le véritable sujet est ailleurs. Dans tout État organisé, l’installation massive d’une communauté étrangère dans un espace économique donné obéit à une politique publique claire. L’État définit des règles, fixe des quotas si nécessaire, protège les intérêts nationaux tout en encourageant l’investissement. Au Kamerun, l’impression dominante est celle d’une absence de doctrine. Existe-t-il une politique nationale sur l’immigration économique ? Dispose-t-on d’études sur l’impact social, fiscal et commercial de cette présence grandissante ? Les administrations compétentes suivent-elles l’évolution démographique de ces communautés ? Personne ne semble en mesure de répondre avec certitude. Or, gouverner, ce n’est pas subir les dynamiques ; c’est les anticiper. Comme le rappelait le sociologue allemand Max Weber : « L’État est cette communauté humaine qui revendique avec succès le monopole de la contrainte légitime sur un territoire donné. » Encore faut-il qu’il exerce effectivement cette responsabilité.

QUELLE VILLE VOULONS-NOUS CONSTRUIRE ?

Le développement d’Akwa n’est ni une fatalité ni une menace en soi. Une ville cosmopolite peut être une formidable source de richesse économique et culturelle. Encore faut-il que cette ouverture s’inscrive dans une vision nationale cohérente. Le débat ne devrait donc pas opposer Kamerunais et Chinois, encore moins nourrir les réflexes xénophobes qui prospèrent souvent dans les périodes d’incertitude. La véritable question est celle-ci : le Kamerun sait-il encore où il veut conduire ses villes, son commerce et son modèle économique ? Car lorsqu’un pays cesse d’organiser son territoire, d’autres dynamiques finissent toujours par le faire à sa place.

 GOUVERNER, C’EST PRÉVOIR

L’histoire des nations enseigne qu’aucune société ne peut durablement prospérer en abandonnant son destin aux seules forces du marché. L’ouverture au monde est une nécessité. La préservation des intérêts nationaux l’est tout autant. Entre fermeture identitaire et laisser-faire absolu, il existe une voie : celle d’un État stratège, capable d’accueillir, de réguler et d’intégrer.Un État qui ne subit pas les transformations, mais qui les accompagne et les oriente au service du bien commun.

  Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE 

N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que le lien hypertexte est de la rédaction

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