Trafic : Plus de 57 000 kg d’or frauduleusement disparus du Cameroun en 11 ans
Contrairement à ce qu’affirment les autorités camerounaises, les disparités dans les déclarations de vente d’or, sont observées depuis 2012. Ces 57000 Kg disparus, sont calculés de 2012 à 2023 hors année 2019 et représentent une perte sèche de 4 486 milliards F Cfa. C’est 51% du budget 2026 de l’Etat du Cameroun, en se basant sur sa mercuriale, ce montant aurait pu construire 179 000 salles de classe moderne équipées, 90 hôpitaux de niveau régional comparables à celui de Bertoua et enfin, électrifier 8,97 millions de ménages.
Sous une chaleur de plomb, ce 5 mai 2026, deux gendarmes armés et une dizaine d’agents de sécurité en civil montent la garde à l’entrée du site minier de Zamboï, dans l’arrondissement de Garoua-Boulaï, à quelques kilomètres de la frontière avec la République centrafricaine. Découverte il y a moins de deux ans, cette mine est devenue l’un des principaux pôles de la ruée vers l’or dans le département du Lom-et-Djérem. Notre accès au site est facilité par un passage préalable à la résidence d’Alhadji Bawé, à Garoua-Boulaï. Présenté comme le principal exploitant de la mine, ce cinquantenaire qui accepte de nous recevoir, va nous attribuer un accompagnateur et de là, le voyage peut reprendre. Après avoir parcouru 45 km, nous parvenons à Zamboï, puis au bout d’une dizaine de km sur une piste sinueuse et escarpée, le paysage s’ouvre brusquement sur une vaste vallée. Tout au fond, serpente le fleuve Kadéï, dont une partie a été détournée pour alimenter les opérations de lavage du minerai.
Le spectacle est saisissant. Où s’étendait autrefois une forêt dense, se dressent aujourd’hui d’immenses amas de terre et de profondes excavations atteignant parfois 30 mètres de profondeur. Le sol éventré témoigne de l’intensité de l’exploitation qui s’y déroule. Sur le site, plusieurs centaines de personnes s’activent. Les gilets de certains travailleurs renseignent sur leurs fonctions : porteur, concasseur, laveur, technicien ou agent de sécurité. Selon des témoignages, les journées commencent dès les premières heures de la matinée et se poursuivent jusqu’à la tombée de la nuit. La plupart de ces ouvriers ne disposent ni de contrat de travail, ni de protection sociale et leur rémunération varie selon les tâches effectuées. Certains sont payés à la journée, tandis que d’autres reçoivent une part du minerai extrait ou une commission calculée sur les quantités d’or récupérées.
Le gravier constitué potentiellement du minerai, est vendu dans des sacs de 15 à 20kg, appelés localement « sacs Bako », dont le prix oscille entre 10 000 et 50 000 F Cfa selon la teneur supposée en or. Le concassage manuel coûte environ 2 000 F Cfa par sac. L’étape finale consiste à séparer l’or du reste des matériaux, souvent à l’aide du Mercure malgré les risques sanitaires et environnementaux liés à son utilisation. Aucun chiffre officiel n’est disponible sur la production du site. Toutefois, plusieurs personnes rencontrées sur place évoquent des quantités de plusieurs kilogrammes d’or extraits chaque semaine.
C’est dans ce contexte que se pose la question de la traçabilité de l’or produit sur le site qui fait jaser au Cameroun depuis quelques semaines. Les autorités camerounaises estiment qu’une partie importante de la production nationale échappe aux circuits formels. « Le code minier n’accorde aucun rôle à l’administration territoriale, et pourtant on nous appelle couramment chef de terre », se plaint Julien Martial Asse, Sous-Préfet de Garoua-Boulaï, pour justifier l’absence et l’impuissance de l’administration locale dans le maintien de l’ordre sur ces sites.
Le ver est dans le fruit
Les quantités d’or qui sortent chaque semaine de Zamboï restent difficiles à établir avec précision. Mais il se murmure que localement, un gramme d’or pur, se vend à 70 000 F Cfa. Des sources anonymes révèlent que les acheteurs d’or (quelques nationaux, Centrafricains, Tchadiens, Chinois, Libanais pour la plupart) arrivent à la tombée de la nuit sur les sites miniers, et opèrent exclusivement en l’absence des responsables de la Société nationale des mines du Cameroun (SONAMINES). Pour nous faire une idée de la quantité d’or récoltée par le secteur artisanal, le Dr Cyrille Narké, chercheur au Centre pour l’environnement et le développement (CED), rapporte une plainte d’un mineur qui affirme s’être fait voler 7 kg d’or qu’il aurait extrait sur une période de deux semaines.
Cette anarchie sur le terrain se traduit par des fractures statistiques vertigineuses à l’échelle internationale. Entre 2019 et 2023, les données du système des Nations unies, UN Comtrade indiquent que 30.9 tonnes d’or en provenance du Cameroun ont été importées par des pays partenaires, principalement les Émirats arabes unis et l’Ouganda. Sur la même période, les statistiques officielles camerounaises ne recensent pourtant que 175,8 kilogrammes d’or officiellement déclarés. L’écart dépasse ainsi 30,7 tonnes. Le phénomène atteint son paroxysme en 2023. Cette année-là encore, les données de Comtrade font état de 15,2 tonnes d’or importées depuis le Cameroun, pour une valeur estimée à 951 millions de dollars américains, soit environ 570 milliards de F Cfa. Dans le même temps, la Direction générale des Douanes n’a enregistré que 22 kilogrammes d’or exportés officiellement, selon le rapport 2023 de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE).
Ces disparités s’expliquent par une accélération de l’activité de l’extraction de l’or de la période allant de 2012 à 2019. Entre 2012-2014, un rapport Mediaterre évoque un « principal tournant » dans l’exploitation aurifère, notamment dans la région de l’Est du Cameroun. Entre 2014 et 2019, l’intensification des campagnes géologiques a conduit à l’identification de plus de 300 nouveaux sites miniers, au-delà des zones d’exploitation traditionnelles, notamment dans la région de l’Est et d’autres à Meiganga dans la région de l’Adamaoua, ainsi que dans le département du Mayo-Rey dans la région Nord. Ces découvertes s’inscrivent dans le cadre du Projet de renforcement des capacités dans le secteur minier (Prescasem).
La situation se complexifie par l’existence de réseaux transnationaux de trafic illicite d’or qui, selon le Conseil de sécurité de l’ONU, font passer clandestinement de l’or depuis la République centrafricaine voisine vers le Cameroun. En juin 2025, un rapport du Conseil de sécurité de l’ONU a décrit comment « l’or transite par le village de Zamboï, au Cameroun, avant d’être acheminé vers Garoua-Boulaï, au Cameroun, qui sert de plaque tournante pour l’or provenant de la République centrafricaine ». Ce rapport des Nations unies explique comment les Forces armées centrafricaines (FACA), avec l’aide d’ « instructeurs russes » dans la région de Zamboï, ont chassé les groupes armés et les mineurs impliqués dans l’exploitation illicite.
Parallèlement, la hausse continue du prix de l’or sur le marché mondial a alimenté une nouvelle ruée vers ce métal précieux au Cameroun, particulièrement dans les régions de l’Est et de l’Adamaoua. A cela s’ajoute, la forte progression de l’exploitation artisanale et semi-mécanisée à l’Est, dans l’Adamaoua et au Nord-Est frontalier avec la Rca. 2023 correspond également à l’ouverture de nombreux sites, à l’intensification des activités d’orpaillage et l’arrivée massive d’investisseurs et exploitants étrangers comme le mentionne le quotidien Cameroon tribune, dans son édition du 29 janvier 2026.
Le secteur aurifère n’est d’ailleurs pas un cas isolé. Le bois est également régulièrement cité comme un secteur économique où les disparités en matière de déclaration perdurent. Les bases de données d’UN Comtrade illustrent de la même manière d’importantes disparités entre la production déclarée au Cameroun et les volumes enregistrés par les pays importateurs. Pour exfiltrer ce minerai, les trafiquants profitent de la frontière entre le Cameroun et la RCA, longue de plus de 800 km. Dans un rapport publié en mars 2026, l’Institute for security studies, (ISS) documente le transit de l’or du Cameroun vers ce pays voisin à travers des zones contrôlées par des groupes armés tels que les 3R (Retour, Réclamation et Réhabilitation), l’UPC (Unité pour la paix en Centrafrique) et le MPC (Mouvement patriotique de Centrafrique), qui prélèvent des « taxes » à chaque passage. L’or circule alors à moto, à pied, et parfois caché dans des sacs de manioc ou de charbon.
Selon un rapport d’Interpol intitulé « L’exploitation aurifère illégale en Afrique centrale», trois techniques principales de blanchiment ont été identifiées: le premier est le changement d’étiquette qui s’opère par un mélange de l’or camerounais à de l’or centrafricain dans les comptoirs d’achat de Bangui et de Berberati pour devenir l’or centrafricain avec des certificats d’origine centrafricaine. Ce d’autant plus, explique un expert centrafricain qui a requis l’anonymat, la RCA a des quotas d’exports estampillés Kimberley, ce qui facilite l’obtention des documents. La 2ème technique repose sur ce qui est appelé comptoirs complices à travers lesquels, l’or camerounais transite et le volume déclaré est plus important que la production locale réelle. La troisième et dernière technique est celle qui fait transiter l’or vers le Tchad, le ramène au Cameroun avant de le faire transiter vers la RCA puis vers Dubai. Dans ces milieux, l’on confie que plus l’or change de main, plus sa trace de départ se perd, facilitant de ce fait son introduction dans le circuit. Cependant, il n’existe aucune donnée sur la part de l’or qui sort du Cameroun vers la RCA dans le cadre du « blanchiment de l’or camerounais » vers la centrafrique.
La défense des institutions face à l’impuissance du contrôle
Face à ces révélations, les autorités camerounaises tentent de s’organiser. Dans un communiqué publié le 29 décembre 2025, le ministre par intérim des Mines, Fuh Calistus Gentry, reconnaissait le problème: « les écarts observés découlent des difficultés de contrôle lors de la sortie du territoire, dues à la porosité des frontières terrestres utilisées en grande partie par les exploitants. L’utilisation de l’origine Cameroun par les exportateurs des pays voisins pour acheminer l’or aux Émirats arabes unis concourt à l’explication de ces écarts. » De son côté, le Directeur général de la SONAMINES, Serge Hervé Boyogueno lors de son passage à Actualité hebdo sur la télévision nationale le 24 mai 2026 a tapé du poing sur la table. Il a rappelé que son organisme « a l’exclusivité de l’achat et de la commercialisation de l’or et du diamant » et a annoncé le déploiement d’un mécanisme pour suivre l’or « depuis les sites d’exploitation jusqu’aux points de commercialisation et d’exportation ». Pourtant, sur le terrain, l’omniprésence des acheteurs nocturnes et l’absence décriée des agents de SONAMINES à Zamboï démontre le fossé existant entre l’exclusivité légale décrétée à Yaoundé et la réalité opérationnelle à Zamboi en particulier et dans l’Est en général.
Ce flou généralisé engendre un siphonnage des caisses de l’État. Sur la seule période allant de 2016 à 2018, les droits de douane à l’exportation de l’or ont généré un total de 24 860 800 F Cfa, d’après le rapport ITIE de 2018. Pourtant, sur cette même période, en se référant aux valeurs d’importation de ce métal extrait au Cameroun par des pays d’Europe et du Moyen-Orient, la valeur totale de l’or importé s’élevait à 825 milliards de F Cfa. Avec une taxe à l’exportation fixée à 2 %, les droits de douane auraient ainsi dû atteindre 16,5 milliards de F Cfa, selon l’ITIE. Ainsi, sur cette seule période, le pays aurait enregistré une perte sèche d’environ 16,5 milliards de F Cfa. « Les volumes d’or déclarés comme étant produits au Cameroun sont finalement anormalement bas, tout comme les impôts perçus au Cameroun. On peut donc conclure que l’or camerounais profite plus aux sociétés qui le produisent qu’à l’État et aux populations », déclare le CED, dans son rapport intitulé « Cameroun : l’or, secteur miné » portant sur de la mine artisanale semi-mécanisée au Cameroun.
Quoi qu’il en soit, selon l’ITIE, cette divergence historique « confirme la persistance d’un commerce informel d’ampleur industrielle, dominé par des flux à destination des Émirats arabes unis (92 %) et, dans une moindre mesure, de l’Ouganda (8 %) ». Face à cette situation, Dr Germain R. Salla, président-fondateur de l’Institut des Matières Premières du Cameroun, plaide pour une meilleure organisation du secteur aurifère. « Il faut une bonne gestion des politiques publiques minières, une bonne gestion de l’accès au secteur minier et une bonne gestion des revenus issus de l’exploitation minière. C’est ce que nous appelons la notion des trois bonnes gestions minières », suggère Dr Germain R. Salla.
Par ailleurs, ces écarts dans les déclarations des quantités d’or exportées ne constituent pas un phénomène observé seulement entre les années 2018 à 2023, comme le laisse croire le gouvernement camerounais. Depuis 2012, en effet, les rapports de plusieurs institutions soulignent chaque année d’importantes disparités entre la production nationale déclarée au Cameroun, les volumes officiellement exportés et les déclarations des pays importateurs. Les écarts observés sont considérables. Selon le CED, entre 2012 et 2018, la production d’or déclarée au Cameroun était estimée à 8,40 milliards de F Cfa. En revanche, la valeur de l’or déclaré par différents pays comme provenant du Cameroun atteignait 575 milliards de F Cfa. D’après cette organisation, ces écarts auraient privé le Cameroun d’environ 143,75 milliards de F Cfa qu’il aurait dû percevoir au titre de la seule fiscalité liée à l’impôt synthétique.
Aussi, les données exploitées par DataCameroon dans le cadre de cette enquête, font remarquer que cet écart finalement reconnu par tous, ne reflète pas uniquement la prédominance du commerce informel. Elles mettent surtout en lumière, une absence criarde de traçabilité dans la production formelle. Selon le rapport ITIE 2023, publié en décembre 2025, environ une tonne d’or issue de l’exploitation artisanale et près de 30 kg provenant de la production industrielle ne sont recensés dans aucun flux d’exportation officiel. Les exportations d’or semblent ainsi largement orientées vers des circuits non déclarés, alimentés par des réseaux d’achat parallèles et des comptoirs non agréés.
Un flou généralisé
La fiscalité non progressive, couplée à la lourdeur des procédures administratives dans certains cas, décourage les déclarations officielles et rend les circuits informels économiquement plus attractifs d’après les experts et selon l’ITIE. Face à cet écart dans les quantités d’or déclaré entre 2020 et 2023, « une perte potentielle de recettes fiscales est estimée à 165 milliards de F Cfa, si l’on applique les taux en vigueur de l’Impôt Systématique Minier Libératoire (ISML) du Cameroun », révèle le rapport ITIE Cameroun.
Plusieurs saisies récentes illustrent l’ampleur de ce phénomène. Le 28 novembre 2023, une quantité de 30,5 kg d’or titrant à 94 % a été interceptée à l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen puis remise à la Caisse des dépôts et consignations (CDEC) pour conservation. De même, le 28 janvier 2021, 3,8 kg de lingots d’or et 3,1 kg d’or brut ont été saisis à Garoua-Boulaï, dans la région de l’Est, dans les bagages d’un voyageur chinois en provenance de Centrafrique d’après la presse gouvernementale Cameroon-Tribune. En août 2019, ce sont 60 kg d’or qui ont été confisqués à l’aéroport de Douala toujours d’après l’article de Cameroon-Tribune. Plus tôt, en 2016, la brigade de Ndokayo, toujours dans la région de l’Est, avait saisi des bouteilles de gaz remplies d’or, renseigne l’article de l’Agence Ecofin. Toutes ces affaires témoignent de l’importance des circuits parallèles de commercialisation, qui continuent d’échapper aux mécanismes de contrôle et de traçabilité mis en place par la société d’État SONAMINES et la Direction générale des Douanes camerounaises.
Ce flou, occasionné à la fois par une faiblesse organisationnelle et structurelle est à l’origine de plusieurs pertes sociales et économiques d’environ 4 486 milliards F Cfa sur la période de 11 ans. Par un simple calcul et en se référant à la mercuriale de l’État du Cameroun, ces 4 486 milliards F Cfa pourraient construire 179 000 salles de classe moderne équipées. Les partenaires techniques de l’éducation parlent d’un besoin qui se situe entre 20 000 à 30 000 salles de classe à construire et à réhabiliter. Cette perte est aussi l’équivalent de 90 hôpitaux de la taille de l’hôpital régional de Bertoua à l’Est du Cameroun. Dans un contexte où la moyenne nationale selon certaines études est de 143 000 habitants pour 1 hôpital alors que la moyenne dans les pays à revenu intermédiaire est de 100 000 habitants pour 1 hôpital. Dans la même veine, 8, 897 millions de ménages auraient pu également bénéficier d’une électrification alors qu’à fin 2025 selon Eneo, le Cameroun n’avait que 2, 227 millions de ménages et d’entreprises raccordés à l’énergie électrique sur un besoin de 1, 5 millions de ménage non encore couvert.
Au-delà des chiffres du trafic et du manque à gagner immédiat, c’est l’avenir macroéconomique du Cameroun qui se joue dans les mines boueuses de l’Est et de l’Adamaoua. Pour le Dr. Jean-Michel Taiwé, économiste et enseignant-chercheur, la crise de l’or n’est pas qu’un problème de douane, c’est un symptôme de l’absence de vision à long terme dans la gestion des ressources stratégiques du pays. « Il faut comprendre que c’est tout le secteur minier du Cameroun qui connaît ce problème structurel », explique le Dr. Jean-Michel Taiwé. « L’or, en tant que ressource minière stratégique, pourrait effectivement contribuer de manière significative au PIB et au financement de l’émergence économique de notre pays. Cependant, cette richesse n’est pas infinie. On constate ces dernières années une extraction frénétique et rapide, sans la moindre politique de gestion durable. À cette allure, des conséquences désastreuses à long terme sont inévitables. »
NB : Ce montant a été calculé en tenant compte des fluctuations observées sur le marché mondial pendant la période 2012-2013. Des variations de 2013 jusqu’en 2023 avec l’année 2019 exclue des calculs pour absence de données. Aussi, en intégrant la période 2016-2017, puis 2019-2020 qui marquent les périodes de retour de la hausse du prix de l’or.
Paul-Joël Kamtchang, Ange Moïsette Tjega Atala et Hyacinthe Teintangue








