SESSION PARLEMENTAIRE DE JUIN : 750 milliards de FCFA de trou à colmater.
Le Cameroun s’apprête, selon toute vraisemblance, à réécrire sa feuille de route financière pour l’année en cours. Face à des caisses publiques sous haute tension, le gouvernement n’a d’autre choix que d’ajuster son budget initial de 8 816,4 milliards de FCFA. Cet exercice de rattrapage, devenu une habitude sous nos latitudes, pose une question de fond : pourquoi le Cameroun ne parvient-il jamais à concevoir un budget réaliste ?
PLUS DE TROIS DÉCENNIES DE DÉPENDANCE AUX DÉFICITS
Pour comprendre la crise actuelle, il faut plonger dans l’histoire économique du pays. Le Cameroun vit à crédit de manière chronique depuis le milieu des années 1980, époque où l’effondrement des prix du café, du cacao et du pétrole a plongé le pays dans une longue crise structurelle. À l’exception notable de l’année 2006 où l’atteinte du point d’achèvement de l’Initiative PPTE a permis un effacement historique de la dette extérieure, l’État a systématiquement voté des budgets où les dépenses prévues dépassaient les recettes fiscales réelles. Ce gouffre financier vieux de 35 ans ne s’est pas volatilisé : il s’est transformé en une dette publique colossale. À date, le montant cumulé de ces décennies de déficits se lit directement dans le stock de la dette du pays, qui culmine au 31 mars 2026 à 15 416 milliards de FCFA.
EN TROIS ANS, LE DÉFICIT A DOUBLÉ
Le scénario qui se dessine pour cette session de juin 2026 n’est qu’une répétition des trois exercices précédents, où le Parlement a dû être appelé à la rescousse chaque mois de juin pour rectifier le tir.
En 2023 : Face à l’inflation mondiale et au poids des subventions aux carburants, le budget initial avait dû être revu. Le déficit budgétaire s’était creusé pour atteindre les 300 milliards de FCFA. Lors de la session de juin 2023, une loi de finances rectificative avait été adoptée en urgence pour relever le plafond des emprunts et intégrer des appuis budgétaires extérieurs afin de payer les importations de produits pétroliers.
En 2024 : L’année s’est soldée par un déficit budgétaire formellement établi par la Chambre des comptes à 357 milliards de FCFA. Pour tenter de combler ce trou lors de la session de juin 2024, l’État avait adopté une loi rectificative réduisant le Budget d’Investissement Public (BIP) de 48 milliards de FCFA, tout en introduisant de nouvelles taxes douanières et en resserrant les règles fiscales pour les entreprises locales.
En 2025 : Le scénario s’est aggravé avec un budget initial de 7 317,7 milliards de FCFA, modifié par ordonnance présidentielle pour atteindre 7 735,9 milliards de FCFA. À la moitié de l’année (fin juin 2025), l’État n’avait mobilisé que 44,3 % des recettes attendues. Pour couvrir le déficit, le collectif budgétaire validé au Parlement avait dû ajouter 531 milliards de FCFA d’emprunts supplémentaires à la feuille de route initiale.
2026 : UN TROU FINANCIER INITIAL DE 631 MILLIARDS DE FCFA DÉJÀ MENACÉ.
L’exercice 2026 franchit un nouveau palier dans l’alerte. Dès sa conception, la Loi de finances 2026 a acté un déficit budgétaire initial record de 631 milliards de FCFA, soit le double de l’année précédente. Pour équilibrer le budget de 8 816,4 milliards de FCFA, l’État a planifié un besoin global de financement par l’emprunt de 3 104,2 milliards de FCFA. Malheureusement, ce déficit de 631 milliards de FCFA est déjà en train de se creuser davantage. Si la tendance actuelle se maintient, les projections des analystes économiques prévoient un dérapage qui pourrait pousser le déficit réel au-delà des 750 milliards de FCFA d’ici la fin de l’année. Plusieurs faits économiques majeurs expliquent cette dérive :
Les cours mondiaux du cacao et des matières premières ont fléchi, privant l’État des taxes attendues.
Le contrecoup financier des élections : Les lourdes dépenses publiques engagées pour l’organisation des scrutins de 2025 ont asséché les liquidités et créé d’immenses reports de charges sur le budget 2026.
L’asphyxie de la dette intérieure : Le Trésor public fait face à plus de 1 000 milliards de FCFA d’arriérés de paiement auprès des entreprises locales (BTP, fournisseurs). L’État est contraint de trouver du cash en urgence sous peine de bloquer l’économie nationale.
Le rappel à l’ordre du FMI: Dans son rapport de mission de février 2026, le Fonds Monétaire International a exigé un resserrement budgétaire immédiat, pointant du doigt des dépenses hors budget non maîtrisées.
QUELLES MESURES POUR LA LOI DE FINANCE RECTIFICATIVE DE JUIN 2026 ?
Pour stopper l’hémorragie, le texte rectificatif qui pourrait être soumis aux parlementaires ce mois-ci devrait s’articuler autour de mesures de rigueur :
Le gel des chantiers non prioritaires : Une coupe sombre est à prévoir dans le Budget d’Investissement Public pour les projets d’infrastructures qui n’ont pas encore démarré.
La réduction des subventions aux carburants : Suivant les exigences du FMI, l’État pourrait acter un ciblage plus strict des subventions énergétiques pour les réserver aux transporteurs publics et aux ménages pauvres, laissant les prix à la pompe s’ajuster pour le reste de la population.
La traque fiscale sur le numérique : La loi rectificative devrait accélérer l’imposition du commerce en ligne (e-commerce) et redéfinir le « cycle commercial complet » pour forcer les multinationales du digital à payer leurs impôts au Cameroun.
La suppression d’exonérations : Plusieurs avantages fiscaux et exemptions de TVA accordés aux entreprises privées pourraient être annulés pour renflouer les recettes intérieures.
COMMENT TOURNER DÉFINITIVEMENT LA PAGE DES DÉFICITS RÉCURRENTS ?
Ces lois rectificatives successives ne sont que des pansements sur une jambe de bois. Pour que le Cameroun cesse enfin de vivre au-dessus de ses moyens, des réformes structurelles profondes et courageuses doivent être appliquées :
Imposer le réalisme budgétaire au Parlement : L’Assemblée nationale ne doit plus voter des budgets de façade. Elle doit s’appuyer strictement sur les rapports de la Chambre des comptes pour sanctionner les ministères et les collectivités qui affichent des prévisions de recettes fantaisistes.
Réduire le train de vie de l’État : Il est urgent de plafonner de manière drastique les dépenses de fonctionnement des administrations (achats de véhicules de luxe, séminaires à répétition dans les hôtels, frais de carburant et missions pléthoriques à l’étranger).
Élargir l’assiette plutôt qu’alourdir l’impôt : Au lieu d’asphyxier les entreprises formelles existantes, l’administration fiscale doit concevoir des mécanismes simplifiés pour formaliser et taxer l’immense secteur informel qui brasse des milliards hors de contrôle.
Accélérer l’import-substitution structurelle : Le Cameroun doit produire ce qu’il consomme pour cesser de voir ses devises fuir à l’étranger. La reconstruction et la modernisation urgentes de la Sonara (Raffinerie nationale), la finalisation de la raffinerie CSTAR permettraient par exemple d’arrêter d’importer le carburant raffiné au prix fort.
De même, la sécurisation numérique des douanes et du port de Douala est indispensable pour stopper la corruption qui évapore les recettes à l’entrée du pays. La sécurisation des produits miniers tel que l’or dont l’exportation ça contribuer à attirer encore plus de devises étrangères. La session parlementaire de juin 2026 ne doit pas être une simple formalité administrative de plus. Elle peut être un point de départ d’une prise de conscience : un pays ne peut construire son développement durable sur des promesses d’argent qu’il n’a pas.
Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU
N.B : texte de l’auteur ; liens hypertextes ajoutés par la rédaction







