Cameroun : la bauxite de Minim-Martap en zone de turbulence

L’offre de rachat des 44,44 % d’actions restantes de Canyon Resources par A2MP, l’actionnaire majoritaire contrôlé par l’homme d’affaires indien Gagan Gupta, remet en cause les ambitions affichées autour du projet de bauxite de Minim-Martap. Après deux années de communication, de promesses et d’annonces sur le lancement imminent de l’exploitation, A2MP invoque désormais la rentabilité incertaine du projet pour proposer le rachat des parts restantes à vil prix. Une volte-face qui ressemble davantage à une opération spéculative sur le patrimoine minier camerounais qu’à une décision strictement technico-financière.

C’est quoi Canyon Resources ?

Canyon Resources Limited est une société d’exploration et de mise en valeur des ressources en bauxite basée en Australie. La société s’attache à accélérer le développement du projet de bauxite à haute teneur de Minim-Martap, situé dans le centre du Cameroun, par l’intermédiaire de sa filiale à 100 %, Camalco Cameroon SA (Camalco). Le projet de bauxite de Minim-Martap, détenu à 90 % par la société et 10 % par l’État du Cameroun, constitue une opportunité de développement d’un projet de minerai prêt à l’exportation (DSO). Le projet est situé dans le centre du Cameroun, à proximité de la ligne ferroviaire principale reliant la région au port atlantique de Douala. Il vise à produire jusqu’à 6,4 millions de tonnes de bauxite par an.  Le projet de bauxite de Minim-Martap comprend les permis d’exploration de Makan, de Ngaoundal et de Minim-Martap. Les permis de Minim-Martap et de Makan sont adjacents et se situent à environ 25 km du permis de Ngaoundal. Ces permis couvrent une superficie d’environ 981 kilomètres carrés (km²).

C’est quoi A2MP ?

A2MP (Africa Minerals and Metals Processing Platform) est une plateforme panafricaine fondée par Gagan Gupta et soutenue notamment par le FEDA (Fonds de développement des exportations en Afrique). Elle est dédiée à la transformation locale des minerais et métaux sur le continent (or, bauxite, manganèse, fer). Elle détient une participation majoritaire dans Canyon Resources, porteur du projet de bauxite de Minim-Martap au Cameroun.

Qui est Gagan Gupta ?

Gagan Gupta est un homme d’affaires originaire de l’Inde. Il commence son aventure en Afrique au Gabon en 2008 comme directeur pays d’Olam Gabon. Il comprend très vite que les régimes africains font plus confiance aux Libanais et aux Indiens quand il est question de trouver des prête-noms. C’est comme ça qu’il se bat corps et âme pour séduire Ali Bongo et devient ainsi son garçon de course.

Il gagne tous les grands marchés stratégiques au Gabon : gestion de l’aéroport, zone spéciale économique, hôtels, restaurants, construction, mines d’or et de manganèse et une raffinerie d’or. En moins de cinq ans, il devient l’homme d’affaires le plus influent du Gabon. Ali Bongo l’introduit chez certains de ses pairs de l’Afrique francophone (RDC, Cameroun, Togo, Bénin, etc.) avec son projet Arise IIP (Arise Integrated Industrial Platforms), qu’il présente comme un développeur et exploitant panafricain de parcs industriels et de zones économiques spéciales.

Offre de rachat léonine d’A2MP

A2MP Investments, qui détient 55,56 % de Canyon Resources, veut prendre le contrôle total de la compagnie australienne, la retirer de la cote et revoir l’échelle du projet de bauxite de Minim-Martap. Dans son offre déposée le 29 juillet 2026, l’actionnaire majoritaire soutient que les hypothèses de prix, de fret et de production retenues par Canyon pourraient ne plus permettre une exploitation rentable du gisement camerounais.

Historique des transactions sur le projet de bauxite de Minim-Martap

Au départ, en 2008, les permis sur la bauxite de Minim-Martap et de Ngaoundal sont détenus par la société Hydromines Inc., qui, par la suite, va changer de dénomination pour devenir Cameroon Alumina Limited (CAL). En avril 2011, le Premier ministre signe l’arrêté portant création du Comité chargé des négociations en vue de la conclusion d’une convention minière entre la société CAL et l’État du Cameroun. Malheureusement pour la CAL, l’État camerounais juge les négociations non concluantes et, en 2018, attribue les mêmes permis à Camalco SA, une filiale de Canyon Resources, pour une durée de trois ans non renouvelables et avec des objectifs bien précis : confirmer les réserves et boucler les études de faisabilité. Courant 2021, Canyon Resources a entamé des discussions en vue de signer une convention minière et d’obtenir le permis d’exploitation minière pour lancer la construction et l’exploitation de la mine. En juin 2022, Camalco publie officiellement l’étude de faisabilité du projet.

Lire aussi… BAUXITE DE MINIM MARTAP : UNE MAUVAISE CONVENTION MINII7RE DE PLUS

Rappel des termes clés de la convention minière avec Canyon Resources que j’avais jugée très défavorable pour le Cameroun, pour un gisement que nous avons hérité des colons et que Canyon Resources n’a pas découvert :

➢ 10 % des parts gratuites de l’État ;

➢ la taxe ad valorem au taux de 3 % de la valeur marchande ;

➢ le partage de production au taux de 5 % du produit marchand ;

➢ le Fonds de développement du secteur minier au taux de 1 % du chiffre d’affaires hors taxe ;

➢ le Compte spécial de développement des capacités au taux de 1 % du chiffre d’affaires hors taxe ;

➢ les droits de concession domaniale fixés à 100 000 FCFA/km²/an ;

➢ la taxe à l’exportation au taux de 2 % ;

➢ l’ouverture du capital de la société de projet à hauteur de 10 % aux nationaux ;

➢ un pas de porte ou bonus de signature d’un milliard de FCFA que Camalco devra verser à l’État camerounais.

Le Cameroun, terre des aventuriers et des spéculateurs

Si les cinq projets miniers tant annoncés par le chef de l’État sortent des terres difficilement, il ne faut pas chercher les raisons loin, car la mauvaise gestion (clientélisme, corruption, gré à gré) de notre secteur minier est la raison principale. Nous devons nous attendre à quoi si, dès le départ, nous avons opté de faire du secteur minier une affaire d’un cercle très proche du pouvoir ? Ce cercle est constitué des familles et hautes personnalités très proches du régime de Yaoundé. En lieu et place de faire des appels d’offres sur nos projets miniers phares afin de faire un meilleur casting, de choisir des compagnies avec des capacités techniques et financières avérées, nous avons choisi l’option du copinage et du réseautage. Nous avons choisi l’opacité dans le choix des opérateurs. Au finish, après plus de 15 ans, le Cameroun rêve toujours d’avoir sa première mine moderne, qui n’arrivera pas de sitôt. Nous avons la preuve en ce moment : le projet de bauxite de Minim-Martap, avec tout ce qu’il y a eu comme tapage autour, va finir par accoucher d’une souris.

L’offre de rachat des actifs restants de Canyon Resources par A2MP est une preuve que le secteur minier camerounais est une terre d’aventuriers et de spéculateurs. Ces gens viennent au Cameroun se faire de l’argent sur des titres miniers de notre pays, de notre patrie, sans pour autant que l’État camerounais ou, du moins, les riverains de la localité où se trouve le gisement voient leur quotidien s’améliorer. Pendant ce temps, les Indiens, les étrangers et certains Camerounais roulent en Ferrari grâce à des spéculations qu’ils opèrent sur notre patrimoine minier.

Le MINMIDT devra désormais avoir un droit de regard sur toutes les transactions effectuées sur des titres miniers attribués au Cameroun qui font l’objet de vente, d’acquisition ou de toute autre forme de transaction sur des places boursières ou dans des salons huppés à l’étranger. Lorsqu’une transaction est douteuse, comme c’est le cas en ce moment avec A2MP, où ils sont littéralement en train de dévaluer le projet tout en nous projetant dans un avenir incertain quant à sa mise en exploitation effective, le Cameroun est dans son droit d’exercer son droit de préemption. Nous avons la Sonamines, qui est le bras séculier de l’État dans le secteur minier, habilitée à jouer ce rôle de rachat de Canyon Resources pour le compte du Cameroun. Nous n’allons pas laisser Gagan Gupta faire du Cameroun un autre Gabon où il a amassé des richesses à vil prix. Il peut aller développer le secteur minier de son pays natal. Nous avons besoin d’investisseurs sérieux et non véreux.

Proposition

Le Cameroun devrait insister désormais auprès des opérateurs pour obtenir au préalable son aval sur toute transaction effectuée sur les titres miniers obtenus sur son sol. Ceux-ci doivent accepter de reverser un certain pourcentage (au moins 10 %) du montant de la transaction au Cameroun. C’est ce qui se passe ailleurs et cela devrait permettre à notre pays de mettre un terme à cette pratique où des individus viennent s’enrichir sur nos ressources minières gratuitement, avec la complicité des fils et filles de la nation.

Dr Bareja Youmssi

Expert en mines et pétrole ; enseignant-chercheur

N.B:  texte de l’auteur; titraille et liens hypertextes ajoutés par la rédaction

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