DRAPEAU EN LAMBEAUX, HYMNE EN CACOPHONIE : QUELLE RÉPUBLIQUE?
Un pays ne se reconnaît pas seulement à ses frontières, à ses institutions ou à ses dirigeants. Il se reconnaît aussi à ses symboles. Le drapeau, l’hymne national et la devise sont les marqueurs visibles et audibles de son identité. Pourtant, au Kamerun, ces symboles semblent parfois abandonnés au hasard. L’hymne est interprété différemment selon la langue, les traductions et les contextes. Le drapeau, lui, flotte parfois en lambeaux sur des édifices publics et dans certaines chefferies. Quant à la devise, elle semble souvent condamnée à être récitée sans être vécue. Faudrait-il peut-être réapprendre à être citoyen ?
LE DRAPEAU : TROIS COULEURS, MAIS PAS TROIS ÉTATS DE DÉLABREMENT
Vert, rouge, jaune. Trois couleurs, une étoile, un symbole. Mais il suffit parfois de lever les yeux pour découvrir une autre version du Kamerun : un drapeau délavé par le soleil, déchiré par le vent, sali par la poussière ou suspendu comme une vieille serviette. Dans certaines administrations, chefferies et autres lieux publics, le drapeau national semble n’être plus qu’un accessoire décoratif dont personne ne vérifie l’état. On le hisse parce qu’il faut le hisser. On le laisse flotter parce que personne ne semble responsable de son entretien.
Pourtant, le drapeau n’est pas un simple morceau de tissu. Il représente la nation. Le laisser se dégrader devant un édifice public, c’est aussi laisser se dégrader, sous les yeux des citoyens, le respect dû à ce qu’il représente. Une République qui ne prend pas soin de son drapeau peut-elle raisonnablement demander à ses citoyens de prendre soin d’elle ?
L’HYMNE NATIONAL : UNE CHANSON, PLUSIEURS INTERPRÉTATIONS
Et puis il y a l’hymne national. Celui que l’on chante avec la main sur le cœur lors des cérémonies officielles, des compétitions sportives et des rassemblements scolaires. Mais écoutez attentivement. Selon que l’on chante en français ou en anglais, certaines nuances apparaissent. Dans les langues nationales, la situation devient encore plus complexe. La diversité linguistique, qui devrait être une richesse, peut-elle justifier que le même symbole national soit interprété sans cadre commun ? Un hymne national n’est pas une chanson populaire que chacun peut adapter selon son inspiration du moment. Il est l’expression musicale d’une même appartenance.
Il faut donc s’interroger : existe-t-il une version officielle de référence dans chaque langue autorisée ? Les traductions sont-elles harmonisées ? Les paroles sont-elles respectées ? Les citoyens connaissent-ils réellement le sens de ce qu’ils chantent ? On peut chanter faux par manque de talent. Mais lorsqu’un pays chante différemment son propre hymne, c’est peut-être que quelque chose manque à la partition nationale.
LA DEVISE : TROIS MOTS, UNE RÉALITÉ À CONSTRUIRE
« Paix – Travail – Patrie ».
La devise est courte. Elle tient en trois mots. Mais chacun d’eux porte une exigence immense. La paix n’est pas seulement l’absence de guerre. Elle suppose le respect, la justice et la coexistence. Le travail ne devrait pas être un slogan récité lors des cérémonies, mais une valeur récompensée et protégée. Quant à la patrie, elle ne devrait pas être invoquée uniquement lorsque l’on demande au citoyen de se sacrifier. Une devise n’a de sens que lorsqu’elle devient une pratique collective.
Comme le rappelait le philosophe et écrivain français Ernest Renan : « l’existence d’une nation est […] un plébiscite de tous les jours. » Cette nation quotidienne se construit aussi dans les petits gestes : respecter le drapeau, connaître l’hymne, comprendre la devise et transmettre ces symboles aux générations futures.
QUAND LE CIVISME DEVIENT UNE AFFAIRE DE CÉRÉMONIE
Le problème est peut-être plus profond. Au Kamerun, l’éducation civique semble souvent réduite aux cérémonies officielles, aux défilés et aux discours. On apprend à l’enfant à se mettre au garde-à-vous lorsque retentit l’hymne. Mais lui apprend-on pourquoi il doit le faire ? On lui demande de respecter le drapeau. Lui explique-t-on ce qu’il représente ? On lui fait réciter la devise. Lui apprend-on les valeurs qu’elle porte ? Le civisme ne devrait pas être une discipline occasionnelle. Il devrait être une culture. Il est difficile d’exiger du citoyen qu’il respecte les symboles de la République lorsqu’il ne les connaît pas suffisamment. De même, il est paradoxal de parler de patriotisme tout en tolérant que les emblèmes nationaux soient négligés dans les lieux mêmes où l’État est censé être représenté.
FAUT-IL RÉGLEMENTER ET FORMER ?
Il serait peut-être temps de mettre de l’ordre dans cette cacophonie symbolique. Une réglementation claire pourrait préciser les conditions d’affichage, de déploiement et de remplacement du drapeau national dans les administrations, les établissements scolaires, les chefferies et les autres lieux publics. Un drapeau usé, déchiré ou décoloré ne devrait plus pouvoir rester exposé indéfiniment. De même, les versions officielles de l’hymne national dans les différentes langues devraient être clairement établies et diffusées. Les traductions et adaptations devraient faire l’objet d’un cadre précis, afin que la diversité linguistique ne se transforme pas en confusion institutionnelle. Mais la réglementation ne suffira pas. Il faut aussi former.
Pourquoi ne pas instaurer une véritable éducation civique pratique, dès l’école, mais aussi dans les administrations et les collectivités territoriales ? Apprendre les symboles nationaux, leur histoire, leur signification et les règles qui encadrent leur usage devrait être une priorité. Car le patriotisme ne se décrète pas. Il s’enseigne, se transmet et se pratique.
RESPECTER LES SYMBOLES, C’EST AUSSI RESPECTER LA RÉPUBLIQUE
Il ne s’agit pas de sacraliser le drapeau au point d’en faire une idole, ni de transformer l’hymne en rituel vide de sens. Il s’agit simplement de comprendre qu’une nation a besoin de symboles communs pour se reconnaître et se rassembler. Un drapeau en lambeaux, un hymne chanté dans la confusion et une devise récitée sans conviction racontent quelque chose de notre rapport à la République.
La solution n’est donc pas de multiplier les cérémonies, mais de redonner du sens aux symboles. Une République qui veut être respectée doit d’abord apprendre à respecter ses propres emblèmes. Et un citoyen qui connaît la valeur du drapeau qu’il salue, les paroles de l’hymne qu’il chante et le sens de la devise qu’il proclame est déjà un peu plus qu’un simple habitant : il devient véritablement citoyen.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que le lien hypertexte est de la rédaction







