Nord : Plus de 348 000 chèques santé vendus en 10 ans, des remboursements toujours attendus
Lancé en 2015 pour contribuer à réduire la mortalité maternelle, ilpermet aux femmes enceintes d’accéder, moyennant 6 000 FCFA, à un paquet de soins dans les formations sanitaires agréées. Mais derrière ce mécanisme de prépaiement, les retards de remboursement des prestations fragilisent les structures de santé.
À six mois de grossesse, Aminata se rend au CSI de Kolere avec une idée simple, celle de suivre sa grossesse sans multiplier les dépenses. Comme des milliers de femmes dans la région du Nord, elle peut adhérer au Chèque Santé pour 6 000 FCFA et bénéficier d’un paquet de soins couvrant notamment le suivi prénatal et l’accouchement dans une formation sanitaire agréée. Mais une fois la femme prise en charge, une autre histoire commence, loin de la salle de consultation. La formation sanitaire qui a assuré les soins doit déclarer les prestations réalisées et transmettre les factures afin d’être remboursée. C’est à ce niveau que le mécanisme se grippe.
Dans le Nord, certaines structures affirment attendre depuis des mois, voire des années, le paiement de prestations déjà fournies. Pendant ce temps, leurs pharmacies se vident et certaines femmes doivent finalement payer des médicaments et des kits pourtant censés être couverts. Ce paradoxe accompagne les dix ans du Chèque santé dans la région, un dispositif largement adopté par les femmes, mais dont les remboursements ne suivent pas toujours le rythme de son extension. Depuis 2015, 348 183 chèques ont été vendus dans le Nord. Selon les données de suivi du programme, 92 % ont été consommés, soit plus de 320 000 femmes prises en charge.
Une croissance rapide freinée par les arriérés
L’évolution des ventes témoigne de la montée en puissance du dispositif. Après un démarrage à 2 047 chèques vendus en 2015, les ventes atteignent un pic de 78 200 unités en 2022, soit une hausse de 174,3 % par rapport à 2021. Après un recul en 2023 et 2024, la tendance repart à la hausse en 2025, avec 62 222 chèques vendus. Initialement expérimenté dans trois districts de Garoua, le programme couvre désormais les 15 districts de la région, avec 202 formations sanitaires. Il a également été intégré au dispositif de la Couverture Santé Universelle (CSU) et progressivement digitalisé. Cette extension s’accompagne toutefois de difficultés de remboursement. Interrogé sur les causes précises des retards ainsi que sur le montant global des créances dues aux formations sanitaires, l’administrateur du Fonds Régional pour la Promotion de la Santé (FRPS), Dr Mahamat Abassora, rencontré le 05 août 2026, n’a pas souhaité communiquer ces informations.
Dans les centres de santé, les conséquences de ces retards se font sentir. Au Centre de santé intégré (CSI) de Poumpoumré, selon le responsable du suivi du programme chèque santé, Jean Baptiste Zoua, 356 chèques ont été vendus au premier semestre 2026. Pourtant, les remboursements accusent plusieurs mois de retard. « Le délai de remboursement va jusqu’à un an, voire plus. Le dernier paiement perçu le 11 juin 2026 ne couvrait que les 3ᵉ et 4ᵉ trimestres 2024. Nos arriérés de 2025 à juin 2026 restent impayés », déplore Marangabi Oumar, point focal du programme. La situation est similaire au CSI de Kotta Liddire. « C’est la deuxième année sans remboursement. Cela décapitalise notre pharmacie. En raison des ruptures de stock, nous sommes obligés de facturer aux patientes les médicaments et kits censés être couverts », explique la cheffe de centre, Nenne Adda Garoua. Ces retards mettent sous pression la trésorerie des formations sanitaires et peuvent compromettre la disponibilité de certaines prestations et fournitures
Chez les femmes enceintes, ces difficultés peuvent se traduire par des dépenses supplémentaires. Rencontrée au CSI de Kolléré, Habibou Nadia, enceinte de six mois, a choisi de ne pas renouveler son adhésion au dispositif. « Pour mon premier enfant, j’ai eu beaucoup de dépenses imprévues. Pour ce bébé, mon mari a décidé de ne plus en acheter pour mieux maîtriser le budget », témoigne-t-elle. La prise en charge reste toutefois appréciée lorsque les médicaments et les équipements nécessaires sont disponibles.
Fadimatou Boubakary







