DETTE PUBLIQUE : COMMENT 2 423 MILLIARDS DE FCFA ASPHYXIENT LE BUDGET 2026

Le budget 2026 de l’État du Cameroun affiche un montant historique de 8 816,4 milliards de FCFA. Pourtant, une réalité comptable brutale menace la stabilité des finances publiques : le service de la dette publique engloutit à lui seul 2 423,1 milliards de FCFA, captant ainsi plus de 27 % des ressources nationales. Contractée durant la décennie des « Grandes Réalisations », le remboursement des créanciers exerce un effet d’éviction massif sur les investissements prioritaires comme la santé, l’éducation et les infrastructures routières. Comment le Cameroun s’est-il retrouvé au pied de ce mur budgétaire et quelles solutions concrètes existent pour briser cette spirale de l’endettement ?  Enquête au cœur des chiffres.

  1. Les origines du fardeau : la décennie des « Grandes Réalisations» (2012-2021)

La dette publique actuelle, dont l’encours global officiel culmine à 15 607 milliards de FCFA (soit 44,2 % du PIB), a principalement été contractée au cours de la période 2012-2021. Durant cette décennie, le Cameroun a lancé son programme des « Grandes Réalisations » adossé au Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi (DSCE). L’objectif affiché était noble : doter le pays d’infrastructures de premier ordre pour combler le déficit énergétique et logistique. Cette dette était historiquement indexée sur des projets structurants majeurs :

* L’énergie : construction des barrages hydroélectriques de Lom Pangar, de Memve’ele et le lancement du mégaprojet de Nachtigal (420 MW).

* Les transports : le Port en eau profonde de Kribi, l’Autoroute Yaoundé-Douala (Phase 1), et le bitumage des corridors transafricains (Douala-Bangui).

* La souveraineté sportive : la construction et la réhabilitation des stades pour les Coupes d’Afrique des Nations (CAN) 2016 et 2021.

  1. La spirale du refinancement : Quand l’État s’endette pour payer ses dettes

Ne disposant pas d’une assiette fiscale assez large avec une économie fortement dominée par le secteur informel (le taux de pression fiscale peine à franchir la barre des 13 %), Yaoundé est entré dans un cycle complexe de refinancement chronique :

* 2015 : le Cameroun émet son tout premier Eurobond d’un montant de 750 millions de dollars (environ 450 milliards de FCFA) à un taux d’intérêt prohibitif de 9,5 %.

* 2021 : face à l’échéance imminente de ce premier Eurobond, le pays procède à un refinancement (ou roll-over) en émettant une nouvelle obligation internationale de 450 milliards de FCFA à 5,95 %. Une bouffée d’oxygène à court terme, mais qui prolonge la maturité de la dette.

* Récemment : le gouvernement a de nouveau recouru aux marchés internationaux via une opération de réouverture (« tap ») de son Eurobond pour capter 175 milliards de FCFA supplémentaires.

L’objectif affiché par le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, est clair : boucler le budget et continuer d’apurer les arriérés de paiement intérieurs. L’impact de cette chronologie ? Une aggravation structurelle. En multipliant les emprunts à court et moyen terme sur le marché régional des titres publics (BTA et OTA) et à l’international, la maturité moyenne de la dette camerounaise s’est contractée, passant de 7,5 ans à 6,9 ans. Les échéances tombent plus vite, plus fort, créant une tension permanente sur les liquidités.

  1. Évaluation des projets : Des réussites gâchées par des chantiers fantômes

Dix ans après, les résultats physiques réels de cette dette sont asymétriques. Si de nos jours, le Port de Kribi et le barrage de Nachtigal malgré les retards de leurs livraisons tournent à plein régime et génèrent de la valeur, beaucoup d’autres projets ont été des gouffres financiers et des catastrophes dont les rendements sont problématiques, comme le cas du Barrage de Memve’ele.

Plus grave, le bilan routier et urbain est critique.

Le Ministère des Travaux Publics évalue à 57 le nombre de projets routiers majeurs présentant un risque élevé de non-achèvement ou à l’arrêt malgré les budgets consommés.  L’Autoroute Yaoundé-Douala affiche un coût au kilomètre parmi les plus élevés d’Afrique, tandis que les pénétrantes urbaines subissent des avenants financiers à répétition. Cette inefficacité se double d’un chiffre noir : selon la Banque Mondiale, près de 50 % de l’investissement public au Cameroun subit des pertes d’efficience (corruption, surfacturation, retards).

  1. L’impact sur l’économie réelle : l’effet d’éviction

La statistique est implacable. En 2026, le remboursement du principal de la dette exige 1 890,6 milliards de FCFA, pendant que la charge d’intérêts pure détruit 532,5 milliards de FCFA.

Poids comparé du Service de la Dette en 2026

Dette Publique totale : 2 423,1 milliards FCFA

Budget de l’Éducation : 1 107,5 milliards FCFA (54% moins élevé)

Budget des Infrastructures : 1 339,5 milliards FCFA (44% moins élevé)

Budget de la Santé Public : 391,3 milliards FCFA (6 fois moins élevé).

Cet argent manque aussi cruellement à l’économie réelle. Pour les entreprises privées locales, le fardeau se traduit par des « Restes à Payer » (RAP) de l’État qui dépassent les 1 000 milliards de FCFA. L’État, étranglé par sa dette extérieure, ne paie pas ses prestataires locaux. En conséquence, les PME font faillite, licencient, et l’investissement privé s’effondre. La croissance de 4,3 % subit un essoufflement systémique : elle est portée de manière artificielle par le secteur public et ne parvient pas à se transformer en emplois durables.

  1. Solutions concrètes pour inverser la tendance

Pour briser ce cercle vicieux à court et moyen terme, quatre leviers doivent être actionnés d’urgence :

À court terme :

  1. Le déblocage drastique des SEND (Soldes Engagés Non Décaissés) : le Cameroun cumule plus de 5 044 milliards de FCFA de financements extérieurs signés mais non consommés à cause des lenteurs administratives. L’État paie environ 4 milliards de FCFA de pénalités de commission d’engagement par an sur de l’argent non utilisé. Une cellule présidentielle d’urgence dédiée à la libération des emprises et aux procédures d’expropriation permettrait d’injecter immédiatement ces milliards dans les chantiers sans contracter de nouvelle dette.
  2. Le reprofilage agressif de la dette intérieure : convertir la dette à court terme (bons du Trésor) détenue par les banques locales en obligations de long terme (10 à 15 ans) afin d’alléger la trésorerie mensuelle de l’État.

À moyen terme :

  1. Le conditionnement des emprunts à la rentabilité directe : interdire formellement tout endettement destiné au fonctionnement ou au remboursement d’anciennes dettes. Chaque franc CFA emprunté doit obligatoirement être affecté à un projet dont le taux de rendement interne (TRI) est supérieur au taux d’intérêt de l’emprunt.
  2. Élargissement numérique de l’assiette fiscale : sortir du modèle punitif qui surtaxe les entreprises du secteur formel. L’administration doit généraliser la facturation électronique et cibler les flux financiers du secteur informel (via le Mobile Money et les transactions foncières) pour faire passer la pression fiscale de 12,9 % à 16 %, générant ainsi des recettes internes capables de substituer l’emprunt extérieur.

Conclusion : Le chemin vers une souveraineté financière retrouvée

 Le verdict des chiffres est sans appel. En consacrant 2 423,1 milliards de FCFA au service de la dette sur un budget global de 8 816,4 milliards, le Cameroun se trouve à la croisée des chemins économiques. L’engrenage des refinancements successifs et le poids mort des Soldes Engagés Non Décaissés (SEND) démontrent que le problème du pays réside moins dans sa capacité à lever des fonds que dans son aptitude à les manager avec efficience économique. Pour que la Stratégie Nationale de Développement (SND30) ne devienne pas une promesse manquée, Yaoundé doit impérativement rompre avec la spirale de l’endettement improductif.

La transformation de l’économie réelle ne se fera pas à coups d’Eurobonds successifs destinés à apurer le passé. Elle exige une discipline budgétaire de fer, une numérisation agressive de l’assiette fiscale pour intégrer le secteur informel, et une exécution sans faille des projets à fort rendement. À l’aube des choix stratégiques pour les prochaines lois de finances, le gouvernement camerounais dispose encore des leviers nécessaires pour transformer ce fardeau en opportunité.  Reste à savoir si l’administration saura faire preuve de la célérité requise pour libérer le secteur privé et redonner au budget national sa véritable fonction : celle d’un moteur de développement inclusif et autonome.

Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU

N.B :  texte de l’auteur ; liens hypertextes ajoutés par la rédaction

 

 

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