FINANCES PUBLIQUES : SEULEMENT 28,8 % DE FONDS MOBILISES
Le verdict des chiffres est sans appel. Pour l’exercice 2026, le besoin total de financement de l’État du Cameroun culmine au montant record de 3 104,2 milliards de FCFA. Pourtant, à mi-parcours de l’exécution budgétaire, les vannes des financements extérieurs et régionaux restent désespérément grippées, affichant un taux de mobilisation effectif d’à peine 28,8 %. Entre la difficile mise en route de la plateforme numérique PROBMIS IA, le durcissement du marché de la BEAC et les négociations à rallonge avec le FMI, l’appareil d’État navigue en fortes tensions de trésorerie. Enquête et décryptage au cœur des finances publiques camerounaises.
Comprendre le besoin de financement : Radiographie d’un gouffre budgétaire en expansion
Pour comprendre la situation, il faut d’abord appréhender une notion clé de l’économie publique : le besoin total de financement. Il ne s’agit pas simplement du déficit de l’année, mais de la somme globale dont l’État a impérativement besoin pour couvrir ce qu’il dépense en trop par rapport à ses recettes ordinaires, tout en payant ce qu’il doit à ses créanciers. Pour l’exercice 2026, ce besoin global culmine au montant vertigineux de 3 104,2 milliards de FCFA. La situation s’est considérablement durcie par rapport à l’année dernière. En 2025, le déficit budgétaire brut n’était que de 309,9 milliards de FCFA, soit 1,2 % du PIB. En 2026, ce déficit a bondi à 631 milliards de FCFA, soit 1,7 % du PIB, enregistrant une hausse brutale de 103,6 %.
Dans le détail, l’enveloppe des 3 104,2 milliards de FCFA de besoins se divise en deux blocs : d’une part, ce déficit budgétaire de 631 milliards, et d’autre part, le roulement de la dette existante, c’est-à-dire le remboursement obligatoire du principal de la dette intérieure et extérieure arrivant à échéance, qui représente un montant titanesque de 2 473,2 milliards de FCFA.
Les projections pour 2027 n’indiquent aucun répit. Selon les premières orientations macroéconomiques, la pression sur la trésorerie devrait s’accentuer avec l’échéance de plusieurs lignes de crédits bilatéraux. Le besoin de financement pour 2027 pourrait frôler les 3 300 milliards de FCFA, poussé par un service de la dette extérieure de plus en plus lourd et l’obligation de maintenir les investissements dans les grands projets structurants de la Stratégie Nationale de Développement (SND30).
Les mécanismes de couverture face à la dure réalité des chiffres
Pour combler ce besoin de 3 104,2 milliards de FCFA en 2026, le gouvernement a bâti une stratégie reposant sur cinq leviers de financement. Cependant, à ce jour, le taux global de décaissement effectif stagne autour de 28,8 %, révélant des fortunes diverses pour chaque mécanisme.
-Le premier levier concerne les emprunts extérieurs bancaires, notamment les Eurobonds et les syndications internationales. L’État s’est fixé un objectif de 1 000 milliards de FCFA. À ce jour, 415 milliards de FCFA ont été mobilisés, soit 41,5 % de l’objectif. Si la signature des conventions a progressé à Londres et New York, le décaissement total est freiné par le durcissement des conditions financières mondiales et la prudence des investisseurs internationaux face au profil de risque de la zone CEMAC.
-Le deuxième levier repose sur les tirages sur prêts-projets, des financements extérieurs directement adossés à des infrastructures spécifiques. L’objectif annuel affiche 826,7 milliards de FCFA. À date, seuls 110 milliards de FCFA ont été décaissés de manière effective, représentant un faible taux de 13,3 % de l’objectif. Ce retard abyssal s’explique par les lourdeurs administratives endogènes, les lenteurs dans la justification des fonds précédents, et surtout la paralysie technique causée par la migration laborieuse vers la nouvelle plateforme informatique de gestion budgétaire de l’État, PROBMIS IA, qui a bloqué la validation des écritures comptables pendant de longs mois.
-Le troisième mécanisme cible le marché financier régional des titres publics de la BEAC. L’objectif est fixé à 400 milliards de FCFA à travers l’émission d’Obligations du Trésor Assimilables (OTA) et de Bons du Trésor. C’est le mécanisme le plus performant à ce jour avec 220 milliards de FCFA mobilisés, soit 55 % de l’objectif. L’écart restant s’explique par l’assèchement progressif de la liquidité bancaire régionale, la BEAC menant une politique monétaire restrictive pour endiguer l’inflation, ce qui augmente les taux d’intérêt et rend les levées de fonds de plus en plus coûteuses pour le Trésor camerounais.
–Enfin, les deux derniers leviers regroupent les emprunts auprès des banques locales et les appuis budgétaires des bailleurs de fonds multilatéraux, pour un objectif combiné de 877,5 milliards de FCFA (dont 120 milliards attendus spécifiquement de la Banque mondiale). À ce jour, environ 150 milliards de FCFA ont été captés, soit à peine 17 % de la cible. Le blocage ici est principalement politique et stratégique : le renouvellement du programme économique avec le Fonds Monétaire International (FMI) a pris du retard, entraînant par effet de domino le gel des décaissements des autres bailleurs institutionnels qui conditionnent leurs aides au feu vert du Fonds.
Quelles alternatives à court terme pour redresser la barre ?
Face à cette impasse, le gouvernement dispose de peu de marges de manœuvre à court terme, mais des solutions d’urgence existent.
-La première alternative réside dans l’activation des décrets d’avance et des ordonnances présidentielles pour réallouer les lignes budgétaires non exécutées de certains ministères vers les secteurs prioritaires. Cela permettrait de dégager des liquidités immédiates sans accroître la dette.
–La deuxième piste est le recours intensif aux syndications domestiques à court terme. Le gouvernement peut négocier directement avec un consortium de banques locales des crédits de campagne ou des avances de trésorerie hors plafond du marché des titres, bien que cela implique des taux d’intérêt élevés.
-Enfin, la troisième alternative, la plus vertueuse, repose sur l’accélération des réformes fiscales d’urgence. En numérisant de force les procédures douanières et en élargissant l’assiette de la TVA sur l’économie informelle, l’État peut maximiser ses recettes propres au cours du dernier trimestre pour compenser le manque à gagner des financements extérieurs.
Conclusion : L’onde de choc sur les grands chantiers de la République
Si la barre n’est pas redressée rapidement, les conséquences économiques et sociales seront lourdes. La non-couverture de ces besoins de financement se traduit mécaniquement par l’accumulation des impayés vis-à-vis des entreprises de BTP et des ingénieries énergétiques. Sur le terrain, cela signifie l’arrêt pur et simple des chantiers routiers majeurs, prolongeant l’enclavement de bassins agricoles essentiels et augmentant les coûts logistiques des marchandises. Dans le secteur énergétique, les retards de paiement bloquent le déploiement des lignes de transport d’électricité associées aux nouveaux barrages, maintenant des régions entières dans le rationnement et l’obscurité. Plus grave encore, le gel des investissements publics grippe la croissance nationale, détruit des milliers d’emplois dans le secteur privé de la construction et entame durablement la crédibilité de la signature du Cameroun auprès des partenaires financiers internationaux. L’urgence n’est plus seulement budgétaire, elle est désormais structurelle.
Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU
N.B : texte de l’auteur ; liens hypertextes ajoutés par la rédaction







