Violences sexuelles : Près de 39 affaires enrôlées au TGI du Wouri entre Janvier-Juillet 2020
Source : TGI du Wouri/DataViz by ADISI-Cameroun

Les victimes des abus sexuels sont âgées de quelques mois à plus de 18 ans, avec une forte proportion chez les 15-16 ans. 90% de ces viols se passent dans le cadre familial tandis que le pic dans l’année, est régulièrement atteint lors des fêtes de fin d’année.

Traumatisée, Solange a connu une enfance amère.  Depuis l’âge de 9 ans, cette fille au regard triste, subit les sévices sexuels de son géniteur, Mahop, âgé de 65 ans. Il a fallu que sa cousine dénonce son bourreau à la division régionale de la police judiciaire (PJ) du Littoral à Douala, pour que ce secret familial soit dévoilé. Le bourreau a été arrêté. Aujourd’hui âgée de 15 ans, elle peine à trouver les mots pour décrire son quotidien sous la menace de son géniteur.

Source : TGI du Wouri/DataViz by ADISI-Cameroun

D’après son dossier médical, son papa n’a pas seulement volé son innocence. En plus du traumatisme psychologique, elle a hérité d’une maladie sexuellement transmissible (MST) incurable. A en croire la mère de la victime, son ex-conjoint, est un habitué de ce genre d’acte. Pourtant, il n’a jamais été inquiété. Son entourage a opté pour le silence.

Au quartier Logbaba dans l’arrondissement de Douala 3e, un garçon de 25 ans a infligé cette souffrance à une fillette de 4 ans. Avec la complicité de sa mère, il a réussi à échapper aux Forces de maintien de l’ordre (Fmo). Au mois de juin 2020, Géraldine, une élève de 17 ans, reçoit au domicile familial, le fils du bailleur, 28 ans, sans savoir que ce dernier a profité de l’absence de sa mère pour commettre son crime. « Il a menacé de me tuer si j’en parlais. Chaque jour je suis obligée de m’enfermer à la maison pour éviter de croiser son chemin », témoigne cette autre victime effrayée.

Géraldine fait partie de ces victimes de viol qui souffrent en silence, sous le regard menaçant du bourreau. « Je n’ai pas eu le courage d’en parler. D’ailleurs je doute fort qu’on me croit, parce que mon bourreau était un voisin du même immeuble que j’ai volontairement laisser entrer chez moi sans connaître ses intentions », confie Leticia M.

Au Cameroun, explique Francine Ngo Iboum, également victime, présidente fondatrice de l’association de Soutien Aux Victimes d’Agressions Sexuelles (SAVAS), certaines victimes ne mettent même pas le mot « viol » sur ce qu’elles ont vécu, car elles ne savent pas qu’il s’agit bien d’un abus sexuel. « Elles craignent de ne pas être crues, d’être jugées ou alors elles n’ont pas confiance en la justice. D’autres fois encore, c’est simplement parce qu’elles craignent des représailles du bourreau », souligne cette activiste contre les crimes sexuels.

La honte

Pis encore, un bon nombre des familles des victimes considère le viol comme une « honte ». « Quand j’étais directrice à l’école publique d’Akwa, j’ai eu plusieurs de ces cas. Le cas le plus flaggant, c’est celui d’une élève du CE2, qu’un gardien d’une structure voisine a violé. L’enfant a été amenée à l’hôpital. Les preuves montraient qu’elle a été sauvagement violentée et elle avait besoin des soins médicaux. Après investigation on a retrouvé le bourreau. L’affaire a été confiée à une association qui devait le poursuivre en justice. Mais deux jours après, les parents ont désisté, parce qu’ils prétendent que c’est une honte, si on sait que l’enfant a été violée », déplore Madeleine Lobe Seppo, psychologue et enseignante.

Les proies, sont autant les filles que les garçons. Elles sont âgées de quelques mois seulement après leur naissance, d’un, 2, 3 ans… Ces victimes sont majoritairement des mineurs, mêmes si certains adultes se fondent dans le lot. En majorité des femmes, mariées ou pas, dont le supplice s’accompagne aussi régulièrement des violences physiques. Ces agresseurs sont des parents, des proches, des voisins, des visages insoupçonnables. « Il ne faut avoir d’assurance avec personne. Qui est équilibré ? Personne ne le sait, jusqu’au moment où la personne passe à l’acte », conseille la psychologue.

Dénonciation

Pour la société civile, même si le chemin est encore long, les cas d’abus sexuels, contrairement à il y a 10 ans, sont davantage dénoncés. « Je dirais qu’il ne s’agit peut-être pas d’une augmentation des cas de violences sexuelles, mais plutôt d’une augmentation des dénonciations de la part des victimes qui décident de plus en plus de déchirer ce silence qui voile le viol », note la présidente de SAVAS. Entre le 16 août et décembre 2018, le Tribunal de Grande Instance (TGI) du Wouri a enrôlé près de 26 procédures « d’outrages à la pudeur sur mineur suivi de viol », environ 64 en 2019 et 39 entre janvier et 13 juillet 2020. Les victimes de ces affaires, sont majoritairement âgées de 15 et 16 ans.

Selon une source à la division régionale de la PJ pour le Littoral, les cas de viol sont en hausse ces 5 dernières années, et plus fréquents à la fin d’année. En 2019, 11 cas d’abus sexuel ont été enregistrés au 1er trimestre, 8 au 2e, 5 au 3e et 6 au dernier. Parmi ces cas, celui d’une nouveau-née de 9 mois, décédée après avoir sauvagement été abusée par son grand-père. « Pour réussir à violer sa fille, il faut être déséquilibré. Ces parents sont objets des perturbations mentales. Il y a des motifs non négligeables, relevant des ordres magico-religieux, qui expliquent ce phénomène », explique, Dr Bertrand Magloire Ndongmo, sociologue. La société civile constate que près de 90% de viol ont été commises dans le cercle familial, ou amical, par des proches des victimes.

Bien que plusieurs cas de viol et d’inceste restent encore impunis, certains auteurs ont écopé jusqu’à la condamnation à l’emprisonnement à vie au TGI du Wouri. Plus de 50 verdicts ont été rendu en 2018, et un peu plus en 2019. « Nous avons aussi eu des cas ou l’accusé a été acquitté pour fait non établi, au bénéfice de doute, pour défaut d’intention délictuelle… », relève une source à la section criminelle.

Le législateur camerounais condamne dans les articles 295 et 296 du Code pénal tout acte sexuel avec une personne sans son consentement. Le délit est sanctionné d’une peine allant de 15 jours à 10 ans de prison. La victime devra obtenir réparation.

En plus de la loi, le Cameroun a créé, en 2016, une plateforme nationale de protection de l’enfance en partenariat avec l’Unicef, dans le but de mieux coordonner la prévention, le signalement, la prise en charge et la réinsertion des enfants victimes des violences. Mais sur le terrain, dénoncent la société civile, les intimidations et pressions des bourreaux, constituent une entrave à la quête de la justice. « Du moment que les violeurs ne sont pas sévèrement punis par la loi ; qu’ils sont relaxés quand ils ont du pouvoir ou de l’argent, se croient au-dessus de la loi ; qu’ils savent que leurs victimes ne les accuseront jamais parce qu’ils auront pris la peine de les martyriser et de les menacer, alors il est normal que les violences sexuelles augmentent », regrette Francine Ngo Iboum.

Au-delà de la mise en place d’une législation plus répressive, recommande-t-elle, il faut penser à la formation de tous les professionnels qui interviennent autour des victimes ; l’éducation sur la sexualité et les rapports respectueux que les adultes devraient avoir envers les enfants, l’éducation sur ce qu’est réellement le viol afin d’encourager les victimes à parler en brisant les préjugés autour de ce fléau et la prise en charge des agresseurs.

Marie Louise MAMGUE

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