MARCHANDS D’ILLUSIONS, FABRIQUE DU CHAOS

Au Kamerun, la publicité a franchi une ligne rouge. Sur les plateaux télé, à la radio, aux carrefours et dans les marchés, des « marabouts » autoproclamés docteurs, professeurs, prophètes vendent des solutions à tout : briser des couples, envoûter un partenaire, éliminer un rival, chasser un bailleur pour garder la maison. Derrière le folklore se cache un vide réglementaire inquiétant. Et un danger social bien réel.

 *La marchandisation du malheur*

Il ne s’agit plus de simples promesses de prospérité ou de retour d’affection. Le discours s’est durci. Sur certaines antennes, à des heures de grande écoute, des voix assurées garantissent « séparation rapide », « fidélité éternelle », « disparition mystique de l’ennemi ».

La publicité ne vend plus un service : elle normalise la nuisance.

« Je peux vous aider à récupérer votre femme en 72 heures », clame l’un.

« Votre patron vous persécute ? Nous avons la solution », promet l’autre.

À ce stade, la frontière entre croyance personnelle et incitation à nuire devient floue. Et quand le mal est emballé dans un jingle accrocheur, il cesse d’être perçu comme tel.

*L’occupation de l’espace public*

Le phénomène ne se limite pas aux médias audiovisuels. Aux carrefours, dans les marchés, des haut-parleurs saturent l’air : « Problème de maison ? Éliminez le bailleur ! »

La banalisation est sidérante. Ce qui devrait relever du pénal est diffusé comme une simple offre promotionnelle.

L’espace public, censé protéger le vivre-ensemble, devient un terrain de propagation d’idées toxiques. Or, à force d’entendre qu’on peut « neutraliser » un rival ou « briser » un ménage, l’idée finit par s’installer dans les esprits fragiles.

« Ce que l’on répète devient normal », dit l’adage. À force de répétition, l’anormal s’enracine.

 *L’absence criante de régulation*

Où sont les garde-fous ?

La publicité, dans toute société structurée, obéit à des règles : ne pas tromper, ne pas inciter à la violence, ne pas porter atteinte à la dignité humaine.

Au Kamerun, le silence des autorités administratives face à ces messages interroge. L’inaction peut être interprétée comme une tolérance implicite. Pourtant, les risques sont évidents : conflits conjugaux exacerbés, escroqueries, violences, troubles à l’ordre public.

Il ne s’agit pas de combattre les croyances ni de nier les pratiques traditionnelles. Il s’agit de tracer une limite claire entre liberté d’expression et apologie de comportements destructeurs.

*Une société fragilisée*

Dans un contexte social déjà marqué par la précarité, le chômage et les tensions communautaires, ces discours trouvent un terrain fertile. Les plus vulnérables deviennent des proies faciles.

La promesse est simple : solution rapide, résultat garanti, pouvoir immédiat.

Mais derrière l’illusion, il y a souvent ruine financière, manipulation psychologique et, parfois, passage à l’acte.

Quand la détresse devient un marché, l’éthique devrait être la première barrière. Or ici, elle semble absente.

*Restaurer la responsabilité*

Les médias ont une part de responsabilité. Diffuser une publicité, c’est lui accorder une caution. Les communes et sous-préfectures ont un rôle à jouer dans l’occupation sonore et commerciale de l’espace public. Les régulateurs doivent clarifier et appliquer les règles.

Il ne s’agit pas d’interdire la spiritualité ni d’étouffer les traditions. Il s’agit d’empêcher que l’antenne et la rue deviennent des vitrines pour l’incitation au mal.

« La liberté des uns s’arrête là où commence la sécurité des autres. »

 *Protéger l’espace public, c’est préserver l’âme collective*

Une nation ne se mesure pas seulement à ses infrastructures, mais à la qualité morale de son espace public.

Tolérer que l’on fasse la promotion de la séparation, de la manipulation ou de l’élimination d’autrui, c’est accepter que le lien social se délite.

Réguler, ce n’est pas censurer : c’est protéger.

Et protéger, c’est rappeler que tout ne peut pas être vendu surtout pas la destruction d’autrui.

*Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE*

 

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