DU 1er AU 3 MAI : LA MÉMOIRE CONFISQUÉE DES LUTTES ET LE SILENCE DES JOURNALISTES
Entre le 1er mai, symbole historique des luttes ouvrières, et le 3 mai, consacré à la liberté de la presse, se dessine au Kamerun une troublante contradiction. Deux dates, deux combats, mais une même amnésie collective où les journalistes, pourtant concernés au premier chef, semblent absents du front.
Le 1er mai : une histoire de sang devenue folklore
Le 1er mai n’est pas une fête. Il est né dans la douleur, dans la confrontation et dans le sang. Instituée en 1889, cette journée trouve son origine dans la grève de Chicago de 1886, où des travailleurs réclamaient la journée de huit heures. Le 3 mai, la répression s’abat : trois grévistes de la société McCormick tombent sous les balles de la police. La riposte ouvrière sera immédiate, tout comme la répression judiciaire. Cinq condamnations à mort, quatre pendaisons. Une justice expéditive pour faire taire une revendication devenue universelle. Avant de mourir, August Spies lance cette phrase devenue prophétique : « le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui.» Plus d’un siècle plus tard, ce silence semble effectivement assourdissant mais pas pour les raisons espérées.
Au Kamerun, la fête a remplacé la lutte
Que reste-t-il de cet héritage au Kamerun ? Une parade. Un rituel vidé de sa substance. Le 1er mai est devenu une « fête du travail » où les travailleurs défilent, souvent avec enthousiasme, devant ceux-là mêmes qui déterminent et parfois dégradent leurs conditions de vie : l’administration et le patronat. Le paradoxe est saisissant. Là où il fallait revendiquer, on célèbre. Là où il fallait contester, on applaudit. Et dans cette mise en scène bien huilée, les journalistes jouent un rôle central. Caméras au poing, micros tendus, ils couvrent l’événement avec professionnalisme… mais sans distance critique. Comme s’ils n’étaient pas eux-mêmes concernés. Pourtant, ils le sont. Peut-être plus que d’autres.
Les journalistes : travailleurs sans mémoire ni protection
Le 3 mai 1991, l’Assemblée générale des Nations unies consacre la Journée mondiale de la liberté de la presse, en écho à l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Une date censée rappeler l’importance d’une presse libre, protégée et responsable. Mais au Kamerun, cette journée résonne étrangement. Car les journalistes, qui devraient être en première ligne de ce combat, évoluent dans une précarité persistante. Ils constituent l’un des rares corps de métier dont la convention collective, signée depuis près de trois décennies, reste largement inappliquée. Conditions de travail instables, rémunérations aléatoires, pressions diverses : le tableau est loin des idéaux proclamés. Dès lors, une question s’impose comment défendre la liberté de la presse quand on ne défend pas d’abord la dignité du journaliste ?
Entre amnésie et résignation : un double rendez-vous manqué
Le rapprochement des dates n’est pas anodin. Du 1er au 3 mai, c’est toute une séquence historique qui devrait inviter à la réflexion, à la mobilisation, à la prise de conscience. Mais au Kamerun, ces deux journées semblent évoluer en parallèle, sans jamais se rencontrer. L’une est folklorisée, l’autre institutionnalisée. Aucune ne provoque de véritable sursaut. Les travailleurs oublient qu’ils sont héritiers de luttes. Les journalistes oublient qu’ils sont aussi des travailleurs. Et pendant ce temps, le silence dénoncé par August Spies prend une autre forme : non plus celui imposé par la répression, mais celui choisi par l’habitude.
Retrouver la conscience d’être journaliste… et travailleur
Entre le 1er et le 3 mai, il ne devrait pas y avoir deux combats distincts, mais une même exigence : celle de la dignité au travail et de la liberté d’informer. Tant que les journalistes ne se reconnaîtront pas comme des travailleurs à part entière, capables de revendiquer leurs droits, ils continueront à raconter les luttes des autres sans jamais écrire la leur.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction







