Déforestation : plus de 56 % de la réserve de Mélap dégradés en 24 ans

En moins de trois décennies, la réserve forestière de Mélap dans le Noun a perdu plus de la moitié de sa surface originelle. Entre l’exploitation clandestine pour la survie et une corruption institutionnalisée qui paralyse l’action de l’État, ce département de la région de l’Ouest assiste, impuissant, à l’effacement de ses derniers remparts écologiques.

Trois jeunes, la vingtaine à peine entamée, des fagots de bois sur la tête et machette en main, se dirigent lentement vers la réserve forestière de Mélap, dans le département du Noun, situé à cheval entre les arrondissements de Foumban et Njimom, dans la région de l’Ouest. Ils viennent de parcourir plus de 3 km depuis Foumban, pour s’approvisionner en bois de chauffage dans ce patrimoine naturel de 1 700 hectares, créé en 1947, soit il y a 79 ans. Comme acteurs en première de la destruction de cette réserve, Hervé Fabrice Montchinon, délégué départemental des Forêts et de la Faune du Noun pointe « des jeunes des villages riverains et d’ailleurs. Ensuite, la plupart des ménages des villes de Foumban et de Koutaba, qui se sont livrés à la seule activité du commerce de bois. Enfin, nous avons les agriculteurs, les éleveurs et les chasseurs ». Et ce, malgré les panneaux interdisant formellement l’accès au site.

Au cœur de cette réserve où les spécimens les plus imposants subsistent encore, la coupe se fait à l’abri des regards. D’un point à l’autre, des troncs jonchent le sol. Par endroit, le calme est rompu par le vrombissement sourd des tronçonneuses. Mais au moindre signal suspect, un pas, une voix lointaine ou l’approche d’un inconnu, les moteurs s’éteignent brusquement, replongeant la forêt dans un silence pesant. Assistés d’un éclaireur ou non, les exploitants se figent alors, cachés derrière des arbres ou dans les buissons, guettant le moindre signe de danger avant de reprendre leur activité, quelques minutes après la levée des soupçons.

Économie de survie

Sur l’axe reliant Foumban à Banyo dans l’Adamaoua, hommes, femmes et jeunes commercialisent le bois de chauffe à partir de 500 Fcfa le fagot. Abdoulaye S., 28 ans, vend du bois d’eucalyptus. « Nous vivons non loin de la réserve et en profitons pour avoir de quoi manger », lâche-t-il pour justifier son activité et celle des siens. L’exploitation de cet espace protégé s’expliquerait par la dépendance au bois des populations de ce département de la région de l’Ouest, qui s’inscrit dans un contexte de forte croissance démographique. D’après les données du Bureau central des recensements et des études de population( Bucrep), la population du Noun est passée de 293 725 habitants en 1987 à 455 083 en 2005, soit une augmentation de plus de 55% en moins de 20 ans. « Cette croissance rapide, non accompagnée d’une diversification suffisante des sources de revenus, renforce la dépendance au bois de chauffe et accélère la pression sur les ressources naturelles », analyse l’économiste Dr Paul Ongono.

Les riverains de la réserve forestière de Mélap engagés dans le commerce du bois © DataCameroon

À l’échelle nationale, le sciage artisanal constitue par ailleurs un secteur économique majeur. D’après une publication du 14 mars 2018 du Centre de recherche forestière internationale (Cifor), Cette activité génère environ 45 000 emplois directs et plus de 32 milliards FCfa, pour des volumes estimés à 4,3 millions de mètres cubes de bois par an, c’est-à-dire presque le double des chiffres officiels publiés par le gouvernement.

Dans la réserve de Mélap, entre les archives de 1947 et la réalité actuelle, le contraste est saisissant. Des feux de brousse, l’abattage et les extensions agricoles ont profondément transformé le paysage, compromettant à la fois la régénération naturelle et les efforts de reboisement déjà entrepris. En effet, l’Agence nationale d’appui au développement forestier (Anafor) avec le concours du contingent 2019 du Centre d’instruction des élèves sous-officiers de Koutaba a planté en 2020, 30 000 eucalyptus sur une superficie de 12 hectares, soit 2 500 arbres par hectares. Des efforts fragilisés par la coupe de jeunes arbres en dépit du cadre légal instauré par la loi forestière de 1994.

Plus de 30 % de forêt perdue en seulement 4 ans

Un rapport d’étude de Forêts et développement rural (Foder) relève que la réserve de Mélap a perdu sur 1 739,8 hectares, 98, 7 hectares entre 1996 et 2020. Plus inquiétant encore, entre 2016 et 2020, le taux de déforestation a bondi à 30,19 %, dépassant les records de 26,18, enregistré entre 1996 et 2015. Aujourd’hui, la réserve ne tient plus que sur 513 hectares. Dans la région, d’autres réserves forestières ont subi le même sort. « Les populations sont très menaçantes et n’entendent pas lâcher prise », prévient Hervé Fabrice Montchinon. Pourtant, « la déforestation en zone de savane humide entraîne une baisse de la pluviométrie, l’acidification des sols et une hausse des émissions de gaz à effet de serre », alerte Étienne Kouam, environnementaliste. Même constat pour Michel Takam, secrétaire exécutif de l’Action pour un développement équitable intégré et durable (Adeid) « la destruction des forêts perturbe le microclimat, appauvrit les sols et accélère la disparition des espèces ».


Faillite logistique

Au-delà de la pression des populations, plusieurs experts pointent une gouvernance défaillante. « À Mélap, l’administration légalise parfois l’illégal », accuse Étienne Kouam, évoquant ainsi des circuits de blanchiment du bois coupé frauduleusement. Selon lui, le stratagème est simple. Après une coupe, des agents complices fournissent des documents réguliers pour « blanchir » le bois. L’environnementaliste souligne l’absurdité de la situation. « Avec un poste de contrôle à l’entrée et une localisation sur la route nationale, rien ne devrait sortir de Mélap ou de Koutaba sans être vu », regrette-t-il. D’ailleurs, le rapport 2024 de la Commission nationale anti-corruption (Conac), publié en août 2025, précise que le secteur forestier reste fortement exposé aux pratiques corruptives. D’autant plus qu’ « une réserve ne peut pas disparaître aux deux tiers sans complicités », estime Confiance Foyet, environnementaliste. Selon lui, les contrôles insuffisants et les passe-droits favorisent la circulation. Cette politique du « deux poids, deux mesures », insiste-t-il, traque le petit paysan tout en protégeant les réseaux d’influence, rendant vaines les tentatives de gestion participative.

Un crime climatique aux conséquences planétaires

« Le désastre environnemental », qualifie Confiance Foyet, dépasse les frontières du Noun. Alors que la Banque mondiale classe les forêts comme des atouts vitaux, leur destruction les transforme en sources d’émissions massives de carbone. Chaque hectare calciné libère des tonnes de Co2, alimentant un cycle vicieux de sécheresses qui fragilise davantage la région de l’Ouest. La disparition de la canopée, lit-on dans ce document, perturbe le cycle de l’eau et entraîne une perte de biodiversité irréparable, les essences rares comme les eucalyptus et les pins étant les premières cibles.

Le rapport 2025 de la Banque mondiale alerte à son tour que le rythme de conversion des forêts au Cameroun a quintuplé depuis 2010. Sans une purge des mécanismes de corruption et un investissement massif dans une police forestière équipée, les projets de restauration resteront des vaines promesses, avertit Confiance Foyet. Pour le Noun, l’heure n’est plus à la sensibilisation mais à la protection d’urgence, affirme-t-il. Car si rien n’est fait, ces réserves, derniers remparts contre le changement climatique, ne seront bientôt plus qu’un lointain souvenir converti en charbon de bois. D’ailleurs, Michel Takam, confie qu’ « il est temps d’appliquer une certaine coercition pour que les populations prennent conscience que nous avons beaucoup plus à perdre qu’à gagner en détruisant ce patrimoine ».

Aurélien Kanouo Kouénéyé de retour de Mélap

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