Tomate : Foumbot en surproduction, 25 ans après la fermeture de la Scan

Premier bassin de production de ce légume au Cameroun avec près de 40 % de l’offre nationale, le département du Noun reste confronté à l’absence d’unités locales de transformation capables d’absorber les récoltes. Vingt-cinq ans après la fermeture de la Société des conserveries alimentaires du Noun (Scan), producteurs et autorités locales attendent toujours la concrétisation du projet de réhabilitation annoncé par l’État en 2020.

Construite sur une colline à quelques encablures de la mairie de Foumbot, dans le département du Noun, la Société des conserveries alimentaires du Noun, (Scan) est à l’abandon. Le portail fermé, marqué par le temps, laisse apparaître des signes visibles de dégradation. À l’intérieur, le constat est tout aussi frappant. Plusieurs équipements, visiblement encore exploitables, manquent d’entretien. À l’entrée secondaire, la barrière métallique est envahie par les herbes. L’usine, arrêtée depuis 2000, est aujourd’hui surveillée par une équipe de trois agents, dont un de jour et deux de nuit. La société, au capital social de 900 millions Fcfa, est détenue à 49 % par la Société nationale d’investissement (Sni). « Nous veillons à ce qu’aucun matériel ni pièce des machines ne disparaisse », confie un gardien. Selon lui, des équipes de la Sni effectuent des descentes sporadiques, une à deux fois par an, pour constater l’état des équipements.

Dans la ville de Foumbot, cette disparition industrielle continue de susciter des regrets. Pour comprendre cette situation, il faut revenir aux origines de la filière. Selon le Dr Daouda Chouapine, spécialiste de l’histoire économique et sociale, « la Scan est partie du fait que la région fut longtemps une grande région productrice de tomate. Elle souffrait pendant la saison des pluies d’une crise de surproduction caractérisée par la mévente qui avait un impact négatif sur les revenus des paysans ». Construite en 1990 et mise en service en 1994, la Scan était spécialisée dans la transformation de la tomate. Elle disposait d’une capacité de 320 tonnes par jour. À son apogée en 1998, elle achetait la production locale, la transformait et la commercialisait en conserves sur les marchés nationaux et internationaux, en lien avec la Coopérative des producteurs vivriers et pérennes du Noun (Cooprovid-Noun). Sa fermeture au début des années 2000 a entraîné la perte d’environ 1 600 emplois directs et indirects, selon le gouverneur de la région de l’Ouest, Augustine Awa Fonka, lors des missions préparatoires à sa relance en 2020.

Des causes structurelles multiples

Au-delà de la fermeture, plusieurs facteurs expliquent l’échec de la Scan. Pour l’expert en accompagnement des structures agropastorales, David Nzontui Njikam, le problème provient notamment du non-respect des études de base. Celles-ci recommandaient la mise en culture de 400 hectares par cycle pour assurer un approvisionnement quotidien d’environ 400 tonnes, un objectif jamais atteint. Le Dr Daouda Chouapine évoque également des dérives dans la chaîne de production, parlant « d’abus de confiance, d’usage de faux, de corruption et de recherche d’enrichissement illicite ». Il cite notamment des cas où « le paysan malhonnête, insolvable faisait parvenir sa carte d’identité à la société par un des siens pour annoncer son décès ». Ces difficultés ont fragilisé les finances de l’entreprise. « La société ne récupérait pas à 100 % le crédit alloué », explique-t-il, ce qui a entraîné une chute progressive de la production entre 1999 et 2000. À cela s’ajoute un autre facteur : le comportement des producteurs, qui privilégient des marchés plus rémunérateurs à l’export vers le Gabon et la Guinée équatoriale. Les exportations sont passées de 912 tonnes en 2021 à 40 277 tonnes en 2023, selon l’Ins. Les variétés locales, jugées trop riches en eau, sont également peu adaptées à la transformation industrielle. Le coût élevé des emballages importés a également réduit la compétitivité de l’usine.

Conçue pour transformer 136 000 tonnes de tomates fraîches par an, la Scan n’a fonctionné que de manière intermittente entre 1996 et 1999. En réalité, elle n’aurait traité qu’environ 10 000 tonnes sur toute sa période d’activité. Face à des pertes estimées à plus de 7 milliards Fcfa, l’arrêt définitif a été décidé. Depuis, la Sni continue de supporter les charges de sécurité et d’assurance, évaluées à plus de 50 millions de Fcfa par an. Dans le cadre de la relance de la filière tomate après la pandémie de Covid-19, les autorités ont annoncé un projet de réhabilitation de la Scan, avec une reprise envisagée en 2024. Mais six ans plus tard, les discussions se poursuivent sans concrétisation. David Nzontui Njikam estime qu’il faut d’abord « identifier le mal et le soigner », notamment à travers la formation, les partenariats avec les producteurs et une meilleure gouvernance.

Relance incertaine, producteurs fragilisés

Sur le terrain, la situation reste difficile pour les producteurs. À Foumbot, Ousmane Youssouf affirme avoir enregistré « plus de 600 000 Fcfa de pertes post-récoltes ». La principale difficulté reste la conservation explique-t-il. Quand la Scan fonctionnait encore, un panier de tomates était acheté à 3 000 Fcfa, rappelle David Nzontui Njikam. Aujourd’hui, les producteurs sont contraints de vendre à bas prix ou de subir des pertes.  Avec une production estimée à 175 000 tonnes en 2025 dans le Noun, les pertes post-récoltes atteignent 25 tonnes, selon les données locales du Minader. L’ingénieur agronome Émile Lody Nguema explique cette situation par des conditions climatiques favorables ayant entraîné une offre supérieure à la demande. Pour lui, cela révèle surtout la fragilité d’une filière sans transformation locale suffisante. A cette dernière, Carole Noëlle Kuya Njikam, déléguée d’arrondissement d’agriculture et du développement rural de Foumbot (Minader) ajoute l’intégration des nouvelles variétés hybrides plus résistantes (Padma F1, Cobra 26 ou Cobra F1) et la présence des nouveaux produits phytosanitaires sur le marché.

Prix du cageot de tomate entre janvier et avril 2026 © David Njikam Nzontui

 

Depuis janvier 2026, les prix du cageot de tomates à Foumbot, oscillent entre 1 000 et 2 000 Fcfa, contre une flambée atteignant 16 000Fcfa, dès le mois d’octobre et décembre 2025. Carole Noëlle Kuya Njikam reconnaît l’ampleur des pertes liées à ce phénomène. Selon ses estimations, les pertes sont passées de 17,5 tonnes sur une production de 35 000 t en 2021, à 25 tonnes sur un volume de 175 000 t en 2025. « Une étude est en cours sur un échantillonnage afin d’évaluer les pertes enregistrées par les producteurs locaux », a-t-elle confié. Selon les données 2022, de la délégation Minader Ouest, le Noun est le meilleur producteur avec près de 120 mille tonnes.


Une filière rentable mais vulnérable

Au niveau national, la tomate reste une culture stratégique. Le Cameroun produit environ 889 800 tonnes par an, et plus de 329 000 petits exploitants en dépendent, principalement dans les régions de l’Ouest (62 %), du Centre (28 %) et du Nord-Ouest (7 %), selon l’Organisation de Nations-unies pour l’alimentation et l’agriculture, (Fao). Malgré les contraintes, certains producteurs déclarent un chiffre d’affaires annuel d’au moins 1 million Fcfa. Cependant, les dispositifs de transformation restent insuffisants. Le plan gouvernemental de 2 milliards Fcfa lancé en 2020 pour relancer la filière n’a pas encore produit les effets attendus.

Aurélien Kanouo Kouénéyé de retour de Foumbot

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