7000 milliards de la diaspora en 10 ans, mais double nationalité bloquée, arnaques foncières : Comment le Cameroun peut enfin transformer la manne de sa diaspora en moteur de croissance ?
  1. LE PARADOXE DES 7 000 MILLIARDS : UNE PUISSANCE FINANCIÈRE CAPTIVE DE L’URGENCE

Sur la décennie écoulée, la contribution financière des Camerounais de l’étranger affiche un volume cumulé vertigineux estimé à 7 000 milliards de FCFA. Toutefois, l’analyse des circuits d’acheminement révèle une forte dualité :

Le canal officiel (Traçable) : ~3 850 milliards de FCFA. Ce canal regroupe les établissements de crédit, les opérateurs de transfert international (Western Union, MoneyGram, Ria) et les solutions de Mobile Money transfrontalier validées par la BEAC. Ce flux a culminé à 652 milliards de FCFA pour la seule année 2024.

-Le canal informel (Invisible) : ~3 150 milliards de FCFA. Ce circuit repose sur le transport d’espèces par les voyageurs (« les devises de valises »), les agences de transport interurbain servant de relais, et les systèmes de compensation de type Hawala (où l’argent déposé en Europe est débloqué localement en cash sans franchir physiquement les frontières).

Des dépenses à faible impact macroéconomique

L’imagerie populaire voit dans ces transferts un levier de richesse. La réalité économique est plus sombre. Environ 80 % de ces 7 000 milliards ont été absorbés par trois postes de dépenses non productifs :

La consommation courante et l’aide de subsistance (55 %) : Achat de denrées alimentaires, paiement des loyers, factures d’énergie et frais de scolarité. Cet argent s’évapore instantanément dans la consommation de produits souvent importés, alimentant le déficit commercial plutôt que la production locale.

La santé d’urgence (15 %) : Prise en charge directe d’hospitalisations ou d’achats de médicaments pour les proches restés au pays.

Le social et le funéraire (10 %) : Financement des mariages, des célébrations communautaires et, de manière disproportionnée, des obsèques de grande envergure.

Ces dépenses agissent comme un filet de sécurité sociale indispensable pour amortir la pauvreté. Cependant, elles ne génèrent aucun effet multiplicateur sur le Produit Intérieur Brut (PIB).  Elles ne créent ni usines, ni infrastructures d’envergure, ni emplois durables capables de doper le taux de croissance du pays.

  1. GENÈSE DE LA QUÊTE DES FONDS DE LA DIASPORA AU CAMEROUN

La volonté de capter cette épargne externe n’est pas neuve, mais elle a longtemps souffert d’un manque de technicité. Le temps des discours (2000-2010) : Les premières approches étaient purement diplomatiques. L’État se contentait d’appels patriotiques lors des tournées ministérielles à l’étranger.

L’ère des forums (2015-2020) : Le ministère des Relations extérieures (MINREX) structure le dialogue avec l’organisation des FODIAS (Forum de la Diaspora). Parallèlement, le ministère des Finances et la Direction générale du Trésor entament des réflexions sur les Diaspora Bonds. Ces projets échouent face à la rigidité des circuits du Trésor public et au déficit de confiance politique.

L’essor du privé et des Fintechs (2018-2025) : Face à l’inertie publique, des start-ups de la finance et des clubs d’investissement privés lancent des plateformes de crowdfunding dédiées à l’agriculture ou à l’immobilier, prouvant l’existence d’un appétit réel pour l’investissement direct, malgré des risques élevés d’arnaques.

  1. LE DUEL DES NOUVELLES INITIATIVES : SIC vs CDEC

Le paysage institutionnel se structure autour de deux approches publiques de rupture.

L’approche SIC-COSUMAF : Le pari de la pierre

Le 8 juin 2026, la Société Immobilière du Cameroun (SIC), dirigée par le Dr Ahmadou Sardaouna, officialise une alliance stratégique avec la COSUMAF (Commission de Surveillance du Marché Financier de l’Afrique Centrale). Ce projet prolonge le programme « Diaspora-SIC » initié en mai 2026 avec le MINREX.

Le mécanisme : La SIC structure une émission obligataire spécifique, un Diaspora Bond, régulée par la COSUMAF.

L’incitation financière : Le produit cible un taux de rendement attractif de 7 %.

La finalité : Les fonds captés sont sanctuarisés sur des comptes séquestres pour financer la construction massive de logements sociaux et d’habitations intermédiaires au Cameroun, répondant au plan national « Vision 2040 ».

L’approche CDEC-AFD : L’épargne institutionnelle

En parallèle, la Caisse des Dépôts et Consignations du Cameroun (CDEC) pilote le projet Diasdev (Diaspora et Développement), soutenu techniquement par l’Agence française de développement (AFD) et Expertise France.

Le mécanisme : La CDEC n’émet pas de titres en direct. Elle crée un cadre d’épargne réglementée (comptes de dépôt à terme, livrets d’épargne spécifiques) distribué par les banques commerciales sous la supervision de la COBAC.

L’ambition : Mobiliser 2 000 milliards de FCFA sur 10 ans auprès de la diaspora.

La finalité : Cette épargne longue et stable est orientée vers le financement d’infrastructures publiques majeures, le développement industriel, l’innovation technologique et le renforcement des PME locales.

  1. RADIOGRAPHIE DES FREINS : POURQUOI MA DIASPORA CAMEROUNAISE HÉSITE ?

Malgré la pertinence technique de ces outils, plusieurs obstacles systémiques bloquent le passage à l’acte de la diaspora.

 

Le verrou juridique : Le refus de la double nationalité

Le Code de la nationalité camerounaise de 1968 stipule que toute personne acquérant une nationalité étrangère perd sa nationalité d’origine. Ce texte transforme juridiquement les expatriés en « investisseurs étrangers » dans leur propre pays. Il complique l’accès au foncier, alourdit la fiscalité sur les plus-values et génère un profond sentiment d’exclusion politique.

Le déficit de confiance institutionnelle

Une partie de la diaspora (notamment en Europe et en Amérique du Nord) entretient des rapports polarisés avec le pouvoir de Yaoundé. Tout outil financier directement ou indirectement lié aux structures de l’État est perçu à tort ou à raison comme un risque de spoliation ou de mauvaise gestion. La mémoire collective reste marquée par les faillites d’anciennes entreprises publiques.

L’insécurité foncière et des affaires

Le Cameroun occupe une position complexe dans les classements d’attractivité des affaires. La lenteur des tribunaux en cas de litige commercial et la récurrence des fraudes foncières (multi-vente d’un même terrain) effraient les épargnants à distance, souvent victimes d’escroqueries au sein même de leur cercle familial.

  1. LES MODÈLES AFRICAINS DE RÉUSSITE : MAROC ET ÉTHIOPIE

Pour réussir, le Cameroun doit s’inspirer des stratégies éprouvées sur le continent.

Le modèle bancaire du Maroc : La proximité géographique. Le Maroc est le champion africain de la captation des fonds de ses expatriés (les Marocains Résidant à l’Étranger – MRE).

La méthode : Les grandes banques marocaines (Attijariwafa Bank, Banque Populaire) ont ouvert des filiales physiques directes au cœur des capitales européennes (Paris, Bruxelles, Madrid).

Pourquoi ça marche : Le migrant dépose son argent dans sa banque habituelle en Europe, mais les fonds alimentent directement des comptes d’épargne convertibles au Maroc. Ce système permet d’obtenir un crédit immobilier pour le pays d’origine directement depuis l’Europe, sans risque de change ni rupture de confiance.

 

Le modèle des Diaspora Bonds de l’Éthiopie : Le ciblage patriotique

Pour financer le Grand barrage de la Renaissance (GERD), l’Éthiopie a émis des obligations spécifiques dédiées à sa diaspora.

La méthode : L’État éthiopien a proposé des coupures obligataires très basses (à partir de 50 dollars US) pour inclure toutes les bourses. L’achat de ces titres a été couplé à une campagne de communication axée sur l’indépendance énergétique du pays.

Pourquoi ça marche : L’argent n’est pas allé dans le budget général de l’État, mais vers un projet d’infrastructure unique, visible et auditable. La diaspora pouvait suivre mois après mois la construction du barrage financé par son épargne.

  1. SOLUTIONS POUR LE CAMEROUN : DES MÉCANISMES D’EFFICACITÉ MAXIMALE

Pour lever les blocages identifiés au Cameroun, quatre solutions concrètes et adaptées aux pesanteurs locales s’imposent :

  1. La Titrisation des transferts (Future Flow Securitization)

L’État ne doit plus demander à la diaspora d’acheter volontairement des titres, mais s’appuyer sur les flux existants. Le Cameroun peut émettre des obligations sur les marchés internationaux en apportant comme garantie financière les flux de devises futurs qui transitent par les agences de transfert (Western Union, MoneyGram).  Les investisseurs internationaux achètent ces titres car ils sont adossés à une manne financière réelle. L’État obtient des liquidités massives sans heurter la méfiance politique des expatriés.

  1. Le « Pass Économique Diaspora »

Tant que la loi sur la nationalité n’est pas réformée, le gouvernement doit instaurer par décret un statut de résident économique privilégié pour la diaspora. Ce pass accorderait l’exemption de visa, la gratuité des formalités de création d’entreprise auprès du CFCE, et une égalité totale avec les nationaux pour l’accès à la propriété foncière.

  1. Les fonds de co-investissement public-privé (Matching Funds)

La CDEC doit structurer des véhicules financiers gérés par des gestionnaires de fonds internationaux indépendants (comme la SFI ou Proparco). Pour chaque euro investi par un Camerounais de la diaspora dans une PME agricole ou industrielle locale, le fonds abonde à hauteur de 100 %.  La gestion privée rassure sur la gouvernance, tandis que l’abondement public démultiplie l’impact de l’investissement.

  1. La tokenisation de l’immobilier et des projets agricoles via la Blockchain

Pour court-circuiter les lourdeurs notariales et les fraudes familiales, le Cameroun doit encourager les plateformes de crypto-actifs régulées par la COSUMAF.  Tokeniser un projet (par exemple, une plantation de bananes-plantains de 100 hectares à Mbanga) permet à un expatrié d’acheter des micro-parts numériques dès 50 000 FCFA. Les rendements sont reversés automatiquement via Smart Contracts (contrats intelligents) sur son portefeuille numérique, assurant une traçabilité totale et une liquidité immédiate.

CONCLUSION

L’argent de la diaspora camerounaise ne doit plus être considéré comme une simple réserve de secours pour amortir les fins de mois difficiles des familles.  Avec un volume cumulé de 7 000 milliards de FCFA en dix ans, cette ressource surpasse l’aide publique au développement. Le salut économique du pays dépendra de la capacité des institutions comme la CDEC et la SIC à rassurer les épargnants.  En combinant la sécurité juridique du marché financier régional de la COSUMAF, la neutralité des gestionnaires de fonds privés et l’innovation numérique, le Cameroun pourra enfin transformer ce patriotisme affectif en un capitalisme productif, seul véritable garant d’une croissance émergente et souveraine.

Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU

N.B :  texte de l’auteur ; liens hypertextes ajoutés par la rédaction

 

Leave comment

Your email address will not be published. Required fields are marked with *.

Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.