OPPOSITION KAMERUNAISE : ET SI L’ON APPRENAIT ENFIN LA LEÇON DE NIEMÖLLER ?
Il aura peut-être fallu que le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) soit à son tour placé dans une situation difficile pour qu’une partie de l’opposition comprenne enfin une vérité élémentaire : lorsqu’un pouvoir s’attaque aux droits d’un adversaire politique, il ne défend pas seulement son intérêt du moment. Il teste la capacité de toute l’opposition à se défendre collectivement. Le soutien public du député Youmo Koupit Adamou, de l’UDC, au MRC est donc à saluer. Mais il doit surtout servir de déclic. Car l’UPC-MANIDEM traîne depuis trois décennies un contentieux qui aurait dû depuis longtemps transformer l’opposition Kamerunaise en front de défense des libertés démocratiques.
QUAND L’INJUSTICE FRAPPE LE VOISIN, ON DÉTOURNE LE REGARD
Le réflexe est malheureusement bien installé dans la classe politique Kamerunaise : tant que la foudre tombe sur la maison du voisin, chacun remercie le ciel d’être épargné. Un parti est interdit de réunion ? « Ce sont ses problèmes. » Un leader politique est empêché de circuler ? « Il n’avait qu’à respecter les consignes. » Une candidature est rejetée ? « Il fallait mieux préparer son dossier. » Un parti est empêché d’exister pleinement ? « Ce sont leurs querelles internes. » Et chacun retourne tranquillement dans sa boutique politique. C’est précisément cette fragmentation de la solidarité qui permet au système de prospérer. Le pouvoir n’a alors qu’à traiter les opposants un par un, à distribuer les privilèges aux uns, les frustrations aux autres et les interdictions selon les circonstances.
Le soutien de Koupit au MRC est intéressant parce qu’il rompt, au moins momentanément, avec cette logique. Le député UDC n’est d’ailleurs pas un nouveau venu dans les combats sur les libertés politiques : il s’est déjà exprimé publiquement sur les dysfonctionnements électoraux et sur les entraves rencontrées par des formations de l’opposition. Mais une hirondelle ne fait pas encore le printemps démocratique.
UPC-MANIDEM : TRENTE ANS DE MÉPRIS DE LA DÉCISION DU JUGE
Il y a pourtant un dossier qui devrait servir de manuel scolaire à toute l’opposition Kamerunaise : celui de l’UPC-MANIDEM. Deux décisions de la Chambre administrative de la Cour suprême, rendues en 1992 et 1993, avaient reconnu à cette formation le droit d’exister sous cette appellation. Les ordonnances n°02/0/PCA/CS du 16 décembre 1992 et n°08/0/PCA/CS/93-94 du 13 décembre 1993 sont explicitement citées dans la documentation disponible. Autrement dit : le juge avait parlé. Mais l’administration a continué à agir comme si le juge n’avait rien dit. Et ce n’est pas tout.
En 2016, après avoir épuisé les voies de recours internes, l’UPC-MANIDEM a obtenu des constatations de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. Les recommandations rapportées demandent notamment à l’État de laisser le parti exercer librement et légalement sous le nom d’UPC-MANIDEM, de réparer les préjudices subis et de respecter le principe de séparation entre pouvoir exécutif et pouvoir judiciaire. Même des documents institutionnels étrangers ont relevé la non-mise en œuvre de ces recommandations et la persistance des interdictions visant les activités du parti. Alors une question dérangeante s’impose : où était l’opposition Kamerunaise pendant tout ce temps ?
ON NE DÉFEND PAS LA DÉMOCRATIE À GÉOMÉTRIE VARIABLE
Le problème n’est pas seulement celui de l’UPC-MANIDEM. C’est celui de la démocratie. Car si un gouvernement peut empêcher un parti d’exercer ses droits malgré une décision de justice, ce n’est pas uniquement le parti concerné qui est fragilisé. C’est la justice elle-même. Si l’administration peut contourner une décision de la plus haute juridiction administrative, ce n’est pas seulement un militant de l’UPC-MANIDEM qui doit s’inquiéter. C’est tout citoyen qui devrait commencer à trembler. Et si une recommandation d’une institution africaine compétente peut rester lettre morte pendant des années, sans mobilisation significative de ceux qui se réclament de l’opposition, alors il faut avoir le courage de reconnaître que le problème n’est pas seulement à Yaoundé. Il est aussi dans les rangs de ceux qui prétendent vouloir gouverner autrement. Une opposition qui ne se solidarise que lorsqu’elle est elle-même victime ne constitue pas encore une véritable alternative démocratique. Elle ressemble davantage à une collection de partis attendant chacun son tour dans le couloir de l’injustice.
NIEMÖLLER AVAIT PRÉVENU
C’est ici que la leçon du pasteur protestant allemand Martin Niemöller devient terriblement actuelle. Après la Seconde Guerre mondiale, Niemöller a formulé cette confession devenue célèbre : lorsque les nazis sont venus chercher certains groupes, il n’a pas parlé parce qu’il n’appartenait pas à ces groupes ; puis, lorsqu’ils sont venus pour lui, il ne restait plus personne pour parler en sa faveur. La force de cette leçon ne réside pas dans la comparaison historique qu’il serait absurde de transposer mécaniquement au Kamerun mais dans son enseignement politique : le silence devant l’injustice faite à l’autre prépare sa propre vulnérabilité. Aujourd’hui, c’est le MRC. Hier, c’était l’UPC-MANIDEM. Demain, ce sera peut-être l’UDC, le PCRN, le SDF, le MANIDEM ou une autre formation. Et après-demain, peut-être un homme politique qui pensait être suffisamment proche du système pour ne jamais devenir sa cible. Voilà pourquoi le geste de Koupit mérite mieux que des applaudissements circonstanciels. Il doit devenir une méthode.
LE VÉRITABLE TEST : DÉFENDRE MÊME CEUX QUE L’ON N’AIME PAS
La démocratie ne se mesure pas à la capacité de défendre ses amis. Elle se mesure à la capacité de défendre les droits de ceux avec lesquels on est en désaccord. C’est même le minimum syndical de la démocratie. On peut combattre le programme du MRC sans combattre son droit d’exister. On peut contester la stratégie de l’UDC sans contester son droit à la parole. On peut être en désaccord avec l’UPC-MANIDEM sans accepter qu’une administration lui dénie les droits que la justice lui a reconnus. C’est précisément cette distinction qui sépare une opposition démocratique d’une simple compétition pour les places. Car demain, lorsqu’une autre formation sera frappée, elle aura besoin de cette solidarité qu’elle aura peut-être refusée hier. Et l’histoire politique kamerunaise nous enseigne déjà que les faveurs administratives sont rarement éternelles.
LA LEÇON FINALE : PERSONNE NE SERA À L’ABRI TOUT SEUL
L’opposition kamerunaise a peut-être enfin compris quelque chose d’essentiel : on ne gagne pas une bataille démocratique en additionnant les égoïsmes. Le soutien de Koupit au MRC doit donc être davantage qu’un épisode de circonstance. Il devrait ouvrir une nouvelle culture politique : lorsqu’un parti est menacé dans son existence, sa liberté de réunion, sa participation électorale ou son droit à la parole, les autres partis doivent se lever non pas parce qu’ils aiment ce parti, mais parce qu’ils défendent le principe qui garantit aussi leur propre existence. Car Niemöller nous rappelle une vérité vieille comme la politique : quand ils viennent chercher les autres et que personne ne parle, le jour où ils viennent vous chercher, vous risquez de découvrir que le silence a déjà fait le vide autour de vous. L’opposition kamerunaise a donc le choix : continuer à attendre son tour devant la porte de l’arbitraire, ou décider enfin que la liberté de l’un est la sécurité politique de tous.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction







