«La Chine fait des choses que les puissances occidentales faisaient auparavant»
Professeur Adams Bodomo est titulaire de la Chaire d’études africaines à l’Université de Vienne en Autriche et enseignant à l’Université d’Accra au Ghana. En tant que pionnier des études sur les échanges économiques directs et les interactions de marché entre l’Afrique et les provinces industrielles chinoises, il revient sur les dynamiques chinoises en Afrique centrale.
Selon des observations, la Chine en Afrique centrale a réussi ces 10 dernières années à diversifier ses activités, notamment les mines en RDC, le pétrole en Angola et au Congo, l’or en RCA et au Cameroun, mais surtout le pétrole. Quelle lecture le spécialiste des relations sino-africaines que vous êtes fait ?
A votre question, je répondrais : oui, vous avez raison. Au début du millénaire, autour des années 2000, et particulièrement vers 2009, la Chine s’intéressait principalement aux pays producteurs de pétrole. Elle investissait massivement partout où il y avait du pétrole. Là où il y avait du pétrole, la Chine voulait être présente.
C’est ainsi que cette histoire a commencé. Mais, à mesure que la relation s’est approfondie, la Chine a commencé à s’intéresser à d’autres secteurs. Dans les années 2000, on disait souvent que la Chine n’était présente en Afrique que pour un seul mot : P-E-T-R-O-L-E. (Il le prononce avec insistance, découpe le mot presque Ndlr) C’était un refrain courant, mais cela a changé depuis.
Au fil du temps, la Chine a considérablement diversifié ses activités Elle est devenue le principal partenaire commercial de l’Afrique dans de nombreux pays. En matière d’investissement, elle n’est pas encore le premier investisseur, mais c’est l’investisseur dont la présence progresse le plus rapidement.
La Chine s’est ensuite investie dans le domaine de l’or, le manganèse et de nombreux autres minerais. Même pour les terres rares, alors qu’elle en possède déjà beaucoup sur son territoire, elle reste intéressée par celles qui se trouvent en Afrique.
S’agissant particulièrement de l’Afrique centrale, votre sujet, il s’agit d’une région très riche. Il est donc évident que la Chine y est fortement intéressée. Je ne dirais pas que c’est la région la plus riche d’Afrique, mais elle est très riche : on y trouve notamment du pétrole, des ressources minières et d’autres richesses naturelles.
Je n’ai pas les chiffres exacts sous les yeux, mais si l’on inclut l’ancien Zaïre, l’actuelle République démocratique du Congo dans l’Afrique centrale, on comprend l’enjeu. La RDC est l’un des pays les plus riches au monde sur le plan des ressources. Pensez à presque n’importe quel minerai : vous le trouverez en RDC. Le Cameroun possède également sa part de ressources.
Il ne s’agit d’ailleurs pas uniquement de minerais : il faut aussi parler de l’agriculture.
Cette diversification a fait perdre beaucoup de parts de marchés aux anciens concurrents stratégiques tels que la France, les USA. Qu’est-ce qui peut expliquer cela ?
Avez-vous entendu l’idée selon laquelle la Chine serait une nouvelle puissance coloniale qui coloniserait l’Afrique ? C’est effectivement un refrain récurrent.
Cette réaction est apparue chez les puissances occidentales dès l’arrivée de la Chine en Afrique. La France en particulier s’est montrée très préoccupée. Elle a toujours considéré l’Afrique francophone comme son “arrière-cour”.
Lorsque la Chine a commencé à s’implanter en Afrique de l’Ouest : Mali, au Sénégal, au Burkina Faso ainsi qu’en Afrique centrale: au Cameroun, en République centrafricaine et ailleurs, la France est devenue très nerveuse. Et pas seulement la France : le Royaume-Uni et les États-Unis ont également réagi.
La réaction occidentale a donc souvent été de présenter la Chine comme une puissance colonisatrice, voire une nouvelle puissance coloniale. J’ai écrit un article à ce sujet. Cette perception s’explique aussi par le fait que la Chine fait des choses que les puissances occidentales faisaient auparavant, et qu’elle les fait parfois plus efficacement.
Les chercheurs chinois avec lesquels je travaille répondent, quant à eux, que la Chine ne prolonge pas le colonialisme européen, mais qu’elle peut contribuer à empêcher la poursuite du néocolonialisme européen.
Ils demandent notamment : pourquoi l’Europe voudrait-elle conserver l’Afrique pour elle seule ? Selon eux, cela lui permettrait de perpétuer certaines tendances héritées de la période coloniale. L’arrivée d’un nouveau concurrent peut donc limiter les pratiques d’exploitation.
Si l’Afrique est avisée, elle disposera de ce que nous appelons un choix. Lorsqu’on a le choix, on peut prendre de meilleures décisions en matière d’investissement.
En revanche, lorsqu’un seul acteur est présent et dicte ses conditions, on risque davantage d’entrer dans une relation néo-coloniale. Mais si l’Afrique peut choisir entre l’Europe, la Chine, l’Inde, le Japon et d’autres puissances, elle devrait être mieux placée. La question est alors de savoir si nous savons tirer profit de cette situation. La responsabilité nous revient. Vous avez donc raison : la France, les puissances occidentales et les autres acteurs sont préoccupés par la présence chinoise en Afrique. Ils ne perdent pas seulement du terrain : ils ont déjà perdu une part importante de marché, à la fois dans le secteur formel, au niveau des relations entre gouvernements, mais aussi et peut-être surtout dans le secteur informel.
J’ai rédigé un article avec une collègue camerounaise sur la présence chinoise au Cameroun. Nous avons constaté que cette présence ne se limite pas aux relations entre États : elle concerne aussi les relations entre les peuples.
Les Chinois ont pris davantage de place dans les relations directes avec les populations que les anciennes puissances coloniales. Combien de boutiques françaises voit-on sur les marchés camerounais, vendant toutes sortes de produits ? À l’inverse, les commerçants chinois sont nombreux. Il existe aussi des espaces commerciaux où l’on trouve de nombreuses boutiques chinoises et une grande variété de marchandises.
C’est là mon point principal : beaucoup de gens ne s’intéressent qu’aux relations entre gouvernements.
Le concept de “China Mall” illustre cette logique : il s’agit de relations de personne à personne, d’entreprise à entreprise. Les Chinois commercent davantage directement avec les Africains que ne le font les Occidentaux.
On en parle peu, mais nos recherches montrent que c’est une réalité. En peu de temps, la présence chinoise en Afrique est devenue plus proche, plus quotidienne et plus ancrée dans les détails de la vie économique que la présence française.
Sur un autre plan, on constate que dans la même sous-région, la Chine est en train de migrer progressivement des ressources naturelles vers les infrastructures, l’énergie renouvelable. Qu’est-ce qui peut expliquer cette migration stratégique ?
Les Chinois ont appris cela de leur propre expérience. La Chine est un pays immense et elle sait que, pour se développer, il faut résoudre le problème des transports.
J’ai vécu de nombreuses années à Hong Kong et en Chine. La Chine dispose de l’un des réseaux ferroviaires les plus développés au monde, notamment pour les trains à grande vitesse. Elle possède également de nombreuses liaisons aériennes. Les infrastructures commencent donc par les transports : construire des routes, développer les voies ferrées et participer à l’organisation du système de transport.
C’est l’un des principaux domaines d’infrastructures dans lesquels la Chine intervient. Mais elle construit également des stades, des barrages et des centres culturels. Cela confirme votre observation : la Chine se diversifie aussi dans les infrastructures et les énergies renouvelables, car elle sait que les énergies fossiles ne dureront pas éternellement. Elle produit notamment des panneaux solaires. Je connais des commerçants ghanéens qui se rendent en Chine, y achètent des panneaux solaires et les revendent au Ghana. Cela se produit probablement aussi au Cameroun, en Afrique centrale et dans l’ensemble de la région.
Que représente l’Afrique en général et l’Afrique centrale en particulier dans les activités de la Chine ?
L’Afrique joue un rôle très important comme marché pour les produits chinois. Mais, comme je l’ai dit, elle n’est pas encore la destination principale des investissements chinois.
Seulement 10 % des investissements chinois mondiaux sont dirigés vers l’Afrique. La Chine investit davantage en Europe, en Amérique, en Asie et en Asie du Sud-Est qu’en Afrique. En matière d’investissements, l’Afrique reçoit donc une part relativement faible des investissements chinois à l’échelle mondiale.
En revanche, dans le commerce, la Chine importe beaucoup de produits africains, notamment des matières premières. Elle exporte aussi de nombreux produits vers l’Afrique. Elle a une stratégie très intelligente : elle fabrique des produits adaptés à différentes régions du monde. Les biens de gamme élevée sont destinés aux marchés européens, tandis qu’elle trouve également des produits correspondant au pouvoir d’achat des consommateurs africains.
Dans une boutique, une usine ou un site de production chinois, les marchandises sont classées en plusieurs catégories de qualité : de la catégorie A à la catégorie B, C, jusqu’à environ six niveaux. Ensuite, les fabricants déterminent quel marché peut acheter tel ou tel type de produit, puis s’orientent vers ce marché.
Voilà le rôle que joue l’Afrique. Elle représente un vaste marché pour la Chine et lui fournit les ressources dont elle a besoin : pétrole, minerais et autres matières premières.
Mais, en matière d’investissement, l’Afrique ne reçoit pas autant de financements chinois que l’Europe, l’Amérique ou l’Asie. Or, si la Chine prélève beaucoup de matières premières chez nous, elle devrait davantage collaborer avec les Africains et investir davantage sur le continent. Enfin, ces activités permettent-elles à la Chine de maintenir son contrôle sur l’économie mondiale ? Elles l’aident, en tout cas, à accroître sa part dans l’économie mondiale.
Ah justement, c’était ma prochaine question, poursuivez svp…
Tout pays en développement ou en voie d’industrialisation a besoin de pétrole et de matières premières. La Chine s’industrialise à un rythme très rapide. Prenons l’exemple des voitures : il y a vingt ans, on ne voyait pratiquement pas de voitures chinoises en Afrique. Aujourd’hui, au Cameroun, on en voit beaucoup, de différentes marques et de différents modèles.
La Chine peut accroître sa part de l’économie mondiale grâce à ce qu’elle obtient de l’Afrique en matières premières, mais aussi grâce au marché que représente l’Afrique pour ses produits. Il ne faut pas oublier que l’Afrique est une région très peuplée : nous sommes plus de 1,2 milliard d’habitants. Même si une grande partie de la population est pauvre, les entreprises chinoises ne cherchent pas uniquement à obtenir des profits rapides auprès d’un petit segment aisé. Elles peuvent aussi réaliser des bénéfices en vendant à grande échelle à des populations aux revenus modestes.
L’Afrique joue donc un rôle important dans la capacité de la Chine à gagner une part plus grande du marché mondial.
Propos recueillis par Paul Joël Kamtchang







