Électricité au Cameroun : Le pays perd 180 milliards de sa production par an ?

Alors que le Cameroun affiche une capacité électrique installée record de 2 280 MW, le réseau réel s’effondre pour ne livrer que 1 000 à 1 200 MW aux consommateurs.  Cette différence abyssale entre l’électricité produite et l’énergie disponible provoque un manque à gagner financier global oscillant entre 160 et 180 milliards de FCFA par an. Plus grave encore, cette faillite technique ampute la croissance nationale de 1 % à 5 % du PIB. Enquête exclusive sur un paradoxe énergétique qui asphyxie le secteur privé sans que l’État ne puisse plus s’endetter.

  1. L’état des lieux : Anatomie d’un réseau en sous-régime

Le parc de production camerounais s’est densifié ces dernières années, notamment avec l’injection progressive des mégawatts du géant Nachtigal. Pourtant, la somme des puissances théoriques inscrites sur le papier (la capacité installée) ne correspond en rien à l’électricité qui alimente nos usines et nos ménages (la capacité disponible).

Centrales hydroélectriques : Entre vétusté et caprices du climat

Barrage de Nachtigal

  • Capacité installée : 420 MW
  • Capacité disponible : 250 à 300 MW (selon les phases d’injection et l’état des lignes).
  • Raisons et volume de la perte : 120 à 170 MW perdus. Le barrage est une réussite technique, mais il fait face à un goulot d’étranglement majeur : l’incapacité physique du réseau de transport de la Sonatrel à évacuer toute l’énergie produite vers les grands centres de consommation sans faire disjoncter les postes de transformation saturés.

 

Barrage de Song Loulou

  • Capacité installée : 384 MW
  • Capacité disponible : 280 à 300 MW
  • Raisons et volume de la perte : 84 à 104 MW perdus. Inauguré dans les années 1970, le fleuron de la Sanaga souffre d’un vieillissement structurel (fissures du béton par alcali-réaction). Les arrêts techniques pour maintenance et la baisse de rendement des turbines limitent sa puissance maximale.

Barrage d’Edéa

  • Capacité installée : 276 MW
  • Capacité disponible : 180 à 200 MW
  • Raisons et volume de la perte : 76 à 96 MW perdus. Ce doyen du parc hydroélectrique national subit le poids des ans. L’obsolescence de certaines turbines et l’ensablement du lit du fleuve empêchent d’atteindre la puissance nominale.

Barrage de Memve’ele

  • Capacité installée : 211 MW
  • Capacité disponible : 30 à 100 MW (selon la saison).
  • Raisons et volume de la perte : 111 à 181 MW perdus. C’est le cas d’école des erreurs de planification. Construit « au fil de l’eau» sans barrage-réservoir associé, sa production s’effondre en période d’étiage (saison sèche) à cause du faible débit du fleuve Ntem. De plus, les lignes de transport reliant le site au Réseau Interconnecté Sud (RIS) restent instables.

Barrage de Lagdo

  • Capacité installée : 72 MW
  • Capacité disponible : 30 à 40 MW
  • Raisons et volume de la perte : 32 à 42 MW perdus. Le poumon énergétique du Grand Nord est asphyxié par un ensablement sévère de sa retenue d’eau et par les dérèglements climatiques qui réduisent drastiquement les apports du fleuve Bénoué.

Centrales thermiques et gaz : L’impasse financière

Centrales de Kribi (Gaz – 216 MW) et Dibamba (Fioul – 88 MW)

  • Capacité installée globale : 304 MW
  • Capacité disponible : 150 à 200 MW
  • Raisons et volume de la perte : 104 à 154 MW perdus. Conçues pour stabiliser le réseau, ces centrales (notamment opérées par Globeleq) tournent régulièrement en sous-régime. En cause : les factures impayées de l’État et du distributeur SOCADEL (ex-Eneo) qui bloquent la trésorerie nécessaire à l’achat du combustible et aux grosses opérations de maintenance.
  1. L’équation du désastre : Calcul d’un manque à gagner abyssal

Le passage de 2 280 MW installés à seulement 1 000 MW disponibles dans le pire des cas représente une évaporation de près de 50 % de la puissance énergétique du pays.  Financièrement, ce court-circuit se traduit par un manque à gagner sectoriel global évalué entre 160 et 180 milliards de FCFA par an. [2 280 MW Installés] ── > (Pannes & Hydrologie) ──> [1 600 MW Produits] ──> (Pertes Transport & Fraude) ──> [1 000 MW Disponibles au compteur]

L’origine de ce trou financier se décompose ainsi :

  • La saignée des pertes techniques (~100 à 120 milliards de FCFA) : Près de 32 % de l’électricité injectée dans le réseau national n’arrive jamais à destination. Les lignes de transport et de distribution, vétustes et surchargées, agissent comme des passoires. L’énergie s’y dissipe sous forme de chaleur. C’est autant de mégawatts générés par les barrages qui s’évaporent sans pouvoir être facturés.
  • Le gouffre des pertes commerciales (~60 milliards de FCFA) : Ce montant correspond aux volumes d’électricité détournés par la fraude massive (raccordements illégaux dans les grands centres urbains comme Douala et Yaoundé), aux compteurs trafiqués et aux défaillances de recouvrement de la SOCADEL.

 

  1. Des conséquences systémiques sur l’économie et la société

Cette crise de l’énergie n’est pas qu’une affaire de chiffres ; elle plombe le quotidien des Camerounais et détruit la compétitivité du tissu industriel.

L’impact macroéconomique : Une croissance amputée

Les institutions financières internationales sont unanimes : le déficit énergétique prive chaque année le Cameroun de 1 % à 5 % de points de croissance de son PIB. Alors que le pays cherche à accélérer son émergence, l’absence d’une énergie fiable maintient la croissance nationale sous son potentiel réel.

L’impact sur les entreprises : Le surcoût du « Made in Cameroon »

Pour éviter les ruptures de chaîne de production lors des délestages intempestifs, les industries des zones de Douala-Bassa, Bonabéri ou de la Magzi sont contraintes de s’équiper de puissants groupes électrogènes. Cette autoproduction au fioul ou au gaz coûte 3 à 4 fois plus cher que le tarif réseau. Ce surcoût direct se répercute sur les prix des produits de consommation courante (ciment, agroalimentaire, métallurgie), pénalisant les entreprises locales face à la concurrence importée.

L’impact social : L’asphyxie des services de base

Au-delà de l’obscurité qui favorise l’insécurité, le rationnement de l’électricité paralyse les services publics essentiels. Les hôpitaux subissent des interruptions critiques pour leurs équipements médicaux, les petites et moyennes entreprises (salons de coiffure, ateliers de soudure, poissonneries) font faillite, et la distribution d’eau potable elle-même dépendante des stations de pompage électriques est régulièrement coupée.

  1. Les solutions à court et moyen terme : Financer la relance sans endetter l’État

Pour combler l’écart entre capacité installée et disponible, le Cameroun ne peut plus se reposer sur la dette souveraine, déjà lourde. Des mécanismes alternatifs et pragmatiques existent pour moderniser les infrastructures.

À court terme : optimiser l’existant et chasser le gaspillage

  • Généralisation des contrats de performance Public-Privé (PPP) pour la distribution : confier la gestion opérationnelle et technique des segments les plus critiques du réseau de distribution à des opérateurs privés via des contrats d’affermage indexés sur la réduction des pertes techniques.
  • Tolérance zéro contre la fraude commerciale : déployer massivement des compteurs intelligents communicants et infalsifiables pour les clients industriels et résidentiels, financés par des constructeurs tiers sous forme de partage de revenus sur les gains de recettes.
  • Création de fonds de roulement dédiés à la maintenance : sanctuariser une partie des revenus de la vente d’électricité pour financer exclusivement l’achat de pièces de rechange destinées aux centrales thermiques et aux turbines vieillissantes de Songloulou et Edéa.

À moyen terme : Réformer la structure et attirer l’investissement direct

  • Libéralisation effective du transport d’énergie : mettre fin au monopole de fait sur le transport pour permettre à des consortiums privés de construire et d’exploiter de nouvelles lignes de transmission (modèle Build-Own-Operate-Transfer – BOOT). Les investisseurs se rémunèrent sur un droit de péage énergétique versé par les distributeurs, sans impact sur la dette de l’État.
  • Décentralisation énergétique et mini-réseaux : Encourager les grands industriels à investir dans le solaire photovoltaïque ou la biomasse sur site pour leurs propres besoins, en instaurant un cadre légal de « Net-Metering» (revente du surplus au réseau national). Cela délestera le réseau interconnecté au profit des ménages.

Conclusion

Le problème de l’électricité au Cameroun a changé de nature : le défi n’est plus de produire, mais de transporter et de gérer.  Continuer à concevoir des barrages pharaoniques sans moderniser les lignes de transmission revient à verser de l’eau dans un panier percé.  En transformant les mégawatts perdus en investissements technologiques sécurisés et en ouvrant intelligemment le secteur aux capitaux privés non souverains, le Cameroun a l’opportunité de libérer son potentiel industriel et de récupérer les points de croissance indispensables à son développement.

Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU

N.B :  texte de l’auteur ; liens hypertextes ajoutés par la rédaction

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