TCHAKUI : L’ANCIEN PRÉFET QUI FAIT TREMBLER LES CERTITUDES

De serviteur de l’administration à militant de l’opposition, Jean-Marie Tchakui Noundie est devenu, malgré lui, un sujet politique. On lui reproche son passé, on soupçonne son présent et on interroge ses motivations. Mais pourquoi son choix provoque-t-il autant de bruit ?

QUAND LE SERVITEUR DE L’ÉTAT CHANGE DE CAMP

Jean-Marie Tchakui n’est ni le premier administrateur civil à prendre sa retraite, ni le premier ancien responsable territorial à s’engager en politique. Ancien sous-préfet à Douala 5e puis 1er, ensuite responsable administratif dans le Sud-Ouest, préfet de  Kupe Manegoumba, il a servi pendant des années dans l’appareil territorial de l’État. Aujourd’hui, son engagement au sein du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) fait débat. Certains y voient une « infidélité » à l’égard du pouvoir qu’il a servi. D’autres lui renvoient son propre passé administratif, notamment les refus de réunions ou de manifestations de l’opposition qui lui sont attribués lorsqu’il était encore en fonction. La question mérite d’être posée, mais elle doit l’être correctement. Un fonctionnaire sert-il un pouvoir politique ou sert-il l’État ? Car si l’on considère qu’un administrateur doit être éternellement lié politiquement à ceux qui l’ont nommé, alors il ne s’agit plus d’administration : il s’agit d’allégeance.

LE PROCÈS DU PASSÉ

Le principal argument de ses contempteurs est simple : comment celui qui aurait autrefois empêché l’opposition de tenir certaines activités peut-il aujourd’hui devenir lui-même opposant ? La contradiction apparente est réelle. Elle mérite donc d’être examinée. Mais elle ne constitue pas, à elle seule, une preuve d’insincérité. Un homme peut changer d’opinion. Il peut tirer des conclusions différentes de son expérience. Il peut même reconnaître, implicitement ou explicitement, qu’il a changé de regard sur certaines pratiques. Ce qui serait intéressant, ce n’est donc pas de lui demander d’effacer son passé. C’est de lui demander de l’expliquer. Pourquoi a-t-il pris hier certaines décisions ? Les referait-il aujourd’hui ? Avec quelle conception de l’administration exerçait-il ses fonctions ? Et que lui ont appris ses années de service ? Voilà les questions sérieuses. Le reste ressemble dangereusement à un procès en apostasie politique.

« JE SUIS DEVENU UN PROBLÈME »

Lui-même ne cherche d’ailleurs pas à gommer son histoire. Il raconte sa frustration professionnelle en ces termes : « au sortir de Douala 5ème, il était question que je passe préfet, ça ne s’est pas fait. Je suis devenu du coup un problème entre les mains de ces gens-là. On me dit d’attendre qu’un poste se dégage. Entre-temps, on me mute à Douala 1er ; il y a eu un jeu de chaises musicales… » Cette déclaration ouvre une autre porte. Car ses détracteurs lui posent une question : pourquoi n’a-t-il pas démissionné à l’époque ?

Question légitime.

Mais elle appelle immédiatement une autre question : combien de hauts responsables quittent volontairement leur fonction administrative simplement parce qu’une promotion espérée n’arrive pas ? Dans une administration où les affectations et les promotions dépendent largement de décisions hiérarchiques, rester en fonction ne signifie pas nécessairement approuver tout ce qui se fait au sommet. Sinon, il faudrait considérer que tous ceux qui restent en poste après une frustration professionnelle sont nécessairement des adhérents enthousiastes du système. Ce serait une curieuse conception de la loyauté administrative.

 

POURQUOI LUI, ET POURQUOI MAINTENANT ?

C’est probablement ici que se trouve la véritable énigme. Le cas Tchakui serait-il exceptionnel simplement parce qu’il vient de l’administration territoriale ? Pourtant, les parcours de responsables ayant quitté la haute administration ou les corps constitués pour investir la politique ne sont pas inconnus au Kamerun. Le cas de Jeanneaux Tamandjo, ancien responsable administratif et aujourd’hui présent dans les structures locales du RDPC, montre au moins une chose : le passage de l’administration à l’engagement politique n’est pas, en soi, une anomalie. Les documents officiels du RDPC le recensent d’ailleurs parmi les responsables de la section de Douala 5e et dans les dispositifs politiques du parti. Alors pourquoi le cas Tchakui soulève-t-il autant de poussière ? Parce qu’il ne rejoint pas le même camp ?

La question dérange.

Et elle devient encore plus intéressante lorsqu’on rappelle que son engagement au MRC est présenté comme remontant à 2023. Si cette chronologie est exacte, pourquoi cette affaire prend-elle une telle ampleur seulement maintenant ? Qu’est-ce qui a changé : l’homme, son discours, son audience ou simplement la conjoncture politique ?

L’ANCIEN ADMINISTRATEUR N’EST PAS UN PROPRIÉTAIRE DE SES OPINIONS

Il faut sortir d’une vieille confusion. Un préfet, un sous-préfet ou tout autre administrateur territorial exerce une mission de l’État. Il n’est pas propriétaire de cette fonction. Et lorsque la fonction prend fin, sa conscience politique ne disparaît pas avec sa casquette administrative. On peut contester ses déclarations. On peut lui demander des comptes sur ses actes passés. On peut confronter ses engagements présents à ses décisions d’hier. Mais lui dénier le droit de changer d’opinion serait une étrange conception de la démocratie. « On ne peut pas demander à l’ancien administrateur de rester éternellement prisonnier de son uniforme. » La vraie exigence démocratique est ailleurs : qu’il assume son passé et qu’il explique son présent.

LE MYSTÈRE N’EST PAS TCHAKUI, C’EST LE BRUIT AUTOUR DE TCHAKUI

Peut-être faut-il finalement déplacer le projecteur. Ce qui intrigue n’est pas tant qu’un ancien administrateur territorial rejoigne l’opposition. Ce qui intrigue, c’est l’intensité du débat autour de son choix. Si son engagement date effectivement de 2023, il n’est même plus possible de parler d’une conversion politique de dernière minute. Pourquoi alors cette résurrection médiatique du dossier ? Et surtout, pourquoi faudrait-il considérer comme suspect le parcours d’un homme qui passe du pouvoir à l’opposition, alors que les trajectoires inverses sont généralement présentées comme des choix politiques ordinaires ? La démocratie ne peut pas fonctionner avec deux thermomètres : un pour ceux qui quittent l’opposition pour le pouvoir et un autre pour ceux qui quittent le pouvoir pour l’opposition.

LA POLITIQUE N’EST PAS UNE PRISON À PERPÉTUITÉ

Jean-Marie Tchakui doit pouvoir être interrogé sur son passé. Il doit pouvoir répondre de ses décisions. Il doit même accepter que ceux qui ont subi ses décisions administratives lui demandent aujourd’hui des explications. Mais il n’existe aucune démocratie sérieuse dans laquelle un ancien fonctionnaire serait condamné à une fidélité politique éternelle à ceux qui l’ont nommé.

Changer d’engagement n’efface pas le passé. Mais le passé ne confisque pas nécessairement le droit de changer. La véritable question n’est donc pas de savoir si Tchakui a le droit de devenir opposant. Elle est beaucoup plus simple, et beaucoup plus exigeante : sera-t-il capable d’assumer sans esquive l’administrateur qu’il a été, pour convaincre de la sincérité du citoyen simple qu’il est devenu ? Voilà le débat qui mérite d’être ouvert. Pas celui de la fidélité à un homme ou à un système, mais celui de la cohérence entre le pouvoir exercé hier, les convictions affichées aujourd’hui et les actes qui viendront demain.

Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE 

N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction

 

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