KAMERUN : QUAND LE TEMPS PRÉSIDENTIEL CHOISIT SES PRIORITÉS
Le 16 octobre 2026, Paul Biya a nommé le magistrat hors hiérarchie Rémy Nama à la présidence du Conseil constitutionnel, douze jours seulement après le décès de Clément Atangana. Une célérité qui tranche avec les longues attentes imposées à d’autres institutions de la République. Conseil supérieur de la magistrature, gouvernement, Parlement, vice-présidence de la République : partout, des questions demeurent. Au Cameroun, l’urgence serait-elle une notion à géométrie variable, activée selon la nature des postes à pourvoir ?
DOUZE JOURS POUR UN POSTE, DES MOIS POUR LE RESTE !
Le décret présidentiel est tombé le vendredi 16 octobre 2026. Rémy Nama succède officiellement à Clément Atangana, décédé le 4 octobre dernier à Paris, après avoir présidé le Conseil constitutionnel depuis sa mise en place effective en 2018. Douze jours. Il n’aura fallu que douze jours pour désigner le nouveau patron de cette institution stratégique, au cœur du contrôle de constitutionnalité et du contentieux électoral.
Une célérité remarquable dans un pays où certaines décisions institutionnelles semblent attendre une éternité avant de franchir les portes du palais d’Etoudi. La question n’est pas de contester le principe de la nomination, ni de reprocher au nouveau président d’avoir accepté cette responsabilité. La continuité du fonctionnement des institutions est une exigence républicaine. Mais cette rapidité interroge lorsqu’on la confronte à d’autres urgences qui, elles, semblent avoir perdu leur caractère urgent. L’État kamerunais peut donc aller vite. Encore faut-il comprendre pourquoi il ne va pas toujours à la même vitesse.
LE CONSEIL SUPÉRIEUR DE LA MAGISTRATURE, UN RÉVEIL AU RALENTI
Le Conseil supérieur de la magistrature offre une première illustration de cette temporalité institutionnelle singulière. Sa dernière réunion remonte au 8 mars 2026, après une longue période d’hibernation. La précédente session datait du 10 août 2020. Près de six années se sont ainsi écoulées entre deux réunions de cet organe essentiel au fonctionnement de la magistrature.
Le 2 juin 2026, le décret n° 2026/201 est venu nommer les membres du Conseil supérieur de la magistrature. Mais la question de son fonctionnement régulier demeure entière. Comment comprendre qu’une institution aussi importante pour la carrière des magistrats et l’administration de la justice puisse connaître de si longues périodes d’inactivité, alors qu’une vacance à la tête du Conseil constitutionnel est résolue en moins de deux semaines ? Le contraste mérite réflexion. Il ne s’agit pas de ralentir la nomination de Rémy Nama pour rétablir une improbable égalité dans l’inaction. Il s’agit plutôt de comprendre pourquoi la même volonté de célérité ne s’applique pas à toutes les nécessités de l’État.
UN GOUVERNEMENT ATTENDU, UN PARLEMENT DIMINUÉ
Le tableau institutionnel ne s’arrête pas là. Les membres du gouvernement décédés depuis leur entrée en fonction en 2019 n’ont pas tous été remplacés, selon les éléments disponibles. Au Parlement, plusieurs sièges sont devenus vacants sans que les remplacements attendus aient été effectués. Et que dire du nouveau gouvernement promis au peuple en décembre 2025 ? L’attente se prolonge, tandis que les défis économiques et sociaux, eux, n’accordent aucun répit aux populations. À cela s’ajoute le poste de vice-président de la République prévu par la réforme constitutionnelle, dont le titulaire se fait toujours attendre.
Dans un pays confronté à des difficultés quotidiennes, ces attentes ne relèvent pas de simples querelles de palais. Elles posent une question de gouvernance : comment garantir la continuité de l’action publique lorsque des postes restent vacants et que des décisions majeures tardent à intervenir ? Le citoyen ordinaire, lui, n’a pas le luxe de suspendre ses difficultés en attendant le bon vouloir de l’administration. Il attend des routes praticables, des soins accessibles, des emplois et des institutions fonctionnelles. La République ne peut pas être diligente pour ses fauteuils et somnolente devant les urgences de ses citoyens.
CLÉMENT ATANGANA : LA SUCCESSION AVANT LES OBSÈQUES ?
Le symbole est d’autant plus frappant que, selon les informations rapportées, la dépouille de Clément Atangana repose encore à la morgue de l’Hôpital général de Yaoundé. Le deuil n’est pas une procédure administrative. La préparation des obsèques obéit à des contraintes familiales, sociales et protocolaires qui ne sauraient être méprisées. Il n’en reste pas moins que le contraste interpelle : alors que la famille et les proches du défunt sont encore dans l’épreuve du deuil, la succession institutionnelle est déjà réglée.
Faut-il y voir une anomalie juridique ? Pas nécessairement. La continuité de l’État peut justifier une décision rapide. Mais politiquement, cette séquence révèle une capacité de réaction dont on aimerait constater la même vigueur dans les autres dossiers laissés en suspens. La célérité, lorsqu’elle est utile à la République, est une qualité. Lorsqu’elle devient sélective, elle nourrit le soupçon d’une gestion des priorités davantage dictée par les intérêts du pouvoir que par les besoins de la collectivité.
« LORSQUE L’ÉTAT VOUS CHOISIT… »
La première déclaration attribuée au nouveau président du Conseil constitutionnel mérite, à cet égard, d’être méditée : « lorsque l’État vous choisit, vous servez là où il vous affecte. » La formule exprime une conception de la fonction publique fondée sur le devoir de servir. Mais elle soulève aussi une interrogation plus profonde : qui choisit les priorités de l’État, selon quels critères et au bénéfice de qui ? Servir là où l’État vous affecte est une chose. Faire fonctionner l’État partout où les citoyens en ont besoin en est une autre. La République ne se résume pas à la désignation de hauts responsables. Elle se mesure aussi à la régularité de ses institutions, à la continuité de ses services publics et à sa capacité à répondre aux attentes de la population.
LA LEÇON : L’URGENCE DOIT ÊTRE RÉPUBLICAINE
La nomination de Rémy Nama n’est pas le problème. Elle démontre au contraire qu’une décision importante peut être prise rapidement lorsque les circonstances l’exigent. Le véritable problème est ailleurs : pourquoi cette efficacité ne se retrouve-t-elle pas avec la même intensité dans les autres dossiers institutionnels ? Une République crédible ne choisit pas les urgences qui méritent son attention. Elle les hiérarchise selon l’intérêt général et s’emploie à les traiter avec diligence. Au Kamerun, le véritable exploit ne serait pas de nommer un responsable en douze jours. Ce serait de faire en sorte que les institutions n’aient plus besoin d’attendre des années pour fonctionner normalement. Car un État ne se juge pas seulement à la vitesse avec laquelle il remplit ses fauteuils. Il se juge surtout à la promptitude avec laquelle il répond aux attentes de son peuple.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction







