Une réélection en 2025, une réforme constitutionnelle en 2026, et pourtant… un grand flou institutionnel. Alors que le fauteuil de vice-président reste désespérément vide à Yaoundé, l’économie camerounaise traverse une zone de turbulences inédite.  En octobre 2026, l’agence de notation financière Fitch Ratings a rétrogradé la note souveraine du Cameroun de « B » à « B- », emboîtant le pas aux alertes similaires de Moody’s et Standard & Poor’s. Derrière les calculs d’experts et les pourcentages financiers se cache une réalité plus profonde : l’incertitude entourant la succession du président Paul Biya commence à coûter cher au pays.  Décryptage pédagogique d’un engrenage où la politique dicte sa loi à l’économie.

  1. Le Sphinx de Yaoundé et le grand flou de l’après Biya

Pour comprendre la nervosité des marchés financiers, il faut d’abord analyser le paysage politique à Yaoundé.

La situation au lendemain de la présidentielle de 2025

En octobre 2025, le président Paul Biya, âgé de 93 ans et au pouvoir depuis 1982, a été réélu pour un huitième mandat consécutif. Si cette élection a prolongé le statu quo institutionnel, elle n’a pas résolu la question fondamentale que se posent tous les partenaires économiques : qui dirigera le Cameroun demain ? L’absence de dauphin désigné ou d’alternative visible maintient le pays dans un attentisme prolongé.

Ce que prévoit la Constitution

Sur le papier, les règles du jeu ont pourtant été modifiées. Une réforme constitutionnelle majeure adoptée en avril 2026 a acté la création d’un poste de vice-président, conçu précisément pour assurer l’intérim et stabiliser l’exécutif en cas de vacance du pouvoir. Selon les textes révisés, le vice-président est chargé de mener la transition jusqu’à l’organisation d’un nouveau scrutin.

Qu’est-ce qui coince ?

Le mécanisme juridique existe, mais le fauteuil reste vide. Plusieurs mois après la promulgation de la réforme, le poste de vice-président demeure vacant. Ce chaînon manquant accentue le risque d’une transition désordonnée ou conflictuelle. C’est précisément cette vacance institutionnelle au sommet d’un État hypercentralisé qui effraie les marchés internationaux.

  1. La notation financière : le thermomètre du risque pays

Pour mesurer ce risque, les investisseurs se fient aux agences de notation (Fitch, Moody’s, S&P). Mais de quoi parle-t-on exactement ?

 Qu’est-ce qu’une note souveraine ?

La notation souveraine est l’équivalent d’une note de crédit pour un particulier. Elle évalue la capacité et la volonté d’un État à rembourser ses dettes à temps. Plus la note est bonne, plus le pays inspire confiance.

Comment est-elle calculée ?

Les agences compilent une multitude de données réparties en quatre grands piliers :

* La structure économique : la diversification du PIB, le potentiel de croissance et la dépendance aux matières premières.

* Les finances publiques : le niveau d’endettement, le déficit budgétaire et la capacité à lever l’impôt.

* La balance extérieure : les réserves de change et la balance commerciale.

* Le risque politique et la gouvernance : la stabilité des institutions, la corruption et le respect de l’État de droit.

L’échelle des notes : du placement sûr au défaut de paiement

 L’échelle de notation universelle se divise en deux grandes catégories :

Catégorie        Grades (Fitch / S&P) Signification

Investissement (Investment Grade)   De AAA à BBB-         Risque faible à modéré. Investisseurs institutionnels rassurés.

Spéculatif (Spéculative Grade)          De BB+ à D    Risque élevé à très élevé. Les obligations sont considérées comme ; « junk bonds » (titres spéculatifs).

  1. Radiographie de la dégradation du Cameroun en 2026

Le Cameroun navigue désormais en plein cœur de la zone spéculative.

Évolution récente de la notation (Fitch) :

[2025] B (Risque hautement spéculatif)

│

▼  (Octobre 2026)

[2026] B- (Risque encore plus marqué / Tensions financières)

*Qu’est-ce qui justifie la note « B- » ?

L’agence Fitch Ratings a motivé sa décision par la conjonction de deux facteurs critiques :

  1. L’incertitude politique : La vacance prolongée de la vice-présidence à l’aube d’une transition inévitable.
  2. Les tensions aiguës sur la trésorerie : Le pays fait face à une augmentation brutale de ses besoins bruts de financement, qui bondissent de 5 % du PIB en 2025 à 7,3 % du PIB pour l’année 2026. Faute d’un nouveau programme à court terme formalisé avec le FMI, l’État s’est tourné vers des emprunts commerciaux régionaux et internationaux coûteux. De plus, des retards de paiement passés auprès de créanciers comme Deutsche Bank Spain ou Exim Bank China ont altéré l’historique de crédit du pays.

Les conséquences économiques directes

La sanction a été immédiate sur les marchés financiers. Le rendement de l’Eurobond camerounais 2033 a bondi pour s’établir à un taux record de 10,65 % en octobre 2026, entraînant une perte de valeur de près de 3 % sur les obligations en circulation. Pour le citoyen et l’économie nationale, cela signifie que chaque dollar emprunté à l’extérieur par l’État pour construire des routes, des hôpitaux ou des barrages coûtera nettement plus cher en intérêts. Le budget national devra consacrer une part plus lourde au service de la dette au détriment des investissements publics.

  1. Les effets collatéraux sur l’économie réelle

L’impact de l’incertitude politique ne se limite pas aux écrans des traders à Londres ou à New York ; il asphyxie le tissu économique local.

* Le gel des investissements à long terme : le manque de visibilité sur l’après-Biya paralyse les Investissements Directs Étrangers (IDE). Les multinationales temporisent.

Signe tangible de ce désengagement des capitaux productifs : dès 2025, les transferts d’argent de la diaspora camerounaise ont dépassé le volume global des IDE entrants. Le pays dépend désormais davantage de la solidarité familiale que des capitaux institutionnels.

* L’asphyxie du secteur privé national : en octobre 2026, le Groupement des entreprises du Cameroun (GECAM) tirait la sonnette d’alarme. Pour boucler son budget, l’État s’endette massivement auprès des banques commerciales locales de la zone CEMAC. Ce phénomène « d’éviction » assèche le crédit disponible pour les PME camerounaises.  En parallèle, l’État accumule les retards de paiement vis-à-vis de ses fournisseurs locaux, avec des restes à payer intérieurs évalués à 703,5 milliards de FCFA à la mi-2026.

* La baisse de productivité et l’inefficience budgétaire : L’attentisme politique grippe la machine administrative. Selon des rapports de la Banque africaine de développement (BAD) en 2026, près de 50 % des dépenses d’investissement public au Cameroun souffrent d’inefficience ou de gaspillage.

Conséquence : bien que Fitch anticipe une croissance de 3,7 % pour 2026-2027, celle-ci reste inférieure à la médiane de 4,3 % des pays comparables, privant le Cameroun d’un précieux demi-point de richesse.

Conclusion

Le diagnostic économique du Cameroun en cette fin d’année 2026 démontre que l’économie et la politique sont les deux faces d’une même pièce. La dégradation de la note souveraine par Fitch n’est pas une simple sanction technique, mais le reflet financier d’un doute institutionnel. Pour restaurer la confiance des marchés, desserrer l’étau sur les entreprises locales et faire baisser le coût de sa dette, le Cameroun ne pourra pas faire l’économie d’une clarification politique. L’activation transparente des mécanismes de succession constitutionnels apparaît désormais comme la première des réformes économiques à mener.

Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU

N.B :  texte de l’auteur ; liens hypertextes ajoutés par la rédaction

 

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