Carburant : le Cameroun court-circuite les traders internationaux pour réduire de 15 % ses coûts de carburant

Désormais, un litre de Super ou de Gasoil sur deux consommés au Cameroun sera estampillé « Dangote ». En sécurisant un flux de proximité sur 50 % des besoins nationaux, l’accord tripartite signé entre la Sonara, le raffineur nigérian et le logisticien MRS vient mettre un terme à la roulette russe des pénuries de carburant.

Finies les cargaisons bloquées au large de Limbé à cause des retards de paiement des traders européens. Avec un prix de revient technique logistique projeté en baisse de 12 à 18 %, l’État camerounais se dote d’un bouclier financier inédit.

Décryptage des effets directs de cette révolution énergétique sur votre portefeuille et sur la stabilité des prix à la pompe.

  1. Genèse : le traumatisme du 31 mai 2019 et la paralysie de la SONARA

Jusqu’en mai 2019, la Sonara, basée à Limbé, était le cœur battant de l’approvisionnement en carburant du pays, avec une capacité de traitement nominale de 3,5 millions de tonnes de pétrole brut par an.

Le vendredi 31 mai 2019, un incendie dévastateur a ravagé les principales unités de production de la raffinerie, détruisant instantanément 4 des 13 unités du complexe, en particulier la précieuse unité de distillation fractionnée.

* Le coût des dégâts : Les pertes matérielles directes et les destructions de stocks (dont 10 millions de litres de pétrole brut consumés) ont été évaluées à plus de 95 milliards de FCFA, plongeant l’entreprise publique dans une crise d’endettement colossale envers les banques locales et les négociants de brut (évaluée alors à plus de 260 milliards de FCFA).

* Les conséquences immédiates : Du jour au lendemain, l’activité de raffinage de la SONARA s’est totalement arrêtée. Le Cameroun est passé du statut de producteur-raffineur à celui d’importateur net à 100 % de ses besoins en carburant (Super, Gasoil, Jet A1), estimés globalement à près de 2 millions de tonnes métriques par an.

  1. Le modèle d’importation post-2019 : le gouffre financier des intermédiaires

Pour éviter la panne sèche nationale après l’incendie, l’État a dû improviser un système d’importation massif basé sur des traders et des importateurs privés.

Le circuit traditionnel des traders internationaux

Dans ce schéma d’urgence, le carburant consommé au Cameroun parcourait de longues distances maritimes, étant souvent raffiné en Europe (Zone ARA : Amsterdam-Rotterdam-Anvers) ou au Moyen-Orient. Ce modèle reposait sur une cascade d’intermédiaires : négociants internationaux, courtiers maritimes, stockeurs, puis marketeurs locaux.

Les conséquences économiques majeures de cette procédure :

  1. Explosion des coûts logistiques : les frais de transport maritime (freight), d’assurance de cargaison et de surestaries (pénalités de retard dans les ports) ont gonflé le prix de revient. Les coûts logistiques liés à l’importation longue distance représentaient une surprime estimée entre 15 et 25 dollars par tonne métrique par rapport à un approvisionnement régional.
  2. Pression sur les devises : les importations pétrolières ont aspiré chaque année entre 800 et 1 000 milliards de FCFA en devises (Dollars US), exerçant une pression constante sur les réserves de change de la BEAC et dégradant l’équilibre de la balance commerciale du pays.
  3. Le fardeau de la subvention étatique : pour maintenir les prix à la pompe supportables pour les citoyens, l’État camerounais a dû injecter des sommes astronomiques. La subvention aux produits pétroliers a culminé à plus de 700 milliards de FCFA en 2022, avant d’être progressivement ajustée. Elle représentait encore un poids budgétaire lourd dans les projections des lois de finances récentes.

III. L’accord Dangote : qu’est-ce qui va changer concrètement ?

L’accord signé en octobre 2026 vient court-circuiter ce système lourd et coûteux en s’appuyant sur un approvisionnement de proximité.

[Dangote Refinery (Lekki, Nigeria)] 🏭

↓ (Fourniture brute : Projection d’environ 1 million de tonnes/an)

[MRS Holdings Ltd] 🚢 (Transport maritime ultra-court : ~300 milles nautiques)

↓ (Livraison en moins de 48 heures)

[SONARA (Limbé, Cameroun)] ⛽ (Achat & Distribution nationale)

Pourquoi ce partenariat tripartite change la donne :

* Dangote produit localement au Nigeria, à des coûts d’échelle ultra-compétitifs grâce à sa capacité géante de 650 000 barils par jour.

* MRS Holdings met à profit sa force logistique pour acheminer les produits directement du port de Lekki vers Limbé.

* La SONARA reprend son rôle commercial pivot en achetant et en injectant directement ces volumes (50 % du marché national) dans le circuit camerounais.

  1. Analyse détaillée des gains et projections macroéconomiques
  2. Pour l’économie nationale : des économies budgétaires massives

L’avantage majeur réside dans la proximité géographique. La distance maritime ultra-courte entre le hub de Lekki (Nigeria) et Limbé (Cameroun) réduit le temps de transport à moins de 48 heures.

* Projection sur les coûts logistiques : les simulations économiques tablent sur une réduction des coûts de transport et de cargaison d’environ 12 à 18 %. Sur les 30 mois du contrat, cela pourrait représenter une économie directe de plus de 35 milliards de FCFA pour la chaîne d’approvisionnement.

* Allègement budgétaire : en éliminant les intermédiaires et les interfaçages longs, le prix de revient technique du carburant importé va baisser. Pour l’État, cela se traduit par une baisse mécanique de l’enveloppe prévisionnelle dédiée aux subventions pétrolières, libérant ainsi des marges de manœuvre budgétaires pour les investissements prioritaires (infrastructures, santé).

* Préservation des devises : les flux financiers se relocalisent à l’échelle régionale, ce qui contribue à stabiliser la balance des paiements de la zone CEMAC.

  1. Pour le consommateur local : sécurité et stabilisation

À court terme, cet accord garantit une sécurité d’approvisionnement totale. Les risques de pénuries de carburant à la pompe, régulièrement causés par les contraintes financières de la chaîne des traders, sont éliminés grâce à un flux régulier de proximité.

* Projection sur les prix : les prix à la pompe restant fixés par l’État, cette baisse du coût de revient technique agit comme un bouclier. Elle minimise les risques de hausses brutales des prix du Super et du Gasoil face à la volatilité du marché international (Brent).

  1. Pour le projet de reconstruction de la SONARA (PARRAS 24)

Loin d’acter l’abandon de notre outil industriel national, cet accord est le véritable moteur financier de la renaissance de la raffinerie de Limbé. Le plan de réhabilitation (programme PARRAS 24) prévoit un calendrier précis :

2026 : Signature de l’accord commercial tripartite (Dangote-MRS)

2027 : Redémarrage progressif et modernisation des unités de Limbé

2028-2030 : Intégration technologique (Hydrocraqueur) & Objectif de 7 millions de tonnes/an

* Génération de cash-flow : en reprenant la main sur la commercialisation de 50 % des besoins nationaux (soit environ 1 million de tonnes de produits raffinés par an), la SONARA va capter des marges commerciales importantes, estimées à plusieurs milliards de FCFA par an.

* Désendettement et financement : ces flux financiers prévisibles sur 30 mois vont permettre à la SONARA de consolider sa notation financière, de poursuivre le remboursement de sa dette restructurée et d’autofinancer la première phase des chantiers de reconstruction (estimés globalement à plus de 250 milliards de FCFA).

* Modernisation technique : l’objectif à terme (horizon 2029-2030) demeure l’installation d’un hydrocraqueur. Cette unité technique permettra à la SONARA de raffiner directement le pétrole brut lourd et sulfureux produit au Cameroun, au lieu de devoir l’exporter pour importer du brut léger.

Conclusion

En s’alliant au géant Dangote, le Cameroun transforme une vulnérabilité héritée de 2019 en opportunité stratégique régionale.

Le pays s’assure un carburant moins cher à acheminer, tout en finançant la renaissance de sa propre souveraineté énergétique à Limbé.

Un pragmatisme économique qui fait valeur d’exemple pour l’intégration sous-régionale en Afrique centrale.

Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU, analyste politique, consultant en communication stratégique et auteur de tribunes sur la gouvernance et les politiques publiques.

N.B : le texte est de l’auteur, les liens hypertextes sont de la rédaction

Leave comment

Your email address will not be published. Required fields are marked with *.

Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.