KAMERUN : LE PAYS DU VERRE À MOITIÉ VIDE ET DU VERRE À MOITIÉ PLEIN

Entre les influenceurs qui ont juré de ne montrer que les tares du Cameroun et ceux qui s’évertuent à le vendre comme un paradis terrestre, le pays est devenu une balle de ping-pong. D’un camp à l’autre, les images s’entrechoquent, les certitudes s’affrontent et la vérité se retrouve prise en otage. Mais au-delà des postures, une question demeure : peut-on prétendre montrer un pays en choisissant délibérément de ne voir qu’une partie de sa réalité ?

 JACQUES BERTRAND MANG : LE PARI PRIS ANNONCE

Jacques Bertrand Mang a choisi son angle. Il a affirmé sa volonté de présenter les tares de la gouvernance du pays. On peut discuter sa démarche, contester ses choix, vérifier ses images et réfuter ses conclusions. Mais, dès lors que son parti pris est clairement annoncé, il serait malhonnête de lui reprocher de ne pas faire ce qu’il n’a jamais promis de faire. La question essentielle est ailleurs : les faits qu’il expose sont-ils exacts ? Les situations qu’il dénonce sont-elles vérifiables ? Ses images correspondent-elles à la réalité qu’il prétend documenter ?

Car il y a une différence fondamentale entre montrer les plaies d’un pays et inventer ses blessures, entre dénoncer les défaillances d’un système et travestir les faits pour servir une cause. « On peut choisir son angle de vue sans avoir le droit de tordre la réalité. »  Le journaliste, l’influenceur ou le citoyen qui documente les difficultés du pays n’a pas l’obligation de compenser chaque image de misère par une carte postale touristique. La souffrance des populations n’a pas besoin d’être équilibrée artificiellement par une vidéo de plage ou une visite de monument. En revanche, l’honnêteté exige que les faits soient respectés, que les images ne soient pas manipulées et que les conclusions ne dépassent pas ce qu’elles permettent raisonnablement d’établir.

LE KAMERUN PARADIS TERRESTRE ? POUR QUI ?

À l’autre extrémité du ring, d’autres influenceurs ont entrepris de montrer un Kamerun dont les beautés naturelles, les richesses culturelles, les potentialités économiques et les réalisations sont dignes d’admiration. Pourquoi pas e p :p? Le Kamerun possède des paysages magnifiques, une diversité culturelle exceptionnelle, des terres fertiles, des ressources naturelles et des femmes et des hommes dont le courage force le respect. Il serait absurde de nier ces réalités pour satisfaire une entreprise systématique de dénigrement.

Mais faut-il, au nom de la promotion du pays, transformer ses richesses naturelles en certificat de bonne gouvernance ? « La beauté d’un pays ne constitue pas le bulletin de notes de ceux qui le gouvernent. » Le Mont Kamerun, les plages de Kribi, les chutes d’Ekom-Nkam ou la richesse de notre patrimoine culturel ne construisent pas, à eux seuls, des routes praticables, des hôpitaux accessibles, des écoles correctement équipées ou des services publics efficaces. La nature n’est pas un programme gouvernemental. Les potentialités ne sont pas des réalisations. Et les promesses ne sont pas des résultats. On peut filmer les merveilles du Kamerun sans mentir. Mais on ne peut honnêtement prétendre que ces merveilles suffisent à démontrer que tout fonctionne, surtout lorsque des citoyens racontent, preuves à l’appui, une expérience quotidienne radicalement différente. Le patriotisme ne commande pas de fermer les yeux. Il commande aussi de vouloir que le pays soit à la hauteur de ses richesses.

LA GOUVERNANCE N’EST PAS UNE CARTE POSTALE

C’est ici que se situe le véritable nœud du débat. Un pays ne se résume ni à ses poubelles ni à ses paysages. Il ne se mesure pas uniquement à ses embouteillages, à ses routes dégradées, aux coupures d’électricité, au chômage ou aux difficultés d’accès aux soins. Mais il ne se mesure pas davantage au bleu de ses eaux, au vert de ses montagnes ou à la beauté de ses couchers de soleil. Montrer le Kamerun, c’est accepter de regarder simultanément ses richesses, ses contradictions, ses réussites et ses échecs.

La gouvernance doit donc être interrogée à partir de ses résultats : comment les ressources sont-elles administrées ? Les infrastructures annoncées sont-elles achevées et fonctionnelles ? Les services publics répondent-ils aux besoins des populations ? Les richesses nationales améliorent-elles concrètement les conditions de vie ? Ces questions ne relèvent ni de la haine du pays ni d’une quelconque infidélité patriotique. Elles appartiennent au débat public. Un citoyen qui dénonce une route impraticable n’est pas nécessairement un ennemi du Kamerun. Pas plus que celui qui présente une réalisation réussie n’est automatiquement un propagandiste du pouvoir. Tout dépend des faits, du contexte et de la manière de les présenter.

INFLUENCEURS : QUE CHACUN ASSUME SON ANGLE !

La liberté d’expression autorise chacun à choisir son terrain, son sujet et son regard. L’un peut consacrer ses vidéos aux dysfonctionnements. L’autre peut promouvoir les initiatives positives, les destinations touristiques et les réussites kamerunaises. Cette pluralité est légitime. Elle devient problématique lorsque chacun prétend détenir le monopole de la vérité et entreprend de disqualifier celui qui regarde ailleurs.

Pourquoi exiger de l’un qu’il montre les beautés du pays quand son projet consiste à documenter ses défaillances ? Pourquoi reprocher à l’autre de promouvoir les richesses nationales, tant qu’il ne prétend pas faire passer ses images pour un bilan exhaustif de la gouvernance ? La contradiction n’est pas une faute. Elle est même nécessaire à la démocratie. Cependant, une précision s’impose : la liberté de choisir son angle n’est pas une dispense de répondre de ses affirmations. Celui qui dénonce doit pouvoir prouver. Celui qui célèbre doit pouvoir vérifier. Celui qui accuse doit apporter des éléments sérieux. Celui qui défend doit accepter la contradiction. Et personne ne devrait s’abriter derrière le patriotisme pour dissimuler des défaillances, ni invoquer la liberté d’expression pour diffuser des contrevérités.

LE VERRE NE CHANGE PAS DE CONTENU PARCE QU’ON CHANGE DE CAMÉRA

Au fond, le débat entre le verre à moitié vide et le verre à moitié plein est moins une querelle de vision qu’une épreuve d’honnêteté. Les faits sont têtus. Ils ne deviennent pas faux parce qu’ils dérangent les défenseurs du pouvoir. Ils ne deviennent pas vrais parce qu’ils confortent ses adversaires. Et une image soigneusement cadrée ne saurait, à elle seule, tenir lieu de vérité générale. Le Kamerun n’est ni un paradis terrestre ni un enfer permanent. C’est un pays de richesses considérables, de réussites réelles, de difficultés persistantes et de responsabilités politiques qui doivent être examinées sans complaisance.

L’influenceur peut choisir de filmer le verre vide ou le verre plein. Mais il ne devrait pas prétendre que son cadrage résume tout le contenu. Le patriotisme n’est pas l’art de flatter le pays. La critique n’est pas l’art de l’humilier. Tous deux perdent leur sens lorsqu’ils se détachent de la vérité. Car le véritable enjeu n’est pas de savoir qui, des deux camps, remportera la bataille des images. Il est de permettre aux Kamerunais de comprendre leur pays pour mieux le transformer. Et si, au lieu de nous battre pour imposer notre cadrage, nous apprenions enfin à regarder la réalité en face ?

Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE 

N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction

 

 

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