QUAND LE DÉPART EST DEVENU UNE FÊTE
Hier, on pleurait ceux qui partaient. Aujourd’hui, on fête ceux qui s’en vont. Entre ces deux scènes d’aéroport, ce n’est pas seulement une génération qui a changé : c’est tout un pays qui semble avoir changé son rapport à l’avenir.
Il fut un temps où les aéroports Kamerunais étaient des lieux de séparation douloureuse. Dans les halls, sur les parkings, au pied des avions, les mouchoirs circulaient davantage que les sourires. Une mère serrait son fils contre elle. Un père donnait les dernières recommandations. Les frères et sœurs pleuraient en silence. Celui qui partait était attendu au retour. Il partait souvent avec une bourse d’études. Il allait apprendre, se former, décrocher un diplôme, découvrir le monde. Mais, dans l’imaginaire familial, son avenir était ailleurs : au Kamerun.
Aujourd’hui, le décor a changé. Le billet d’avion coûte cher. Les démarches coûtent cher. Les études coûtent cher. Les intermédiaires, les garanties, les logements et parfois même les voyages exploratoires coûtent cher. Pourtant, lorsque l’enfant obtient enfin son visa, ce n’est plus nécessairement la tristesse qui envahit la famille. On prépare une fête. On réunit les proches. On mange, on boit, on photographie le futur expatrié. Et parfois, on le dit sans détour : « il faut qu’il réussisse là-bas. Qu’il ne revienne surtout pas les mains vides. » Mais de quel changement sommes-nous les témoins ?
QUAND PARTIR SIGNIFIAIT REVENIR
Il y a quelques décennies, partir étudier en Europe représentait un investissement pour la famille et, plus largement, pour la nation. Le jeune kamerunais était envoyé apprendre ce qui manquait encore au pays : médecine, ingénierie, droit, administration, enseignement, agronomie, sciences. La séparation était douloureuse parce que le départ était provisoire. On savait que les vacances ramèneraient l’enfant au village, au quartier, à la concession familiale. On savait qu’à la fin des études, il rentrerait pour mettre son savoir au service du pays. Le diplôme n’était donc pas seulement un passeport pour l’étranger. Il était aussi une promesse de retour. On partait pour apprendre ailleurs afin de construire ici. C’est toute la différence.
AUJOURD’HUI, ON NE PART PLUS : ON S’ARRACHE
Le phénomène actuel est d’une autre nature. Beaucoup de familles ne financent plus simplement les études de leurs enfants à l’étranger. Elles financent leur installation. Le rêve n’est plus forcément : « va te former et reviens. » Il devient : « va d’abord. Trouve quelque chose. Installe-toi. Et aide-nous ensuite. »
LE PROJET FAMILIAL S’EST DÉPLACÉ.
Le retour n’est plus toujours l’horizon. Il peut même apparaître comme un échec. Quel paradoxe ! Des parents qui ont eux-mêmes grandi, travaillé et construit leur vie au Kamerun économisent pendant des années pour offrir à leurs enfants les moyens de quitter définitivement le pays. Et lorsque le départ est acquis, ils se réjouissent. Pourquoi ? Parce qu’ils ne voient plus nécessairement le Kamerun comme l’endroit où leur enfant pourra réaliser son avenir. Voilà probablement la question essentielle.
CE NE SONT PAS LES ENFANTS QUI FUIENT SEULEMENT
Il serait trop facile d’accuser la jeunesse de manquer de patriotisme. La réalité est plus profonde. Un jeune qui ne voit pas d’emploi correspondant à sa formation, qui constate la précarité des travailleurs, les difficultés d’accès aux soins, au logement, à une éducation de qualité ou à des perspectives professionnelles, peut naturellement chercher ailleurs les conditions de son épanouissement. Mais lorsque les parents eux-mêmes organisent la fête du départ, quelque chose de plus profond se produit. C’est l’espérance collective qui change de territoire. Le problème n’est donc pas seulement que les jeunes partent. Le problème est que ceux qui restent commencent à considérer leur départ comme une bonne nouvelle.
Quand une mère dit à son enfant : « pars, là-bas tu vas réussir », elle ne fait pas nécessairement preuve de rejet de son pays. Elle exprime peut-être simplement une conviction douloureuse : elle ne croit plus que son enfant trouvera ici les mêmes possibilités. Et lorsqu’une société en arrive à célébrer ses départs plutôt qu’à préparer ses retours, elle devrait s’interroger.
L’AÉROPORT, MIROIR D’UN PAYS
L’aéroport n’est finalement qu’un miroir. Hier, les larmes disaient : « tu vas nous manquer, mais tu reviendras. » Aujourd’hui, les sourires peuvent parfois dire : « tu vas nous manquer, mais surtout, ne reviens pas sans avoir réussi. » Entre ces deux phrases, il y a toute une évolution sociale, économique et psychologique. Le drame n’est donc pas qu’un Kamerunais parte. Les peuples ont toujours voyagé. Les étudiants ont toujours étudié ailleurs. Les travailleurs ont toujours recherché de nouvelles opportunités. Le drame commence lorsque le départ devient la principale stratégie familiale de réussite. Lorsque les parents ne demandent plus : « que vas-tu rapporter au pays ? », mais : « quand pourras-tu nous faire venir ? » Lorsque le rêve de l’enfant n’est plus de devenir médecin, ingénieur, enseignant, journaliste ou entrepreneur au Kamerun, mais simplement de parvenir à quitter le Kamerun. Lorsque le pays devient un point de départ plutôt qu’un point d’arrivée.
LA VRAIE LEÇON : POURQUOI SOMMES-NOUS DEVENUS HEUREUX DE VOIR PARTIR NOS ENFANTS ?
Il ne faudrait surtout pas culpabiliser les familles. Elles font avec les réalités qu’elles vivent. La vraie question doit être adressée à la société entière : qu’avons-nous fait de notre pays pour que le départ de nos enfants soit devenu une victoire familiale ? Un pays ne peut pas éternellement former sa jeunesse, financer son éducation, supporter les sacrifices de ses parents, puis regarder cette jeunesse construire ailleurs les sociétés dont elle aurait pu contribuer à bâtir ici.
L’ÉMIGRATION N’EST PAS EN ELLE-MÊME UNE TRAGÉDIE
Mais lorsqu’un peuple commence à considérer l’exil comme son meilleur projet d’avenir, il y a une question nationale à poser.
QUAND LE RETOUR DEVIENT LE VRAI RÊVE
Peut-être qu’un jour, dans nos aéroports, nous retrouverons les larmes d’autrefois. Non pas parce que nos enfants seront obligés de partir. Mais parce qu’ils partiront pour apprendre, découvrir, se perfectionner et revenir. Et peut-être qu’un jour, les mêmes familles qui organisent aujourd’hui des fêtes pour célébrer un départ organiseront des fêtes encore plus grandes pour célébrer un retour. Ce jour-là, nous saurons que quelque chose aura changé. Car le véritable développement d’un pays ne se mesure pas seulement au nombre de ceux qui peuvent en sortir. Il se mesure aussi au nombre de ceux qui, après avoir vu le monde, choisissent encore d’y revenir.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que le lien hypertexte est de la rédaction







