LA PLACE DU 12 JUILLET 1884 SUR LE BOULEVARD LECLERC : QUAND NOS PLACES PUBLIQUES GLORIFIENT NOTRE PROPRE DÉPOSSESSION
Au cœur de Douala, une place sur un boulevard raconte deux moments fondateurs de notre histoire moderne. L’un marque l’entrée brutale du Kamerun dans la colonisation allemande. L’autre célèbre la mobilisation des Kamerunais pour libérer la France pendant la Seconde Guerre mondiale. Deux symboles, deux dates, deux récits officiels. Mais une seule question obsédante : qu’a réellement gagné le Kamerun dans ces alliances inégales, ces loyautés forcées, ces mémoires imposées ?
12 juillet 1884 : un traité ou un marché de dupes ?
La place du 12 juillet 1884 commémore le traité germano-douala signé entre Édouard Schmidt et Johannes Voss, représentants de firmes commerciales allemandes, et les rois Ndumbé Lobè Bell et Dika Mpondo Akwa. Dans les livres d’histoire coloniale, ce texte est présenté comme un « traité de protectorat ». Dans la mémoire populaire, il sonne plutôt comme l’acte de naissance de notre dépossession. Ce jour-là, le Kamerun n’est pas entré dans l’histoire mondiale, il en est sorti par la petite porte.
La curiosité juridique est frappante : ce traité sert encore de référence implicite, comme un ancêtre bancal du droit international public et même du droit constitutionnel kamerunais. Autrement dit, un acte arraché sous contrainte morale, linguistique et militaire continue de peser symboliquement sur notre souveraineté. Peut-on durablement fonder un État moderne sur un texte signé dans l’ombre des canonnières ?
Boulevard Leclerc : la loyauté sans réciprocité
Le boulevard Leclerc dur lequel se trouve la place rappelle un autre moment glorifié : le 27 août 1940, quand Philippe de Hauteclocque mobilise des Kamerunais pour libérer la France occupée par l’Allemagne nazie. Des milliers d’hommes arrachés à leurs villages, enrôlés pour une guerre qui n’était pas la leur. Ils ont combattu, saigné, parfois sont morts pour une patrie qui n’était pas encore la leur. « Nous sommes morts pour que d’autres soient libres », résumait un ancien tirailleur dans un témoignage oublié.
Et après la guerre ?
Ni reconnaissance durable, ni véritable réparation, ni émancipation immédiate. La France libérée a continué de tenir le Kamerun sous tutelle. Pire : elle a violemment réprimé, quelques années plus tard, ceux qui réclamaient l’indépendance.
Ce que le Kamerun a gagné : domination et ingratitude
De ces deux symboles urbains, que reste-t-il pour nous aujourd’hui ?
– Une colonisation allemande brutale, suivie d’un système franco-britannique tout aussi violent.
– Une élite formée pour servir l’administration coloniale plus que le peuple.
– Des frontières, des institutions et une économie extravertie conçues ailleurs.
– Une mémoire officielle qui célèbre les dates de notre soumission plus que celles de notre résistance.
Nous avons gagné la domination. Nous avons hérité de l’ingratitude. Des bourreaux célébrés, des nationalistes effacés. Pendant que les noms de Schmidt, Voss ou Leclerc trônent dans notre espace public, ceux de Ruben Um Nyobè, Ernest Ouandié, Osendé Afana ou Martyrs de la résistance restent marginalisés, parfois même criminalisés. « Un peuple qui honore ses bourreaux et oublie ses résistants prépare sa propre récidive historique », écrivait Frantz Fanon. Pourquoi n’avons-nous pas une place Ruben Um Nyobè au cœur de Douala ? Pourquoi nos enfants apprennent-ils mieux les exploits de Leclerc que le combat de l’UPC ?
La question qui dérange
Pendant combien de temps allons-nous continuer à célébrer nos bourreaux au détriment de nos nationalistes ? Pendant combien de temps allons-nous marcher chaque jour sur des symboles qui glorifient notre soumission plutôt que notre dignité retrouvée ? Renommer nos places n’effacera pas le passé. Mais refuser de le questionner, c’est accepter qu’il continue de nous gouverner.
S’aimer sans détester l’autre
Décoloniser l’espace public, ce n’est pas détester l’Europe. C’est aimer suffisamment le Kamerun pour lui rendre ses propres héros, ses propres dates, sa propre voix. Une nation ne se construit pas avec les statues de ses geôliers, mais avec la mémoire vivante de ceux qui ont osé dire non.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction







