CAMEROUN : COMMENT FINANCER UNE HAUSSE SALARIALE DE 350 MILLIARDS DE FCFA POUR VISER 5 % DE CROISSANCE ?
La question de la rémunération des agents de l’Etat au Cameroun est au cœur des débats sur l’efficacité de l’administration et la relance économique. Face à la cherté de la vie, l’idée d’une augmentation ciblée de la masse salariale annuelle de 350 milliards de FCFA n’est pas une simple revendication sociale, mais un défi macroéconomique majeur. Pour en évaluer la faisabilité, il convient d’analyser la structure actuelle des dépenses de personnel, les verrous internationaux qui la bloquent et les leviers réels permettant de dégager de telles ressources.
- ÉTAT DES LIEUX : Structure, composition et évolution de la masse salariale au Cameroun
La masse salariale de l’État du Cameroun est caractérisée par une forte concentration sectorielle et une progression rapide ces dernières années, malgré les efforts d’assainissement des effectifs. L’enveloppe globale et les bénéficiaires :
La masse salariale mensuelle moyenne s’établit à 148,6 milliards de FCFA, ce qui représente une projection annuelle de 1 783 milliards de FCFA. Cette enveloppe nourrit un fichier global de 466 444 personnes, composé de 306 159 agents publics actifs (fonctionnaires civils, contractuels et forces armées) et de 160 285 pensionnés (retraités). La composition par corps de métier : Selon les données du Ministère des Finances (MINFI) et du Ministère de la Fonction Publique (MINFOPRA), la solde est structurellement captée par trois grands blocs :
1- Les enseignants du secondaire : Ils représentent le premier poste de dépense avec 33,93 % de la masse salariale globale, pour 26,34 % des effectifs.
2- Les forces armées (militaires et gendarmes) : Ils absorbent 18,6 % de l’enveloppe salariale totale, pour 19,32 % du personnel de l’État.
3- Les enseignants du primaire : Ils se situent au troisième rang en captant 14,9 % des salaires versés (15,81 % des effectifs).
L’évolution récente : Entre 2023 et 2026, bien que l’opération de Comptage Physique des Personnels de l’État (COPPE) a permis de radier des milliers d’agents fictifs ou absents (générant plus de 42 milliards de FCFA d’économies annuelles), la masse salariale globale a augmenté. Ce paradoxe s’explique par la revalorisation de 5 % du salaire de base décidée en février 2024, le passage des allocations familiales à 4 500 FCFA par enfant, et surtout le déploiement de l’application AIGLES qui a automatisé la prise en compte financière des avancements de carrière pour 376 931 agents.
- ANALYSE COMPARATIVE : Le traitement de l’agent public face à la sous-région
Bien que l’enveloppe globale pèse lourdement sur le budget de l’État, le revenu individuel du fonctionnaire camerounais reste modeste face au coût de la vie dans les grands centres urbains comme Douala ou Yaoundé.
Le plancher salarial (SMIG d’État) : le salaire minimum dans la Fonction publique camerounaise culmine à 43 969 FCFA par mois. Les cadres moyens (catégorie B) oscillent entre 140 000 et 250 000 FCFA, tandis que les cadres supérieurs (catégorie A), incluant les médecins et les enseignants du secondaire, débutent généralement entre 240 000 et 310 000 FCFA nets hors indemnités spécifiques.
Comparaison avec la Côte d’Ivoire et le Sénégal : à titre de comparaison, le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG) ou les minima de la fonction publique dans des économies d’Afrique subsaharienne francophone aux structures similaires mettent en relief le retard camerounais :
– Au Gabon, le salaire minimum de base dans le secteur public s’élève à 150 000 FCFA.
– En Guinée Équatoriale, il se situe autour de 128 000 FCFA.
– Au Sénégal et en Côte d’Ivoire, le coût moyen annuel par agent public dépasse le seuil des 6,5 millions de FCFA, alors qu’il reste inférieur au Cameroun, ce qui accentue le phénomène de fuite des cerveaux (notamment dans les corps médical et universitaire).
III. LES VERROUS MACROÉCONOMIQUES : Les obstacles à l’augmentation des salaires
Pourquoi l’État ne peut-il pas simplement décréter une hausse générale de 350 milliards de FCFA ? Deux contraintes financières et réglementaires majeures bloquent toute initiative unilatérale :
Le critère de convergence de la CEMAC: La Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale impose une règle de surveillance multilatérale stricte : la masse salariale d’un État membre ne doit pas dépasser 35 % de ses recettes fiscales.
Le Cameroun frôle ou franchit régulièrement ce seuil. Augmenter la solde de 350 milliards de FCFA sans une hausse proportionnelle et préalable des recettes fiscales briserait ce critère de convergence et déstabiliserait les équilibres monétaires de la sous-région.
La pression du FMI et de la Facilité Élargie de Crédit (FEC) : dans ses rapports d’évaluation, le Fonds Monétaire International (FMI) insiste sur la consolidation budgétaire.
Les arriérés intérieurs de l’État (la dette flottante historique) pèsent pour plus de 4 % du PIB (avec un reliquat de 288,8 milliards de FCFA encore à apurer sur la période 2000-2019).
Le FMI conditionne ses appuis financiers à la maîtrise des dépenses courantes (dont la masse salariale) et à la réduction de la dette publique.
- MÉCANISMES DE FINANCEMENT : Comment dégager 350 milliards de FCFA par an ?
Pour augmenter légalement la masse salariale de 350 milliards de FCFA tout en respectant le ratio de 35 % de la CEMAC, l’État doit impérativement accroître ses recettes fiscales et non fiscales non pétrolières, et non recourir à l’endettement.
Quatre mécanismes réalistes permettraient d’atteindre cet objectif :
- La fiscalisation et le rapatriement des circuits de l’or (Potentiel : ~300 milliards FCFA) Le secteur minier artisanal camerounais (principalement à l’Est) connaît une fuite massive de capitaux à cause de la contrebande. Le gouvernement a lancé une offensive majeure pour restructurer la collecte via la SONAMINES et le Secrétariat permanent du Processus de Kimberley. Ramener l’intégralité de la production nationale d’or dans les circuits officiels d’achat et appliquer les taxes de sortie permettrait de capter une plus-value estimée à près de 300 milliards de FCFA de recettes non fiscales par an.
- La suppression complète et l’indexation des subventions aux carburants (Potentiel : ~254 milliards FCFA) Pour maintenir la paix sociale face aux crises internationales, l’État a dû réinjecter en urgence 254 milliards de FCFA de subventions à la pompe. Le FMI et la Banque mondiale préconisent de supprimer progressivement ces subventions jugées « régressives» (car elles profitent davantage aux ménages les plus riches possédant des véhicules) pour transférer directement ces économies vers les dépenses à fort impact social, telles que les salaires des secteurs de la santé et de l’éducation.
- La numérisation fiscale et la taxation des géants du Web (Potentiel : ~70 milliards FCFA). L’élargissement de l’assiette fiscale passe par l’application effective de la notion de « présence économique significative» introduite dans la législation fiscale camerounaise. Imposer les entreprises du numérique non résidentes (plateformes de streaming, e-commerce, réseaux sociaux) et généraliser la collecte automatisée de la TVA sur les paiements mobiles (Mobile Money) permet d’optimiser les recettes de la Direction Générale des Impôts (DGI).
- La rationalisation des dépenses fiscales et des exemptions de TVA (Potentiel : ~150 milliards FCFA) Le Cameroun accorde chaque année d’importants cadeaux fiscaux sous forme d’exonérations discrétionnaires de TVA et de droits de douane pour attirer les investisseurs. Réduire de moitié ces niches fiscales non productives, en limitant les exemptions aux seuls produits de première nécessité, renflouerait immédiatement le Trésor public.
- IMPACTS ATTENDUS D’UNE REVALORISATION SALARIALE DE 350 MILLIARDS DE FCFA
L’injection de 350 milliards de FCFA annuels dans le pouvoir d’achat des agents de l’État déclencherait un cercle vertueux. Sur la qualité du service public : Une augmentation ciblée des salaires stabiliserait le personnel qualifié dans les zones rurales et reculées (notamment les enseignants et le personnel médical). Elle freinerait l’exil des professionnels de santé vers l’Europe ou l’Afrique de l’Ouest, améliorant ainsi directement les plateaux techniques et le taux d’encadrement des élèves.
Sur le recul de la corruption : une rémunération de base décente réduit la « corruption de survie » ou petite corruption administrative (monnayage des services gratuits, faux frais d’actes d’état civil, rackets routiers). L’agent public, mis à l’abri du besoin fondamental, est plus enclin à respecter l’éthique républicaine, d’autant plus si cette hausse est couplée à des sanctions disciplinaires accrues.
Sur la croissance économique par la demande : selon les modèles multiplicateurs de dépenses applicables aux pays en développement, chaque franc injecté dans les bas et moyens salaires publics est quasi intégralement réinjecté dans l’économie locale (alimentation, logement, éducation, transport). Une injection de 350 milliards de FCFA stimulerait fortement la demande intérieure, profitant directement aux PME camerounaises et générant, par ricochet, de nouvelles recettes fiscales pour l’État (TVA sur la consommation).
CONCLUSION :
Financer une revalorisation salariale de 350 milliards de FCFA au Cameroun est techniquement réalisable et provoque immédiatement une hausse du taux de croissance qui va atteindre 5%. Cette hausse du taux de croissance découlerait de trois effets cumulatifs :
La relance par la consommation des ménages : les fonctionnaires ont une propension marginale à consommer très élevée. Plus de 90 % de ces 350 milliards de FCFA seraient immédiatement dépensés sur les marchés, créant un appel d’air pour le secteur privé (PME, commerces, agriculteurs).
L’augmentation des recettes fiscales indirectes (l’effet retour) : en consommant davantage, les agents publics paient de la TVA (19,25 %) sur les produits manufacturés et les services (brasseries, télécoms, ciment, etc.). L’État récupère automatiquement environ 15 % à 20 % de la somme injectée sous forme de taxes, ce qui amortit le coût initial pour le Trésor public.
Le gain de productivité administrative : bien que plus difficile à chiffrer à court terme, la motivation des agents, la réduction de l’absentéisme et la baisse des délais de traitement des dossiers administratifs (permis, agréments, justice) dynamisent le climat des affaires, attirant ainsi plus d’investissements privés. L’État ne peut plus se contenter d’une gestion passive de sa solde. Pour briser le plafond de verre imposé par la CEMAC et le FMI, le gouvernement doit impérativement substituer le financement par la dette par une souveraineté fiscale accrue, notamment en captant la richesse issue de ses ressources minières et en numérisant son économie. Investir dans le capital humain de l’administration n’est pas un luxe budgétaire, mais le moteur indispensable pour la relance économique.
Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU
N.B : texte de l’auteur ; liens hypertextes ajoutés par la rédaction







