Les misères des cacaoculteurs de la région du Centre
Dans les bassins de production de cacao de la région du Centre, le prix a chuté de près de 6 000 F Cfa à moins de 1 000 F Cfa entre 2024 et 2026. Entre euphorie financière, puis endettement des cultivateurs et écarts des prix officiels et prix réellement perçu, la trajectoire des producteurs raconte une économie rurale suspendue aux soubresauts du marché mondial.
À Elang, petit village de Sa’a dans la Lékié, Papa Olinga se souvient de la flambée du cacao lors des campagnes 2023-2024 et 2024-2025. Avec ces prix élevés, il a lancé la construction de sa maison et s’est même offert un petit luxe : « J’ai commencé à manger comme les gens de la ville », lance-t-il ce matin du 9 février 2026 en désignant son assiette d’omelette accompagnée de café au lait.
Ce même matin, Papa Olinga prend la route pour Mbangassina, dans le Mbam-et-Kim, région du Centre direction, la Société coopérative avec conseil d’administration des producteurs agricoles unis de Biakoa Ferme. Deux semaines plus tôt, il y a déposé plusieurs sacs de cacao et attend toujours son paiement pour reprendre les travaux. Le chantier, lancé lorsque le cacao se vendait autour de 5 000 F Cfa le kilogramme, est aujourd’hui suspendu à cause du prix qui s’est brutalement effondré.
Avant la flambée
Avant cette hausse spectaculaire, la vie suivait le rythme du « bre », la grande récolte qui va de septembre à décembre. Le cacao n’était pas une richesse spectaculaire, mais plutôt une assurance-vie pour les ménages ruraux. Entre 2019 et 2022, le kilogramme oscillait généralement entre 1 000 et 1 500 F Cfa , selon l’Office national du cacao et du café (Oncc). « Dans nos villages, l’argent du cacao servait surtout à régler les urgences. la scolarité des enfants, les soins et quelques réparations dans les maisons », explique Louis Ayina, producteur à Elig-Zogo, à moins de 10km de Sa’a. Cette période de relative stabilité succède à la crise de 2016-2018, marquée par une chute importante des prix. « Cette baisse était liée à une surproduction mondiale. Selon l’Organisation internationale du cacao (Icco), la campagne 2016-2017 a enregistré un excédent d’environ 382 000 tonnes, principalement en Côte d’Ivoire et au Ghana qui représentent près de 60 % de l’offre mondiale », explique une source qui a requis l’anonymat au ministère du Commerce.
Le basculement survient en 2023. « De mauvaises récoltes en Afrique de l’Ouest créent un déficit mondial. La tension sur l’offre provoque alors une flambée des cours », accuse la source. Au Cameroun, le kilogramme franchit successivement 3 000 puis 4 000 F Cfa , avant de frôler les 6 000 F Cfa dans certains bassins cacaoyers tels que Mbangassina entre 2024 et 2025.
Évolution du prix du cacao au Cameroun (2017-2025)
La campagne 2024-2025 entre dans l’histoire. 309 518 tonnes de cacao sont commercialisées, soit 13 % de plus en un an. Selon l’Oncc, la filière génère alors plus de 512 milliards de F Cfa de recettes d’exportation.
Dans les bassins de production du Mbam-et-Kim et de la Lékié, l’argent circule soudainement. À Binamoungou, petite localité de Mbangassina, Hubert Amougou, planteur depuis 38 ans à la tête de dix hectares, voit son quotidien basculer. « Avant, je travaillais seul. Avec les prix élevés, j’ai pu recruter quatre ouvriers à 2 500 F Cfa la journée pour la cueillette et le portage », raconte-t-il. Comme lui, des milliers de producteurs investissent, consomment et construisent, persuadés que la manne durera. Dans le même temps, la demande de terres explose dans le Mbam-et-Kim, où des producteurs cherchent à louer ou acheter de nouvelles parcelles pour agrandir leurs plantations.
La chute brutale
. En septembre 2025, le prix du cacao tombe à environ 2 700 F Cfa/kg. Début 2026, il oscille autour de 1 650 FCfa dans le Mbam-et-Kim et 1 500 F Cfa à Sa’a, avant de retomber à 800 F Cfa en mars 2026. Pour les producteurs, le choc est brutal. Sylvain Bivouna Embolo, habitué aux 30 millions FCfa des années fastes, n’encaisse plus que 8 millions désormais. Mais le véritable drame est celui de l’endettement. Convaincus que les prix resteraient élevés, de nombreux planteurs ont contracté des crédits pour acheter des motos ou des véhicules. « Aujourd’hui les créanciers frappent aux portes. Des motos sont confisquées et certains producteurs louent leurs plantations pour trois à cinq ans afin de rembourser leurs dettes », explique Lydienne Bassama Epo’o à la chefferie de réconciliation de Biakoa Ferme. Cette épouse du chef affirme d’ailleurs que les litiges se multiplient.
À Ngoro, dans le Mbam-et-Kim, Faustin Minala Ngosso exprime une colère largement partagée par ses pairs. « Le gouvernement ne nous donne rien. Pas de crédit agricole, pas de machettes, pas de pulvérisateurs. Nous sommes abandonnés à nous-mêmes. » Face à la chute des prix, certains producteurs envisagent même de réduire leurs plantations. Dans le même temps, les coûts de production restent élevés. Sur le tronçon enclavé Nkolmesseng–Indiguili, à Mbangassina, transporter un filet de cacao peut coûter 10 000 F Cfa pour sept kilomètres. À ces difficultés s’ajoute une autre réalité, l’écart entre les prix annoncés et ceux réellement perçus par les producteurs.
Entre les frais de transport, les marges des intermédiaires et les coûts de commercialisation, le revenu réel peut sensiblement être inférieur au prix théorique. « Dans la filière, plusieurs niveaux de prix coexistent le prix bord champ, payé directement au producteur dans le village, le prix FOB (Free On Board), correspondant au prix du cacao au port avant exportation et le prix international, fixé sur les marchés mondiaux. Ces différentes étapes de la chaîne commerciale expliquent en partie pourquoi la hausse ou la baisse des cours mondiaux ne se traduit pas toujours immédiatement dans les revenus des producteurs », explique notre source du Mincommerce.
À la coopérative de Biakoa Ferme, la commercialisation s’organise autour d’un marché hebdomadaire. Les producteurs y apportent leurs sacs de cacao, qui sont pesés, enregistrés et regroupés avant la vente à des acheteurs agréés. Mais ce système ne protège pas les planteurs contre les fluctuations internationales. « Le prix du cacao dépend d’abord des marchés mondiaux. Lorsque la production diminue alors que la demande reste forte, les prix montent. Mais dès que les analystes annoncent une hausse des stocks ou de la production, les prix peuvent chuter sur les bourses de Londres ou de New York », poursuit notre source du ministère du Commerce.
Des rendements contrastés
Selon une étude de l’Ong Rainforest Alliance, présentée le 31 janvier 2023 à Yaoundé, les rendements moyens des cacaoyères camerounaises tournent autour de 700 kg par hectare. Mais les performances varient fortement selon les zones, le Mbam-et-Kim, environ 1,2 tonne/ha, le Mbam-et-Inoubou et la Lékié : environ 1 tonne/ha et la région du Sud : 400 à 500 kg/ha. Des écarts qui illustrent à la fois le potentiel de la filière et ses fragilités structurelles.
Ironie du calendrier en février 2026, le cacao camerounais remporte la médaille d’or aux Cocoa of Excellence Awards à Amsterdam, grâce à un lot produit à Kyé-Ossi. Une reconnaissance internationale qui confirme la qualité des fèves camerounaises. Mais dans les villages du Mbam-et-Kim et de la Lékié, la réalité reste plus terre-à-terre. « Notre premier problème, ce n’est pas seulement le prix. C’est aussi des routes », résument les responsables de la coopérative. Car ici, entre la plantation et le marché, la boue pèse parfois plus que le cacao lui-même.
Mélanie Ambombo de retour des bassins de production de la Lékié et du Mbam







