FUNÉRAILLES SOUS TUTELLE : QUAND L’ÉTAT S’INVITE CHEZ SES CONTRADICTEURS
La scène a choqué, interrogé, parfois indigné. À l’arrivée de la dépouille de Anicet Georges Ekane à l’aéroport international de Douala, la présence du gouverneur du Littoral n’est pas passée inaperçue. Entre devoir administratif et geste amical, l’ambiguïté persiste. Mais la réaction ferme de Mariane Simon Ekane relance une question plus profonde : à qui appartiennent les morts, surtout ceux que le pouvoir n’a jamais vraiment reconnus de leur vivant ?
*Quand l’hommage devient intrusion*
Officiellement, l’administration représente l’État, garant de la continuité républicaine, même dans la mort. Mais dans ce cas précis, la présence du gouverneur semble avoir été perçue comme une intrusion. Ni la famille, ni le parti du défunt n’avaient sollicité une quelconque implication des autorités. Le malaise est d’autant plus profond que Anicet Georges Ekane est décédé en détention, dans un contexte où les relations avec le pouvoir étaient pour le moins conflictuelles. Peut-on alors rendre hommage à celui dont on a entravé la liberté ? Il y a des silences qui honorent plus que des présences imposées.
*Une mémoire politique sélective*
Ce type de scène n’est pas inédit. Lors des obsèques de Mongo Beti, figure majeure de la littérature et critique acerbe du régime, sa veuve avait publiquement rejeté la récupération symbolique de l’État, refusant gerbe et décoration posthume. Même tension lors des funérailles de Pius Njawe, où le gouverneur de l’Ouest s’était imposé pour empêcher Célestin Monga de lire un hommage jugé sans doute trop libre. Ces précédents dessinent une constante : l’État semble vouloir reprendre, dans la mort, ce qu’il n’a pas su ou voulu reconnaître de son vivant.
*L’hommage ou la récupération ?*
Pourquoi cet empressement à apparaître lors des obsèques de figures critiques ? Est-ce une tentative de réécriture de l’histoire ? Une manière de lisser les tensions, voire d’effacer les conflits ? Dans bien des cas, l’hommage officiel ressemble moins à une reconnaissance sincère qu’à une stratégie de récupération. Le défunt devient alors un symbole qu’on neutralise, un opposant que l’on réintègre post mortem dans un récit national contrôlé. On célèbre parfois les morts pour mieux enterrer leurs combats.
*La bonne foi commence ailleurs*
Si le pouvoir veut véritablement convaincre de sa sincérité, il dispose d’un terrain autrement plus crédible : celui des actes posés envers ceux qu’il a lui-même réhabilités par décret. Car réhabiliter des figures historiques sans leur donner une place visible dans la mémoire nationale, sans pédagogie, sans commémoration digne, revient à poser un acte administratif sans portée symbolique réelle.
Avant de s’inviter aux funérailles de ses contradicteurs, l’État gagnerait à honorer, de manière concrète et constante, ceux dont il a officiellement reconnu les mérites. Là se mesure la cohérence d’une politique mémorielle. La mémoire ne se décrète pas seulement, elle se cultive.
*Des héros sans statut, des funérailles sous contrôle*
Le paradoxe est saisissant : ceux que l’État ignore dans ses politiques mémorielles deviennent subitement fréquentables au moment de leur disparition. Pourtant, aucune reconnaissance institutionnelle forte ne leur est accordée de leur vivant : ni statut de héros national, ni place dans les récits officiels. Alors, pourquoi cette présence insistante aux funérailles ? Peut-être parce que la mort offre un terrain moins risqué que la confrontation politique.
*Rendre à chacun sa dignité*
Les funérailles ne sont pas une tribune politique. Elles sont un moment de recueillement, d’intimité, de vérité aussi. Respecter la mémoire d’un homme, c’est d’abord respecter ceux qui l’ont aimé, soutenu, accompagné. L’État gagnerait à comprendre qu’on ne répare pas dans la mort ce qu’on a abîmé dans la vie. Qu’il commence par donner chair à ses propres engagements mémoriels, en honorant réellement ceux qu’il a réhabilités, avant de vouloir s’associer à ceux qu’il a combattus.
Car au fond, la vraie dignité nationale ne se mesure pas à la taille des gerbes déposées, mais à la cohérence entre les actes posés du vivant… et les hommages rendus après.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction







