DOUALA : QUAND LES FUNÉRAILLES PRENNENT LA ROUTE EN OTAGE

À Douala, les manifestations funéraires sont devenues de véritables démonstrations de puissance sociale. Routes bloquées, circulation paralysée, quartiers transformés en salles de fête à ciel ouvert : la ville suffoque sous le poids d’habitudes devenues incontrôlables. Le drame survenu jeudi dernier au PK 5, où un homme est décédé dans un taxi tentant d’échapper à un embouteillage causé par une route bloquée pour des obsèques, relance une question essentielle : jusqu’où ira-t-on avant que l’autorité municipale ne décide enfin de remettre de l’ordre ?

 UNE VILLE DÉJÀ ÉTOUFFÉE

Douala est une ville congestionnée presque en permanence. Entre l’état des routes, les travaux interminables, l’indiscipline routière et l’explosion démographique, chaque déplacement devient une épreuve. Dans une telle ville, bloquer volontairement des axes pour des cérémonies privées relève désormais de l’irresponsabilité collective. Mariages, funérailles, veillées, sorties de deuil : il suffit qu’un événement soit annoncé pour que des rues entières soient confisquées au mépris des milliers d’usagers. On installe des bâches au milieu des chaussées. On gare des véhicules dans tous les sens. On transforme la voie publique en salle de réception improvisée. Et tout cela semble devenu normal. Pourtant, une route n’est pas un patrimoine familial. Une chaussée n’est pas une salle des fêtes. La voie publique appartient à tous.

 UN MORT DANS LES BOUCHONS, ET APRÈS ?

Le drame du PK 5 devrait pourtant provoquer un électrochoc. Un homme perd la vie dans un taxi obligé de manœuvrer pour contourner un embouteillage provoqué par une route bloquée pour des obsèques. La question est brutale : combien de morts silencieuses faudra-t-il encore ? Combien de malades coincés dans les bouchons ? Combien de femmes enceintes retardées ? Combien d’enfants empêchés d’accéder aux soins ? Combien d’ambulances paralysées ? Dans une ville moderne, la liberté de célébrer un défunt ne peut pas devenir le droit de mettre en danger la vie des autres. Le philosophe Montesquieu écrivait : « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » Or aujourd’hui, certaines manifestations funéraires nuisent clairement à la collectivité.

LA PRESSION SOCIALE DU « PARAÎTRE »

Au fond, le problème dépasse les simples funérailles. Ce qui est en cause, c’est aussi une société du paraître où l’on veut impressionner même dans la mort. Les obsèques sont devenues des spectacles de prestige : compétition de bâches ; démonstration de puissance financière ; occupation ostentatoire de l’espace public ; concerts géants en pleine chaussée ; cortèges interminables. Comme si la grandeur d’un défunt se mesurait désormais à la taille du bouchon créé. Cette dérive traduit une perte progressive du sens même du recueillement. On pleure moins les morts qu’on ne cherche à impressionner les vivants.

L’ABSENCE D’AUTORITÉ ENCOURAGE LE DÉSORDRE

Le plus troublant reste le silence des autorités municipales. Chacun voit le problème. Chacun subit les désagréments. Mais personne ne semble vouloir prendre la décision courageuse. Pourtant, dans plusieurs grandes villes du monde, l’occupation des voies publiques est strictement réglementée. Des espaces adaptés existent pour les cérémonies de masse : salles polyvalentes, stades, espaces communautaires.

Pourquoi Douala continuerait-elle à sacrifier sa circulation déjà chaotique au nom d’habitudes devenues dangereuses ? La municipalité doit avoir le courage de fixer des limites claires : interdiction des blocages de routes ; sanctions contre les occupations anarchiques ; orientation systématique des grandes manifestations vers des espaces dédiés. Gouverner, ce n’est pas seulement construire des routes. C’est aussi faire respecter leur usage.

UNE QUESTION DE CIVISME

Le problème est également culturel. Beaucoup de citoyens agissent comme si l’espace public n’appartenait à personne. Chacun impose son activité sans se soucier des conséquences pour les autres. Cette logique détruit progressivement le vivre-ensemble. Une société organisée repose sur une idée simple : ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. Le civisme ne consiste pas seulement à chanter l’hymne national ou à brandir le drapeau. Il consiste aussi à respecter le temps, la sécurité et la mobilité des autres citoyens.

RENDRE LA ROUTE À SA MISSION

Une route est faite pour circuler, pas pour célébrer. Une ville moderne ne peut pas fonctionner au rythme des barricades festives et des occupations anarchiques. Le décès survenu au PK 5 doit servir d’alerte. Derrière chaque embouteillage provoqué artificiellement, il peut y avoir un drame invisible. Il est temps que les autorités municipales prennent leurs responsabilités avec courage et lucidité. Les cérémonies funéraires doivent retrouver des cadres adaptés : salles, stades, espaces aménagés. Pas les voies publiques. Car dans une ville où chaque minute perdue dans les bouchons peut coûter une vie, libérer la route n’est plus seulement une question de circulation. C’est une question d’humanité.

Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE

N.B : le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction

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