1 000 MILLIARDS D’IMPAYÉS PAR L’ÉTAT : RADIOGRAPHIE D’UN MAL STRUCTUREL

Derrière la relative stabilité des agrégats macroéconomiques du Cameroun se cache un monstre financier silencieux qui asphyxie le secteur privé et fragilise la paix sociale : les arriérés de paiement de l’État. Au 31 mars 2026, ce fardeau, communément scindé entre « Restes à Payer (RAP) » et « dette flottante », pèse lourdement sur la trajectoire économique du pays. 

Décryptage complet d’une crise de liquidité devenue structurelle.

  1. DÉCRYPTAGE : QU’EST-CE QUE LES ARRIÉRÉS DE PAIEMENT ?

Dans le jargon des finances publiques, un arriéré de paiement désigne une dépense qui a franchi toutes les étapes de la chaîne budgétaire (engagement, liquidation, ordonnancement) mais qui n’a pas été payée par le Trésor public dans le délai légal réglementaire (fixé à 90 jours après l’ordonnancement).

On distingue deux réalités bien distinctes :

Les Restes à Payer (RAP) : ce sont les arriérés budgétaires courants. Des factures récentes de l’exercice en cours ou immédiatement précédentes, en attente de décaissement au guichet du Trésor.

La dette flottante: il s’agit d’un stock d’arriérés historiques et non structurés, accumulés sur plusieurs années (souvent non inscrits initialement dans la loi de finances), qui nécessite des audits approfondis de l’État pour être validé et planifié.

Le montant total et la composition à date (Mise à jour : Juin 2026)

Le stock global des arriérés intérieurs du Cameroun tourne autour de 1 000 milliards de FCFA. Selon les dernières données consolidées du Ministère des Finances (MINFI) et de la Caisse Autonome d’Amortissement (CAA) :

Les Restes à Payer (RAP) récents : Culminent à plus de 520 milliards de FCFA (données au premier trimestre 2026).

Le reliquat de la dette flottante historique : Sur un stock initial audité à 752,1 milliards de FCFA (couvrant la période historique récente), l’État a réussi à apurer un peu plus de 61 % (soit 463,3 milliards de FCFA payés), laissant un reliquat actif d’environ 288,8 milliards de FCFA à régler.

  1. GENÈSE ET ÉVOLUTION CHRONOLOGIQUE : D’OÙ VIENT LE MAL ?

L’accumulation des impayés au Cameroun n’est pas un phénomène nouveau. Elle suit une trajectoire historique calquée sur les crises majeures du pays. La décennie noire (1985-1995) : C’est l’acte de naissance de la dette flottante. La chute brutale des cours du pétrole, du café et du cacao, combinée à la dévaluation de 50 % du Franc CFA en 1994, vide les caisses de l’État. Ne pouvant faire défaut sur sa dette extérieure sous peine de sanctions internationales, le Trésor choisit de sacrifier ses partenaires locaux (fournisseurs et fonctionnaires).

La trêve de l’Initiative PPTE (2006) : L’atteinte du point d’achèvement de l’Initiative Pays Pauvres Très Endettés permet un effacement massif de la dette extérieure. Le Cameroun en profite pour faire table rase et apurer une grande partie de sa vieille dette flottante. Le cycle des chocs (2014-2019) : La rechute est brutale. Le Cameroun subit de plein fouet la chute des cours du brut en 2014, tout en finançant à grands frais la lutte contre la secte Boko Haram au Grand Nord et la gestion de la crise socio-politique dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Les dépenses sécuritaires, non prévues, créent un effet d’éviction sur l’investissement public. Les RAP explosent, gelant le stock historique audité plus tard à 752,1 milliards de FCFA.

La période contemporaine (2020-2026) : La crise sanitaire du Covid-19 suivie de l’onde de choc inflationniste de la guerre en Ukraine accentuent les pressions budgétaires. L’État donne la priorité aux subventions aux carburants et au service de la dette extérieure, générant mécaniquement de nouveaux Restes à Payer domestiques.

III. LES CONSÉQUENCES NÉFASTES : UNE ÉCONOMIE SOUS PERFUSION

L’impact de ces arriérés se mesure par des drames économiques et sociaux chiffrables.

  1. L’asphyxie des PME locales (Proportion : ~40 % du stock des RAP)

Les petites et moyennes entreprises, qui constituent le poumon économique du pays, portent le fardeau le plus lourd. Près de 40 % des Restes à Payer concernent les marchés publics de biens et services. Privées de leur fonds de roulement à cause de délais de paiement qui dépassent parfois 200 jours, des centaines de PME font faillite chaque année. Selon le Groupement Inter-Patronal du Cameroun (GICAM/GECAM), ces retards entraînent une baisse d’activité en cascade, l’incapacité de payer les impôts (générant des pénalités injustes) et des licenciements massifs.

  1. Le drame social des agents de l’État (Proportion : ~73 % de la dette flottante historique)

La dette flottante historique auditée était composée à près de 73 % de créances sociales et salariales. Cela représente des dizaines de milliers d’enseignants, de personnels de santé et de fonctionnaires d’administrations diverses en attente de rappels de solde, de primes de détachement, d’indemnités de retraite ou d’avancements bloqués depuis des années.

Cette situation précarise une partie de la classe moyenne et alimente le climat de contestation sociale (à l’instar des mouvements d’enseignants « On a trop supporté »).

  1. Les impacts systémiques macroéconomiques

Surévaluation des marchés : sachant qu’elles seront payées très tard, les entreprises intègrent une « prime de risque » et augmentent leurs tarifs de 20 % à 40 % face à l’État, alimentant l’inflation locale par les coûts.

Fragilisation des banques : ses fournisseurs de l’État, incapables de rembourser leurs crédits, font grimper le taux de créances douteuses (créances en souffrance) dans le système bancaire, limitant l’accès au crédit pour l’ensemble du secteur privé.

  1. POSITION DU FMI : ANALYSES ET RECOMMANDATIONS

Dans le cadre du programme économique et financier soutenu par la Facilité Élargie de Crédit (FEC) et le Mécanisme Élargi de Crédit (MEDC), le Fonds Monétaire International (FMI) maintient une posture de haute vigilance.

L’analyse du FMI

Pour le FMI, l’accumulation des arriérés intérieurs dégrade la crédibilité de la signature de l’État et neutralise les effets de la croissance (projetée autour de 4,2 %). L’institution critique la gestion « au fil de l’eau » de la trésorerie et le manque de transparence dans l’enregistrement des dépenses hors-budget.

Les recommandations

Strict plafonnement : Le FMI impose des critères de performance quantitatifs stricts interdisant l’accumulation de nouveaux arriérés intérieurs au-delà d’un plafond trimestriel (généralement fixé à zéro pour les arriérés nets).

Transparence et Audit : L’institution exige la publication régulière de la situation des RAP et la poursuite des audits indépendants pour éviter la réapparition de dettes non enregistrées.

Réduction des subventions : Le FMI recommande la réduction progressive des subventions aux carburants pour réallouer ces marges financières directement au paiement des prestataires locaux.

  1. PLAN D’APUREMENT DE L’ÉTAT : SOLUTIONS, OBSTACLES ET LIMITES

Pour désamorcer la crise, le Ministère des Finances exécute une stratégie pluriannuelle.

Les solutions actuelles

L’apurement direct de l’historique : Injection de 463,3 milliards de FCFA entre 2024 et mi-2026 pour apurer 61 % du stock validé de la dette flottante.

La titrisation (Mécanisme OTZ/OTS) : Pour préserver sa trésorerie courante, l’État transforme les factures validées des grandes entreprises en obligations du Trésor. Les banques ou les créanciers peuvent conserver ces titres (qui génèrent des intérêts) ou les revendre sur le marché financier régional (BVMAC) pour obtenir des liquidités immédiates.

Les obstacles et limites du plan actuel

Malgré ces efforts, le plan se heurte à des limites majeures. L’État « vide la baignoire alors que le robinet coule encore ». Pendant que l’ancienne dette flottante diminue, les nouveaux Restes à Payer continuent d’augmenter à cause de la faible mobilisation des recettes non pétrolières et du poids écrasant du service de la dette extérieure (qui capte les meilleures ressources en devises). De plus, le processus de validation administrative reste lourd et bureaucratique, décourageant les petites structures sans connexions politiques.

  1. RECOMMANDATIONS : COMMENT RÉGLER DÉFINITIVEMENT LA SITUATION ?

Le règlement définitif de la crise des arriérés de paiement au Cameroun exige des réformes structurelles radicales et non plus de simples ajustements comptables.

  1. Digitalisation et sanctuarisation de la chaîne de la dépense

L’État doit achever le déploiement de l’application informatique CADRE et y adosser un verrouillage strict. 

Réforme clé : Interdire informatiquement le lancement de tout marché public ou engagement de dépenses si la provision financière n’est pas préalablement bloquée et sanctuarisée sur un sous-compte du Trésor. Si l’argent n’est pas là à l’instant T, la dépense ne peut pas naître.

  1. Automatisation des compensations fiscales

Pour soulager immédiatement les PME, il faut généraliser le mécanisme de compensation automatisée. Si l’État doit 100 millions de FCFA à une entreprise pour une livraison, cette entreprise doit pouvoir, via une plateforme numérique interconnectée entre la Direction Générale des Impôts (DGI) et le Trésor, déduire directement ce montant de ses obligations fiscales et douanières.

  1. Création d’un fonds de lissage de trésorerie

Le Cameroun doit mettre en place un fonds souverain de réserve auprès de la BEAC, alimenté obligatoirement par les surplus de recettes pétrolières et minières en période de cours élevés. Ce fonds servirait de matelas exclusif pour payer les fournisseurs pendant les périodes de fortes tensions de trésorerie, brisant ainsi la saisonnalité des impayés.

  1. Institution d’intérêts moratoires automatiques

Pour responsabiliser les gestionnaires publics, le Code des marchés publics doit être réformé : tout dépassement du délai légal de paiement de 90 jours par l’État doit déclencher automatiquement des pénalités financières (intérêts moratoires) en faveur de l’entreprise créancière, payées sur le budget de fonctionnement du ministère défaillant.

CONCLUSION 

Les arriérés de paiement ne sont pas une simple ligne comptable ; ils représentent des entreprises qui ferment, des emplois détruits et des services publics dégradés.  Si le plan d’apurement actuel montre des signes d’avancement notables sur le stock historique, seule une discipline budgétaire de fer, appuyée par une numérisation totale des procédures, permettra au Cameroun de restaurer définitivement la crédibilité de sa signature économique.

UN DÉCRYPTAGE DE SOB. AMYN FOUEJEU

N.B: texte de l’auteur; liens hypertextes ajoutés par la rédaction

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