Energie électrique : « plus Kikot avance dans sa préparation technique, plus il recule dans son calendrier »
Charles Menye, Président du Comité citoyen de vigilance financière Cemac (Cvfc) revient sur la sévère crise énergétique que traverse le Cameroun. Il critique par ailleurs, les nombreux projets de construction de barrage en cours.
Le Cameroun traverse une crise énergétique avec en toile de fond, la question de la stabilité de l’électricité. Quel est votre regard ?
En tant que Président du Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC), je lis la crise énergétique camerounaise comme une crise des finances publiques autant que comme une crise de production. Elle touche toute la chaîne : disposer de la ressource, produire, transporter, distribuer, facturer, encaisser et payer les producteurs.
L’exemple de Nachtigal est instructif. Les équipements peuvent être entièrement opérationnels sans que la centrale délivre en permanence ses 420 MW, notamment lorsque les barrages-réservoirs n’ont pas été suffisamment remplis et que les débits doivent être gérés avec prudence pendant l’étiage. C’est une réalité que le citoyen ordinaire ne voit pas : la puissance installée n’est pas la puissance garantie. Un barrage peut afficher 420 MW sur sa fiche technique sans pouvoir fournir cette puissance à chaque instant de l’année.
L’autre difficulté est proprement financière. Le rapport de clôture de la Banque mondiale souligne que le secteur souffre de pertes techniques et commerciales élevées, de tensions de trésorerie et d’arriérés de paiement envers les producteurs. C’est le même mécanisme que celui que nous observons à l’échelle de la CEMAC : la dette flottante, ces engagements validés mais non honorés, gangrène la chaîne de valeur. L’État signe, le producteur livre mais le paiement n’arrive pas à temps.
C’est ce que j’appelle l’« incapacité installée » ou encore l’écart entre les mégawatts affichés et la capacité réelle à les transformer en électricité disponible, acheminée jusqu’au consommateur, et en revenus suffisants pour payer toute la chaîne. La crise camerounaise est donc simultanément une crise de disponibilité, de réseau, de gouvernance et de solvabilité.
Plusieurs acteurs dénoncent les performances des barrages déjà construits, certains les qualifiant d’« éléphants blancs ». Cette critique vous paraît-elle fondée ?
Non, je ne parlerais pas globalement d’« éléphants blancs » parce que ce terme désigne une infrastructure très coûteuse, peu utilisée, dont l’utilité économique est très inférieure aux ressources engagées. Ce n’est pas le cas des grands ouvrages camerounais, qui produisent effectivement de l’électricité et jouent un rôle dans la régulation du système.
Ce qui me préoccupe davantage, c’est le risque de sous-valorisation des investissements. Une centrale peut être une réussite technique et produire en dessous de sa puissance nominale quand l’eau est insuffisante, ou voir son énergie produite mais mal payée parce que l’acheteur est en tension de trésorerie. Au CVFC, nous évaluons un ouvrage selon trois résultats concrets :
- le service rendu au citoyen,
- la valeur créée pour l’économie,
- et le risque laissé au contribuable.
Un barrage n’est pleinement réussi que lorsque sa performance technologique devient un service fiable pour le consommateur et une recette durable pour le secteur sans transfert permanent du déficit au Trésor.
Vous dites dans une récente sortie que Kikot-Mbebe, ou le barrage qui commence toujours « l’année prochaine ». Qu’est-ce qui fonde ces propos ?
Cette formule part d’un constat que j’applique à tout projet public : quand l’annonce précède indéfiniment la capacité réelle à exécuter, c’est le signe d’un problème de gouvernance. En l’occurrence, le lancement des travaux de Kikot-Mbebe a été annoncé pour 2026, puis 2027, puis 2028 dans différents documents de programmation. Le projet a pourtant franchi des étapes concrètes : dimensionnement stabilisé à 500 MW, avant-projet détaillé élaboré, conformité environnementale obtenue, 527 hectares.
Le paradoxe est donc simple : Plus Kikot avance dans sa préparation technique, plus il recule dans son calendrier de construction. Or un calendrier conditionne les intérêts financiers et la date réelle à laquelle le citoyen recevra l’électricité. Au CVFC, nous appelons cela « l’économie du report » : un système dans lequel l’annonce précède la capacité, où la signature remplace l’action, et où le temps devient une dette invisible.
La sortie sous votre post du responsable de la communication de KHPC semble remettre en cause plusieurs hypothèses que vous avancez. Maintenez-vous, vos propos ?
Le responsable de la communication de KHPC a apporté des précisions utiles. Je le remercie. Et je veux clarifier un point essentiel : je n’ai jamais affirmé que le rapport R8 plaçait Mbakaou devant Kikot.
Au contraire, le rapport R8 de décembre 2023 montre que Kikot dispose d’avantages réels sur la rentabilité, la modulation et la puissance garantie. Sur ces critères, Kikot est souvent mieux classé que Mbakaou. La précision de KHPC est exacte.
Mon propos se fondait sur un autre document : l’Implementation Completion and Results Report (ICR) de la Banque mondiale, publié en avril 2025. Ce rapport identifie d’abord Kikot, Grand Eweng, Song Mbengué et Mbakaou comme sites prioritaires, puis précise qu’à l’issue du processus d’optimisation et des évaluations hydrologiques, environnementales et sociales, « Mbakaou emerged as the most suitable site for technical assistance support », autrement dit, Mbakaou a été retenu comme le site présentant les meilleures conditions pour recevoir un appui technique. Et que le processus a « finalized Mbakaou as the priority site », ou encore que le processus a finalement retenu Mbakaou comme site prioritaire pour une assistance technique ciblée. Ces deux constats coexistent sans se contredire mais ils méritent une explication publique.
Il y a cependant un point décisif que cette discussion a mis en lumière. Le rapport R8 a été construit sur des configurations qui n’existent plus. En effet, il travaillait sur Kikot à 348 MW ou 488 MW, et sur Mbakaou à 277 MW. Aujourd’hui, Kikot est développé à 500 MW avec un coût réévalué, et Mbakaou est annoncé à 400 MW en combinant hydroélectricité et solaire. Les coûts, les revenus attendus et la rentabilité ont donc changé. Les calculs du rapport ne s’appliquent plus aux projets tels qu’ils sont aujourd’hui. C’est comme comparer le prix d’une maison de trois chambres pour décider d’acheter une maison de cinq chambres. Le devis ne correspond plus à ce qu’on veut construire.
Prendre des décisions d’investissement public aussi importantes sur des données obsolètes, c’est précisément ce que le CVFC interroge. Je maintiens donc ma position : Kikot est un site performant et un projet techniquement avancé. Mais le projet le plus avancé institutionnellement n’est pas automatiquement le plus prioritaire. La priorité doit être démontrée à partir de données actualisées, comparées et publiquement vérifiables.
Que faut-il au Cameroun pour jouir pleinement de ses projets énergétiques ?
Il faut passer d’une politique d’addition de mégawatts à une politique de service électrique. Je résume cela en cinq exigences.
- Une planification objective. Les projets doivent être comparés sur les mêmes critères (coût complet, LCOE, puissance garantie, délais, impacts, risques financiers) avec des données actualisées. Le projet prioritaire ne doit pas être celui qui dispose du partenaire le plus influent ou de la structure institutionnelle la plus avancée, mais celui qui offre le meilleur service au meilleur coût avec le risque le plus maîtrisé pour le contribuable.
- La cohérence entre production et réseau. Les lignes, postes et réseaux de distribution doivent être préparés en même temps que les nouvelles capacités, faute de quoi une partie de la production resterait non évacuée.
- Le redressement financier du secteur. Réduire les pertes techniques et commerciales, fiabiliser les compteurs, améliorer le recouvrement, apurer les arriérés et payer régulièrement les producteurs. C’est le même diagnostic que nous portons pour l’ensemble de la zone CEMAC : les arriérés de paiement de l’État asphyxient les entreprises et finissent toujours par revenir au contribuable.
- La gouvernance intégrée de la Sanaga. Gestion coordonnée des barrages-réservoirs, prise en compte des risques climatiques, renforcement de la sécurité des ouvrages, clarification des responsabilités institutionnelles.
- Assumer la dimension régionale. Le Cameroun doit devenir un fournisseur stratégique pour l’Afrique centrale, mais cela exige des interconnexions construites, des acheteurs solvables et des contrats robustes pas seulement des annonces.
Le Cameroun ne doit plus seulement construire des centrales. Il doit construire un système capable de transformer l’électricité en service et le service en revenus.
Plusieurs de ces projets se trouvent de part et d’autre de la Sanaga, est-ce qu’il n’existe pas finalement un risque de saturation ?
Il existe des risques réels, mais la saturation physique du fleuve n’est pas le plus immédiat.
- Le premier risque est celui du réseau. On peut multiplier les centrales sans disposer des lignes et postes nécessaires pour évacuer toute leur énergie.
- Le deuxième est économique. R8 construit des scénarios sur trente ans pour éviter que la capacité de production ne dépasse la demande solvable au risque de produire des kWh que personne ne peut acheter ou payer.
- Le troisième est financier et budgétaire, et c’est celui qui me préoccupe le plus au CVFC. Développer simultanément plusieurs mégaprojets accroît les garanties souveraines, les obligations d’achat et les engagements de compensation, chacun paraissant acceptable isolément. Mais leur accumulation peut devenir insoutenable pour le Trésor. C’est exactement le mécanisme de la dette flottante appliqué au secteur énergétique : l’État s’engage, le secteur produit, mais la chaîne de paiement se grippe et c’est le contribuable qui finit par absorber le déficit.
- Le quatrième porte sur les impacts environnementaux et sociaux cumulés. R8 insiste sur la nécessité d’une évaluation stratégique à l’échelle du bassin, plutôt que de considérer chaque barrage isolément. L’intégration régionale peut absorber une partie de la production future, mais les pays voisins ne sont pas des acheteurs automatiques : leur demande, leur solvabilité et les interconnexions doivent être démontrées.
Le problème n’est donc pas d’avoir trop de barrages mais de construire trop vite, dans le mauvais ordre, sans réseau suffisant, sans demande solvable et sans maîtrise des engagements publics.
Propos recueillis par Paul Joel Kamtchang







