Marché du Carbone : Le Cameroun perd environ 37 200 milliards Fcfa chaque année depuis 2020
Depuis 4 ans, le projet Greenzone Reforestation à Yoko commercialise des crédits carbone, estimés entre 2,8 et 7,4 milliards de FCFA, sans l’accord de la commune de céans. Dans le même temps, le Cameroun a perdu plusieurs financements internationaux, dont 1,8 milliard FCFA annulé par la Banque mondiale en 2018. Pourtant, le pays dispose d’un potentiel de séquestration évalué à 137,58 millions de tonnes de CO₂ par an. En l’absence d’un cadre réglementaire encadrant le marché du carbone, certains acteurs publics et privés captent les revenus, tandis que les collectivités locales, pourtant responsables de la préservation des forêts, restent exclues des bénéfices.
Entre l’Hôtel de ville de Yoko (département du Mbam-et-Kim, région du Centre) et sa forêt communale, il faut parcourir environ 70 km sur la route nationale numéro 15 jusqu’au village Nyem, puis encore 13 km sur une piste dégradée. Creusée par le passage répété des grumiers, la route est devenue presque impraticable. Des traces de pneus encore fraîches montrent qu’un engin lourd est passé récemment. « Ce sont les grumiers », affirme le garde forestier, François Ndengue. Selon lui, ces camions empruntent régulièrement cette route pour transporter les grumes. À moto, puis à pied, il faut près d’une heure pour atteindre cette vaste réserve de 29 500 hectares.
Mais derrière cette apparente immensité, la forêt communale de Yoko porte les cicatrices de la déforestation. En cause, la plupart des activités génératrices de revenus tournent autour de l’agriculture et de la coupe du bois. En plein cœur de cette forêt communale, un couple a installé un campement. « Nous utilisons seulement le bois mort ramassé dans les plantations. Nous ne coupons pas les arbres », assurent-ils. Pourtant, autour de leur abri, des troncs fraîchement coupés jonchent le sol. Ils ont été brûlés pour laisser davantage de lumière du jour aux jeunes cacaoyers. Ici, l’agriculture sur brûlis continue de grignoter le couvert forestier.
6 avril 2026 : visite dans la forêt communale de Yoko, à Nyem. © DataCameroon
Les chiffres confirment cette pression. Entre 2006 et 2018, d’après la revue scientifique marocaine, la forêt communale de Yoko a perdu 8 069 hectares de végétation, soit près d’un tiers de sa superficie. Cette disparition aurait entraîné l’émission de 2,071 millions de tonnes de CO₂. Face à cette dégradation, en plus de Yoko, quatre autres projets notamment Bapouh-Bana à l’Ouest, Ouro-Doukoudjé et Pitoa dans le Nord, et Tiko-Limbe dans le Sud-Ouest ont été retenus par le Programme national de développement participatif (PNDP) avec l’appui de l’Agence française de développement (AFD) comme sites pilotes du mécanisme de Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts (REDD+) au Cameroun.
Dotés d’une enveloppe globale de 13 milliards FCFA sur 30 ans (2017-2047), les différents projets du REED+ démarrent en 2017. Après quatre années d’exécution, le PNDP, indique avoir mobilisé 1,968 milliard FCFA pour la mise en œuvre des cinq projets pilotes. À Yoko, le projet doté d’un financement total de 1,946 milliard FCFA sur 30 ans, ne se limite pas au reboisement. Il cherche aussi à offrir aux populations, des activités génératrices de revenus moins dépendantes de la forêt. C’est dans ce cadre que près de 280 personnes ont été formées à des pratiques de gestion durable des ressources naturelles.
Au village Ngouetou, Athanase Gaston Ndjountse fait partie de ces bénéficiaires. Ancien pêcheur, il s’est reconverti dans l’apiculture. « Deux étangs ont été aménagés pour la pisciculture, des semences agricoles ont été distribuées et 105 hectares de parcelles ont été mis en valeur », raconte-il. À quelques kilomètres de là, Arnaud Titseng mise désormais sur l’agroforesterie. Sur plus de deux hectares, il associe des plants de teck à la culture du manioc. « Nous avons reçu des boutures améliorées de manioc que nous cultivons entre les tecks. Avec les changements climatiques, nous avons compris qu’il faut préserver notre forêt communale », explique-t-il.
Malgré ces initiatives, la pression sur la forêt communale reste forte, reconnaît l’exécutif municipal. Une situation qui compromet les objectifs du projet, notamment la préservation des 29 000 hectares de forêt communale restante et de sa bande périphérique de 10 km, soit une superficie totale de 135 172,82 hectares. Elle menace également l’ambition de neutraliser plus de 150 432 tonnes de CO₂ par an. Pourtant, au terme de la première phase pilote, 162,1 millions FCFA ont déjà été investis pour préserver cette réserve et permettre à terme à la commune, de tirer des revenus de la vente de crédits carbone.
A Bapouh-Bana, le projet s’essouffle, la forêt recule
À Bana, dans la région de l’Ouest, le constat est tout aussi préoccupant. Quelques années après le lancement du projet REDD+, les pressions sur la réserve forestière de Bapouh-Bana restent bien visibles. Dans ce massif de 4 800 hectares, étendu à 13 650 hectares avec sa zone périphérique, l’agriculture sur brûlis, les feux de brousse, l’extension des pâturages et l’exploitation artisanale du bois continuent de grignoter le couvert forestier. Les souches fraîchement coupées, visibles à l’intérieur même de la réserve, témoignent de ces pressions. « Après les campagnes de reboisement, nous entretenions les parcelles et réalisions des pares-feux pour protéger les jeunes plants. Puis tout s’est arrêté. Jusqu’à aujourd’hui, personne ne nous a expliqué pourquoi », regrette Pierre Kom, riverain de la réserve.
Le constat est partagé par d’anciens membres des brigades communautaires mises en place au début du projet. « Nous étions mobilisés pour surveiller la forêt, lutter contre les feux de brousse et participer aux reboisements. Ces activités faisaient vivre plusieurs jeunes. Aujourd’hui, les équipes ne sont plus mobilisées et les engagements semblent avoir été abandonnés », confie l’un d’eux sous couvert d’anonymat. Pour Mathurin Noukeu, du service des forêts de la commune de Bangangté, ce retrait se traduit directement sur le terrain. « La forêt continue de reculer. Les défrichements illégaux se poursuivent, les feux de brousse reviennent chaque saison sèche et la surveillance est devenue insuffisante. Sans présence régulière, les pressions humaines reprennent rapidement », observe-t-il. Au fil des années, cette perte de vitesse a également érodé la confiance des communautés. « On nous avait expliqué que préserver cette forêt permettrait de protéger un important puits de carbone et d’accéder, à terme, aux financements liés à la réduction des émissions de CO₂. Aujourd’hui, beaucoup ont le sentiment que cette promesse s’éloigne », conclut-il.
Des investissements aux résultats mitigés
À l’origine, les ambitions du REDD+ dépassaient largement le simple reboisement. Le projet devait servir de laboratoire national de la stratégie REDD+ au Cameroun. Dès son lancement, le PNDP y a consacré 850 millions FCFA. Au total, l’investissement est estimé à 13 milliards milliards FCFA, dont 2,234 milliards FCFA devaient être engagés au cours des cinq premières années pour restaurer les espaces dégradés, reboiser la réserve, renforcer la surveillance communautaire et mettre en place un dispositif de gouvernance. L’objectif était aussi économique. À terme, le projet devrait générer près de 8,73 milliards FCFA grâce à la vente de crédits carbone et à la valorisation des services environnementaux de la forêt.
Le rapport sur la transparence du mécanisme de la REDD+ au Cameroun a été publié en 2018 par l’association Forêt et développement rural (FODER). Il évalue la phase de préparation de la stratégie nationale REDD+, achevée en juin 2018, en mettant en lumière les défis majeurs liés à l’accès à l’information et à l’implication des parties prenantes, avant d’être renouvelée tous les cinq ans jusqu’en 2047. Ce rapport signale que l’accès aux documents techniques et financiers s’avérait complexe, ce qui a freiné une participation inclusive.
Cette même année, le rapport du 3ème comité de pilotage signalait que la stratégie de financement consistera à capitaliser les sources d’investissement existantes des programmes bilatéraux et multilatéraux comme le Fonds commun du programme sectoriel forêt environnement (PSFE) de la Banque de développement allemande (KfW), l’Initiative des forêts de l’Afrique centrale (CAFI), le Programme d’investissement forestier (PIF), le Fond carbone du FCPF et le Fond vert climat (FVC) ; ainsi que le secteur privé en mettant l’accent sur ceux qui ont des engagements globaux de zéro déforestation active sur le territoire national. Ces investissements initiaux, soutient-il, aideront à initier les activités REDD+ sur le terrain. Les revenus générés par les paiements basés sur les résultats issus de ces initiatives initiales seront réinvestis dans le processus pour étendre et élargir la portée des activités REDD+.
Mais sur le terrain, les résultats peinent à suivre ces ambitions. Selon le plan d’aménagement de la réserve, près de 1 495 hectares de forêt de Bapouh-Bana ont disparu entre 1988 et 2016, soit environ 31 % du couvert forestier initial, principalement en périphérie. « Les incendies ont fortement compromis les efforts de reboisement », reconnaît Roméo Tchouta, responsable du service des forêts de la commune de Bangangté. Il évoque aussi une faible appropriation du projet par certaines communautés, des difficultés de mise en œuvre et des divergences entre les communes partenaires. Pour Michel Takam, secrétaire exécutif de l’Action pour un développement équitable, intégré et durable (ADEID), les limites du projet tiennent également à l’absence de suivi régulier. « À Bapouh-Bana, la pression foncière est forte. Les défrichements continuent, le bois est toujours prélevé et vendu, mais les actions de reboisement ne suivent pas. L’absence quasi totale de patrouilles forestières laisse aujourd’hui le champ libre aux exploitants clandestins », observe-t-il.
Un laboratoire inachevé
Prince Clovis Koagne, coordonnateur national de la Fondation internationale pour le développement, l’éducation, l’entrepreneuriat et la protection de l’environnement (FIDEPE), trouve que la principale faiblesse du projet réside dans son incapacité à sortir du cadre expérimental. « Le projet est resté au stade pilote. Nous n’avons jamais réussi à assurer la continuité des actions de conservation, de surveillance et de reboisement. Après quelques réunions et quelques interventions sur le terrain, tout s’est progressivement arrêté », explique-t-il. Selon lui, les limites du projet dépassent la seule dimension environnementale. Conçu sur trente ans, avec des évaluations tous les cinq ans, le mécanisme REDD+ devait servir de laboratoire national et permettre, à terme, de générer des crédits carbone pour financer durablement la conservation des réserves et soutenir les communautés riveraines.
Mais sur le terrain, le constat est largement partagé : faute de financement durable, de gouvernance concertée et de suivi opérationnel, l’expérience n’a jamais dépassé le stade pilote. « Les réductions d’émissions n’ont jamais été réellement valorisées sur le marché du carbone. Pourtant, ces ressources auraient pu financer durablement la protection de la forêt, créer des emplois locaux et renforcer l’adhésion des populations », regrette Prince Clovis Koagne. Pour Michel Takam, de l’ADEID, la question centrale reste celle de la continuité. « La protection de cette réserve exige un engagement durable, des moyens adaptés et une présence constante sur le terrain. Sans cela, les emplois créés disparaissent et les avancées contre la déforestation s’effacent progressivement », souligne-t-il.
Exploitation illicite
Si ces projets pilotes misent avant tout sur le reboisement et la protection des forêts, leur objectif ne se limite pas à préserver les écosystèmes. Ils devraient également permettre de générer, à terme, des crédits carbone. Le mécanisme REDD+ tel que défini par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre liées à la déforestation et à la dégradation des forêts. Il est complété par le marché du carbone qui permet de récompenser ces efforts.
Concrètement, chaque tonne de CO₂ évitée ou absorbée peut être vérifiée, transformée en crédit carbone, puis vendue sur les marchés internationaux, à des entreprises ou à des États souhaitant compenser une partie de leurs émissions. C’est précisément cette perspective de revenus qui devait permettre aux communes engagées dans la conservation forestière de financer leur développement local. Pendant que l’Ouest peine à transformer ses projets de reboisement en retombées concrètes, à Yoko, la commune affirme protéger depuis près de 29 500 hectares de forêt primaire dans l’espoir de bénéficier des mécanismes de finance climat prévus par la REDD+.
En 2025, lors d’un atelier à Mbalmayo dans le Nyong-et-So’o, le maire de Yoko Dieudonné Annir Tina dit avoir découvert que cette forêt faisait déjà l’objet de transactions sur le marché carbone international. En recoupant les informations, il découvre qu’un projet carbone, associé au territoire de Yoko, circulent sur le marché volontaire à travers le projet « Greenzone Reforestation », porté par Green Earth et enregistré auprès du standard Verra depuis décembre 2024. La municipalité qui affirme n’avoir jamais été associée ni informée de cette initiative, va découvrir que le projet carbone VCS/4176 sur son territoire est validé depuis mars 2024 par le certificateur tiers Aenor Confia S.a. et qui a franchi toutes les étapes de certification, devrait générer selon Green Earth, environ 35 000 crédits carbone par an, soit l’équivalent de 35 000 tonnes de CO₂ évitées ou absorbées. Cela correspond aux émissions de plusieurs milliers de voitures, ainsi qu’à celles générées par d’autres sources de pollution, comme les usines. Malgré plusieurs sollicitations adressées à la mairie de Yoko, au ministère de l’Environnement, de la Protection de la nature et du Développement durable (MINEPDED) et à Green Earth, aucune réponse détaillée n’a été obtenue sur les flux financiers liés à ces crédits carbone, ni sur les bénéficiaires effectifs des revenus générés. Les demandes d’accès aux documents contractuels et aux mécanismes de partage des revenus sont restées sans suite ou sans réponse exploitable.
D’après les indices de prix du marché volontaire publiés par S&P Global Platts et les analyses d’Ecosystem Marketplace, les crédits issus de projets de reforestation certifiés s’échangent, en 2026, à un prix variant entre 3 et 8 dollars américains (près de 2 000 à 5 300 FCFA) l’unité. À ces niveaux, les 35 000 crédits annuels séquestrés à Yoko représentent un chiffre d’affaires potentiel compris entre 70 et 185 millions FCFA par an. Sur la durée de vie annoncée du projet, ces revenus pourraient atteindre 2,1 à 5,5 milliards FCFA et sur la durée du contrat de vente, cela représente 2,8 à 7,4 milliards FCFA.
Pour la commune de Yoko, l’enjeu porte non seulement sur la réclamation de ces recettes, mais aussi sur une question de gouvernance. Le marché volontaire du carbone repose sur une chaîne d’acteurs incluant les porteurs de projets, les certificateurs internationaux, les plateformes d’enregistrement et les acheteurs finaux de crédits. Dans le cas de la forêt communale de Yoko, cette chaîne d’acteurs est identifiable sur le plan technique et administratif, mais les flux financiers associés aux crédits carbone et leur répartition entre les parties prenantes ne sont pas publiquement documentés. Cette absence de traçabilité empêche d’établir de manière vérifiable les bénéficiaires économiques des réductions d’émissions générées sur le territoire communal. Surtout qu’au ministère de l’Environnement de la protection de la nature et du développement durable (MINEPDED), des sources anonymes indiquent qu’aucune autorisation formelle d’exploitation des crédits carbone de Yoko n’a été délivrée.
Cette situation soulève des interrogations sur les conditions d’enregistrement et de validation du projet, notamment sur l’implication de la commune et du MINEPDED. Les spécialistes interrogés évoquent d’abord le vide juridique qui entoure encore le marché du crédit carbone au Cameroun. Pour Philippe Missi Missi, ancien cadre du MINEPDED, cette lacune signifie que les réductions d’émissions restent rattachées à l’État au titre de la Contribution déterminée au niveau national (CDN). Dès lors, la commercialisation de crédits carbone sans validation des autorités nationales interroge le respect du cadre juridique environnemental camerounais, notamment la loi n° 96/12 du 5 août 1996, qui consacre la responsabilité de l’État dans la gestion de l’environnement et impose des mécanismes de contrôle et d’autorisation préalable pour toute activité susceptible d’avoir un impact écologique. Pour Christian Ngoube, assistant de recherche et expert en diplomatie environnementale au Centre pour l’environnement et le développement (CED), cette situation révèle surtout une insécurité juridique. « Le droit de l’État est violé, ainsi que les règles de gestion forestière », estime-t-il, tout en précisant que l’encadrement spécifique des marchés carbone reste insuffisant, ce qui favorise l’opacité et peut ouvrir la voie à la captation des revenus par des acteurs privés.
Des préoccupations similaires sont d’ailleurs exprimées dans d’autres communes engagées dans des projets de conservation forestière. Selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le marché du carbone repose sur deux mécanismes: le marché réglementé, encadré par des dispositions légales, et le marché volontaire, sur lequel des entreprises achètent des crédits pour compenser une partie de leurs émissions de gaz à effet de serre. C’est dans ce second cadre que s’inscrit le projet Greenzone Reforestation.
Carte de Localisation du projet Redd+ de conservation de la forêt communale de Yoko. Source : Revue scientifique marocaine.
Alors que la commune affirme n’avoir perçu aucune retombée financière liée aux crédits carbone générés par sa forêt, son engagement en faveur de la conservation est, lui, reconnu à l’international. En 2025, la commune a reçu le Trophée Initiatives Climat lors du sommet Africités, à Marrakech (Maroc), pour son Projet de protection intégrale de la forêt communale de Yoko. Une distinction saluant ses efforts en matière de préservation de l’environnement et de développement durable. « Nous avons respecté nos obligations. Il est temps que les revenus reviennent aux populations », plaide le maire Dieudonné Annir Tina. Le secrétaire général de la commune partage cette préoccupation et redoute que les bénéfices financiers associés à la valorisation du carbone échappent durablement à la collectivité, malgré les efforts consentis pour préserver la forêt. Interrogées, nos sources au MINEPDED indiquent que les promoteurs du projet Greenzone ont rencontré, courant 2024, le maire de Yoko ainsi que le ministre Pierre Hélé. Interpellé sur ces échanges, Dieudonné Annir Tina reste prudent : « je reçois plusieurs personnes depuis que la commune de Yoko s’est engagée dans la conservation et depuis la distinction obtenue à Marrakech pour le projet REDD+. Mais la commune de Yoko n’a mandaté personne pour les crédits carbone. » L’édile affirme par ailleurs envisager une action en justice, sans préciser le calendrier ni les fondements juridiques de cette démarche.
Pourtant, avec environ 22 millions d’hectares de forêts et son appartenance au Bassin du Congo, deuxième plus grand massif forestier tropical au monde après l’Amazonie, le Cameroun (3,7 millions de km²), selon la Banque mondiale, figure parmi les principaux puits de carbone de la planète. À ce titre, il est régulièrement présenté comme un acteur potentiel du marché du crédit carbone, à l’exemple du Gabon, qui a obtenu en 2021, un paiement de 17 millions de dollars au titre des réductions d’émissions réalisées entre 2016 et 2017.
Le Gabon a pu en arriver là, selon un rapport des Nations unies, grâce à des étapes et des accomplissements précis avec le statut Haut couvert forestier, faible déforestation (Hfld). Ce pays d’Afrique centrale a maintenu son taux de déforestation à moins de 0,1% pendant trois décennies, tout en conservant une couverture forestière d’environ 88% de son territoire. Création d’un réseau de parcs nationaux ; dès le début des années 2000, le pays a créé 13 parcs nationaux, protégeant ainsi d’immenses étendues de forêt tropicale et leur biodiversité, notamment 60% des éléphants de forêt d’Afrique. Pour débloquer la première tranche, le Gabon, malgré son développement, a réduit ses émissions de carbone en 2016 et 2017 par rapport à la moyenne des années précédentes. Cette baisse certifiée a permis le versement du montant.
Difficultés institutionnelles
Au Cameroun, l’écart entre les ambitions affichées de la finance climat et les résultats observés sur le terrain s’explique, selon plusieurs acteurs interrogés, par des blocages institutionnels et une coordination encore insuffisante entre les administrations chargées de mettre en œuvre le dispositif. Un ancien responsable du Secrétariat technique REDD+, interrogé dans le cadre de cette enquête, évoque sous anonymat, des tensions internes ayant ralenti la mise en œuvre du mécanisme. « Il y a eu des divergences d’approche et des conflits d’ego entre certains acteurs », confie-t-il sans toutefois préciser les administrations concernées ni les épisodes auxquels il fait référence. Si ces tensions n’ont pas pu être documentées de manière indépendante, plusieurs évaluations internationales décrivent néanmoins un dispositif institutionnel particulièrement complexe. Le rapport d’étape transmis par le Cameroun au Forest Carbon Partnership Facility (FCPF) en 2017 souligne la multiplicité des administrations impliquées dans la mise en œuvre de la REDD+, tandis que l’évaluation indépendante du mécanisme relève des difficultés récurrentes de coordination entre les parties prenantes. Pour Ronel Boris Tatang Tedong, environnementaliste, cette gouvernance éclatée constitue l’une des principales fragilités du mécanisme. Lorsque plusieurs administrations interviennent sans mécanisme de coordination clairement défini, les responsabilités se chevauchent, les décisions se ralentissent et le suivi des engagements devient plus difficile. Selon lui, cette fragmentation réduit l’efficacité des projets et complique la mobilisation des financements ainsi que leur mise en œuvre.
Au-delà de ces tensions institutionnelles, le mécanisme REDD+ est demeuré fortement dépendant des financements extérieurs. Selon la Stratégie nationale REDD+ du Cameroun de 2018, la phase de de préparation a bénéficié d’un montant de 3,5 millions de dollars (environ 2,1 milliards FCFA), du Forest Carbon Partnership Facility (FCPF), complété par un appui de 2,8 millions de dollars de la Coopération allemande (KfW) à travers le Fonds commun du Programme sectoriel Forêt-Environnement (PSFE). Un financement additionnel de 5 millions de dollars (près de 3 milliards FCFA) a ensuite été mobilisé par le FCPF. Une dépendance aux financements extérieurs que Jean Raoul Mebara, environnementaliste, impute au faible budget consacré au secteur de l’environnement. Au cours de la dernière décennie, le budget du MINEPDED, est resté faible malgré une augmentation de 22,28 % en 2026, passant de 11,58 milliards FCFA en 2025 à 14,16 milliards FCFA. Soit seulement 0,16 % du budget général de l’État, qui s’élève à 8 816,4 milliards FCFA.
« Lorsqu’un programme repose essentiellement sur des financements extérieurs, sa mise en œuvre devient tributaire des décisions des bailleurs. Les retards de décaissement, les suspensions de financement ou les réorientations des priorités peuvent ralentir, voire interrompre certaines activités prévues », analyse selon Ronel Boris Tatang Tedong, environnementaliste. Pourtant, précise-t-il, un mécanisme comme le REDD+ nécessite des financements continus afin d’assurer la surveillance des forêts, le suivi des émissions, la certification des réductions de carbone ainsi que l’accompagnement des communautés locales.
L’ancien responsable au secrétariat du mécanisme REDD+ poursuit en ajoutant que certaines dépenses ont été rejetées par la Banque mondiale en raison de retards dans la mise en œuvre, de difficultés de décaissement et d’insuffisances dans les procédures de gestion. Conséquence, des suspensions de décaissements, des ajustements financiers et des demandes de remboursement. Il n’a toutefois pas été en mesure de préciser la nature des dépenses concernées ni les montants en jeu, des éléments que notre enquête n’a pas pu établir de manière indépendante. Il est à noter que ces situations s’inscrivent dans le cadre des mécanismes de contrôle fiduciaire de la Banque mondiale, qui impose des standards stricts de traçabilité et de conformité des dépenses. L’audit du projet REDD+Cameroun (2016–2017) réalisé par la Banque mondiale met en évidence des enjeux de conformité financière dans l’exécution des activités. Dans ce type de dispositif, les sanctions peuvent inclure, le rejet de dépenses non éligibles, les obligations de remboursement, la suspension temporaire de décaissements et la restructuration du projet. Pour le cas du Cameroun, il s’agit de la suspension temporaire des financements.
L’or vert
Malgré l’adoption officielle d’un cadre stratégique, la Banque mondiale a finalement annulé en 2018 un financement additionnel de 2,8 milliards FCFA (5 millions de dollars). Les motifs invoqués sont des retards de mise en œuvre, difficultés de décaissement et fragilités institutionnelles qui ont freiné l’opérationnalisation du mécanisme REDD+ dans le pays. Pourtant, la Banque mondiale souligne que les forêts constituent aujourd’hui l’un des actifs climatiques les plus sous-valorisés au monde. Leur contribution annuelle à la planète est estimée à environ 34 600 milliards FCFA (62 milliards de dollars) en services écosystémiques, dont 96 % sont directement liés à la séquestration du carbone. Dans son rapport sur la situation économique du Cameroun, intitulé « L’or vert du Cameroun : valoriser les forêts et le capital naturel », la Banque mondiale estime que « la valeur monétaire totale des services écosystémiques du Cameroun a presque doublé, passant de 19 500 milliards Fcfa en 2000 à 37 200 milliards FCFA en 2020 ». Près de 96 % de cette valeur est liée à la séquestration du carbone. Malgré ce potentiel, le Cameroun ne capte qu’environ 112 milliards FCFA par an (200 millions de dollars) de cette valeur à cause des difficultés institutionnelles sus-évoquées. Pourtant, la stratégie mondiale de financement climatique et de transition verte met désormais l’accent sur la valorisation du capital naturel.
Si le rapport précise que « la valeur mondiale des services écosystémiques forestiers camerounais est considérable (à 62 milliards USD annuels, soit environ 35 300 milliards FCFA, dont 96 % pour la séquestration du carbone) », il signale que « seule une part infime (0,3%) bénéficie au pays lui-même ». Ce déséquilibre économique, préconise-t-il, « souligne la nécessité d’intensifier les mécanismes internationaux de financement climatique (REDD+, alignement sur l’Accord de Paris) afin d’assurer une meilleure adéquation entre les externalités positives au niveau mondial des forêts camerounaises et les mécanismes nationaux d’incitation à leur préservation ».
Dérives
Le rapport de la Banque mondiale alerte sur l’accélération de l’épuisement des forêts du Cameroun après 2010. « Le rythme de conversion des forêts de plaine en forêt mosaïque entre 2010 et 2020 a été plus de cinq fois supérieur à celui observé la décennie précédente, en raison de la déforestation agricole et du développement des infrastructures. Ce rythme dépasse le renouvellement naturel, menaçant la biodiversité et les services écosystémiques essentiels », insiste la Banque mondiale. Ces pertes forestières, observe-t-elle, révèlent un lien étroit avec l’activité humaine, notamment la proximité des centres urbains et des principaux axes de communication.
Sur le site de Green Earth, plusieurs multinationales dont Toyota, Unilever, ING Group, Samsung, Nestlé, PayPal et Coca-Cola, apparaissent comme acheteurs de crédits carbone issus du projet Greenzone. Dans ce circuit encore peu régulé, la question de la gouvernance du marché carbone au Cameroun devient centrale. Pour Christian Ngoube, Assistant de recherche et expert en diplomatie environnementale au Centre pour l’environnement et le développement (CED), l’absence d’un cadre juridique spécifique crée une zone de vulnérabilité. « Lorsqu’il y a un vide juridique, cela ouvre la porte à de nombreuses dérives (…) des acteurs internes ou externes peuvent capter ces crédits carbone et les dividendes », explique-t-il, tout en évitant de qualifier la situation de kleptocratie. Dans cette perspective, des réformes sont jugées nécessaires, notamment l’instauration d’un agrément strict des intermédiaires et d’un système de certification plus transparent. Au ministère de l’Environnement, le point focal climat, Timothé Kagonbe, indique que des avancées sont en cours, notamment avec la validation des mesures d’application de l’article 6 de l’Accord de Paris signé par le Cameroun le 22 avril 2016 et ratifié le 29 juillet 2016. Cet article établit les règles de coopération volontaire entre les États pour atteindre leurs objectifs climatiques, notamment via les marchés internationaux du carbone. Il permet ainsi au Cameroun d’échanger des réductions d’émissions et de mobiliser des financements pour ses projets environnementaux. Ainsi que la finalisation du document de référence des forêts camerounaises. Selon lui, ces outils devraient permettre de structurer un marché carbone capable de générer des bénéfices importants pour le pays.
Enquête réalisée par : Aurélien Kanouo Kouénéyé et Michel Enony
Dans le cadre de la cohorte 1 des académies du Data Journalisme : « de l’ombre aux sanctions : enquêter, plaider et résister à la kleptocratie » avec le soutien de Opening Central Africa (OCA) et NED.









