CAMEROUN : LA DETTE RÉELLE DÉPASSE 17 350 MILLIARDS ET DONC 51% DU PIB. DÉCRYPTAGE DU GRAND BLUFF DES CHIFFRES DE NOTRE DETTE

 À première vue, les voyants économiques du Cameroun affichent une relative sérénité. La Caisse Autonome d’Amortissement (CAA), gestionnaire de la dette publique, publie des statistiques rassurantes : au 30 juin 2026, l’encours de la dette globale s’établit à 15 607 milliards de FCFA, soit 44,2 % du Produit Intérieur Brut (PIB).  Ce chiffre maintient confortablement le pays en dessous du plafond communautaire de la CEMAC (70 %) et de la limite de sécurité nationale de 50 %. Pourtant, derrière cette vitrine officielle, les institutions financières internationales et les analystes indépendants tirent la sonnette d’alarme : En intégrant les passifs hors-bilan, la dette réelle consolidée du Cameroun dépasse en réalité les 17 350 milliards de FCFA, franchissant la barre critique des 51 % du PIB. Plongée pédagogique au cœur des chiffres, des non-dits méthodologiques et des lourdes conséquences macroéconomiques de ce basculement.

  1. LE GRAND ÉCART DES CHIFFRES : MÉTHODE CAA vs MÉTHODE CONSOLIDÉE* 

Pour comprendre comment le Cameroun affiche une dette « allégée », il faut analyser la méthodologie comptable de la CAA.

La méthode officielle de la CAA (15 607 milliards FCFA)

La CAA applique une comptabilité de caisse stricte centrée sur l’administration centrale (14 659 milliards FCFA) et une portion congrue des entreprises publiques (923 milliards FCFA) et des collectivités locales (25 milliards FCFA). Cette méthode présente un biais majeur : elle exclut systématiquement les arriérés de court terme et les engagements commerciaux des entités publiques non garantis explicitement par l’État.

Les limites du calcul officiel et la réalité consolidée

Pour obtenir la dette réelle du secteur public, les partenaires multilatéraux réintègrent les passifs que l’État tente de masquer :

L’explosion de la dette flottante : 

Les Restes à Payer (RAP) de plus de trois mois dus aux fournisseurs locaux culminent à 1 026,3 milliards de FCFA. Véritable dette contractée auprès du secteur privé national, elle n’apparaît pas dans l’encours de la CAA.

Le passif non consolidé des géants parapublics : 

Les dettes croisées et les arriérés commerciaux d’entreprises stratégiques comme la Sonara, Camtel ou le distributeur d’énergie SOCADEL (EX Eneo) pèsent plusieurs centaines de milliards de FCFA. L’État en est le garant ultime.

Les engagements des PPP : 

Les garanties de revenus et de loyers futurs adossées aux grands projets d’infrastructures ne sont pas provisionnées.

 

Le verdict est mathématique. En additionnant ces éléments, la dette consolidée bondit à ~17 350 milliards de FCFA, soit 51 % du PIB. Le Cameroun vient officiellement de violer le garde-fou de 50 % qu’il s’était lui-même fixé dans sa Stratégie d’Endettement à Moyen Terme (SEMT). 

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2 UN COUP D’ARRÊT POUR LA SND30 ET LES ÉQUILIBRES MACROÉCONOMIQUES

Ce franchissement invisible du plafond critique engendre des ondes de choc à tous les étages de l’économie nationale.

L’asphyxie de la SND30

La Stratégie Nationale de Développement (SND30), qui vise l’émergence du pays à l’horizon 2030, table sur une croissance ambitieuse de 7 % par an soutenue par de grands chantiers industriels. Le franchissement des 51 % bloque la capacité de l’État à mobiliser les 3 197 milliards de FCFA d’emprunts globaux prévus pour l’année 2026 sans aggraver son profil de risque. Les subventions à la politique d’import-substitution sont gelées, retardant la transformation structurelle du pays.

L’impact sur les principaux agrégats économiques

L’effet d’éviction du secteur privé :

Pour pallier le manque de financements extérieurs, l’État s’endette massivement sur le marché financier régional (BVMAC). Il assèche ainsi la liquidité bancaire disponible pour les PME locales.

Le fardeau du service de la dette : 

Au premier semestre 2026, l’État a englouti 1 059,3 milliards de FCFA pour le seul remboursement de sa dette (dont 149,9 milliards uniquement en intérêts).

Cette hémorragie budgétaire compresse drastiquement les dépenses d’éducation, de santé et d’investissements publics.

  1. LE RAIDISSEMENT DES BAILLEURS DE FONDS ET DES MARCHÉS FINANCIERS

Face à ce manque de transparence, les partenaires du Cameroun durcissent le ton :

Le piège du « Risque élevé de surendettement » : Le FMI et la Banque Africaine de Développement maintiennent fermement le Cameroun dans cette catégorie d’alerte, refroidissant les ardeurs des investisseurs, s’endetter auprès de ces derniers exigent davantage l’augmentation des pressions fiscales, l’assujettissement à des programmes d’ajustement structurel.

Le renchérissement du crédit : Le Cameroun prépare actuellement une émission obligataire environnementale et sociale (ESG) d’environ 400 milliards de FCFA. Face au franchissement des 51 % du PIB, les marchés internationaux exigeront une prime de risque élevée, faisant exploser les taux d’intérêt de cette levée de fonds.

  1. 4. SORTIR DE L’IMPASSE : LES SOLUTIONS PRIORITAIRES ET L’URGENCE DES SEND

 Pour redresser la barre sans bloquer la machine économique, le gouvernement camerounais doit actionner deux leviers majeurs et immédiats.

Le pivot absolu vers les Partenariats Public-Privé (PPP)

Le budget de l’État ne pouvant plus supporter de nouvelles dettes directes, les PPP deviennent la seule voie viable pour financer les infrastructures de la SND30 (autoroutes, ports, centrales électriques). En confiant la construction et l’exploitation au secteur privé, l’État convertit une dette immédiate en un étalement de charges futures, préservant ainsi son ratio d’endettement à court terme.

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L’urgence absolue de régler la problématique des SEND

Le véritable gisement de croissance et de liquidité réside dans les SEND (Soldes Engagés Non Décaissés). Il s’agit de financements extérieurs déjà accordés par les bailleurs de fonds (plusieurs milliers de milliards de FCFA cumulés au fil des ans), mais bloqués en raison de la lenteur administrative du Cameroun (retards d’expropriation, absence de fonds de contrepartie, lourdeurs bureaucratiques). Le règlement de la problématique des SEND est une urgence absolue. Lever les goulots d’étranglement qui paralysent ces fonds apporterait une immense bouffée d’oxygène de liquidité à l’économie nationale. Cela permettrait de relancer immédiatement des dizaines de projets d’infrastructures en souffrance, sans injecter un seul franc de nouvelle dette dans le bilan de l’État.

 CONCLUSION : LE COÛT DE L’OPACITÉ ET L’IMPÉRATIF DE VÉRITÉ

La stratégie actuelle du gouvernement, qui consiste à utiliser un mode de calcul biaisé pour minimiser l’encours officiel, répond à un objectif à court terme : Continuer à afficher un ratio artificiellement bas pour forcer l’obtention de nouveaux crédits auprès des partenaires.

Cependant, cette politique de l’autruche a des effets pervers destructeurs. Elle retarde la mise en œuvre des réformes structurelles, détruit la confiance des PME locales étouffées par les arriérés, et fragilise la crédibilité du Cameroun sur la scène financière internationale. Il est temps pour Yaoundé de faire le choix de la transparence budgétaire totale. Reconnaître que la dette consolidée se situe à 51 % du PIB permettra enfin d’aligner les solutions envisagées sur la réalité économique du pays. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que le Cameroun pourra assainir ses finances publiques et préserver les promesses de prospérité de la SND30.

Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU

N.B :  texte de l’auteur ; liens hypertextes ajoutés par la rédaction

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