QUAND LA FORCE REMPLACE LE DROIT : CHRONIQUE D’UN GLISSEMENT DANGEREUX
Au Kamerun, un phénomène inquiétant s’installe insidieusement : la privatisation de la force et la banalisation de la justice expéditive. Entre abus d’autorité, recours aux « gros bras » et montée de la vindicte populaire, l’État de droit semble vaciller, laissant le citoyen ordinaire sans recours.
Une force publique détournée de sa mission
Dans un État moderne, les forces de l’ordre sont censées garantir la sécurité de tous, sans distinction. Pourtant, une dérive s’observe : leur mobilisation au profit d’intérêts privés. Entreprises et particuliers influents semblent pouvoir s’attacher les services de ceux qui devraient incarner l’impartialité. « La loi est censée être la même pour tous, mais dans les faits, elle semble avoir des propriétaires », confie un observateur désabusé. Ce détournement fragilise la confiance dans les institutions. Lorsque la force publique devient un outil à géométrie variable, elle cesse d’être un rempart pour devenir un levier de domination.
Les « gros bras », nouveaux arbitres des conflits
Plus préoccupant encore, l’émergence d’acteurs informels dans la gestion des litiges. Des individus sans statut légal sont désormais sollicités pour trancher des différends : conflits fonciers, recouvrements de loyers, expulsions sans décision judiciaire. La règle devient alors simple : celui qui peut mobiliser la force physique impose sa volonté. « Ce n’est plus le droit qui tranche, c’est le rapport de force », déplore un juriste. Ce phénomène installe une justice parallèle, brutale et arbitraire, où la légitimité ne repose plus sur la loi mais sur la capacité de nuisance.
La tentation dangereuse de la justice populaire
À ce tableau déjà sombre s’ajoute la montée de la justice populaire. Des citoyens, excédés ou méfiants vis-à-vis des institutions, se font eux-mêmes justice face à des présumés délinquants. Ces scènes de lynchage, parfois filmées et relayées, traduisent une rupture profonde entre la population et l’appareil judiciaire. « Quand les citoyens cessent de croire en la justice, ils deviennent eux-mêmes juges et bourreaux », rappelle un sociologue. Mais cette justice expéditive est un piège : elle repose sur la rumeur, l’émotion et l’erreur, et ouvre la voie à des dérives irréversibles.
Le citoyen lambda, grand perdant
Dans ce désordre généralisé, une catégorie paie le prix fort : le citoyen ordinaire. Celui qui ne dispose ni de relations, ni de moyens financiers, ni de capacité de coercition. Même lorsqu’il est dans son droit, il se retrouve souvent contraint de céder, faute de protection effective. « Avoir raison ne suffit plus, il faut pouvoir l’imposer », constate amèrement un habitant. Ce basculement est lourd de conséquences : il consacre l’inégalité devant la loi et installe un sentiment d’injustice durable.
Restaurer l’autorité du droit
Un État ne se mesure pas seulement à ses institutions, mais à leur capacité à s’imposer à tous. Là où la force remplace le droit, c’est la société tout entière qui vacille. Restaurer la primauté de la loi suppose des actes forts : encadrer strictement l’usage des forces de sécurité, sanctionner les abus, lutter contre les milices informelles et réhabiliter la confiance dans la justice. Car une chose est certaine : lorsqu’un pays ressemble à une jungle, personne n’est véritablement en sécurité pas même les plus puissants.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que les liens hypertextes sont de la rédaction







