Insécurité: «entre le Cameroun et le Tchad, la coopération sécuritaire n’était pas optimale»

Dr Raoul Sumo, chercheur

Dr Raoul Sumo, chercheur principal à l’Observatoire sur la criminalité et la violence en Afrique centrale (GI-TOC) revient sur les 12 ans de Boko Haram dans le Lac Tchad. Il fait par ailleurs un diagnostic sans complaisance en restant pessimiste sur les méthodes employées par les Etats victimes pour éradiquer Boko Haram.

Les premières attaques armées de Boko Haram au Cameroun ont eu lieu le 17 mai 2014 marquant ainsi le début d’un épisode plus douloureux. 12 ans plus tard, où en est-on ?

Alors, en 12 ans, on peut dire que beaucoup d’eau a  coulé sous le pont. Il y a des aspects positifs, des aspects négatifs.

En ce qui concerne les aspects positifs, notamment les victoires, on peut dire qu’au moment du déclenchement de la guerre en mai 2014, beaucoup d’Arabes étaient fermement engagés dans un processus de territorialisation. La secte avait réussi à prendre le contrôle de toutes les bases militaires nigériennes de la dorsale Nord-Est, parmi lesquelles Pulka, Gwoza et tout le reste. Le renforcement des capacités de l’armée camerounaise et surtout le développement de la coopération régionale a permis de stopper justement cette poussée des djihadistes de ce processus de territorialisation. Par la suite, on a eu des engins explosifs improvisés, des attentats suicides, dont les attentats les plus notables sont ceux de N’Djamena et ceux de Maroua.

Il faut dire que depuis 2022, on n’a pas enregistré d’attentats suicides au Cameroun, mais les engins explosifs improvisés se sont multipliés. Les attaques coordonnées des armées de la sous-région ont permis de détruire le noyau dur du mouvement. Mais l’une des conséquences de ce succès, entre guillemets, c’est l’atomisation du front, avec des petits groupuscules beaucoup plus résilients qui se sont installés dans certains sanctuaires.

Au voisinage du Cameroun, par exemple, vous avez de nombreux groupes affiliés à Boko Haram originel, mais également affiliés à  Iswap qui continuent à sévir le long des frontières, dans les monts Mandara de manière générale, mais également dans le Lac-Tchad. Donc vous avez cette atomisation du front, avec des groupes qui continuent à mener des incursions contre des villages, notamment des incursions de prédation dans la zone du Mayo-Tsanaga, par exemple, vous avez dans la zone de Mayo Moskota ou Vreket de manière générale, où vous avez des incursions quasi régulières de groupes résiduels de djihadistes qui se sont installés dans les montagnes et qui descendent pour se ravitailler. Vous avez également une multiplication des attaques contre les maillons faibles du dispositif camerounais de la défense, notamment la force multinationale, le premier secteur de la force multinationale, dont les capacités ont été réduites ces dernières années du fait du changement des priorités de l’Union Européenne, principal bailleur de fond de cette force.

Donc vous avez les attaques contre les forces de défense, mais vous avez également dans le Lac-Tchad des attaques contre les postes clés de l’armée camerounaise, notamment avec un dispositif qui est en train d’être mis en place par le BIR dans le lac Tchad. C’est pour ça que dans les villages Darak et Bargaram, vous avez de nombreuses attaques des groupes liés à Djaf, mais également à Iswap, pour qui les attaques sont un moyen de contrôler, si vous voulez, l’un des principaux circuits logistiques des djihadistes. Donc beaucoup de choses se sont passées, la situation s’est passablement dégradée.

En dépit des milliards, des dizaines, des centaines, voire des centaines de milliards investis par les bailleurs de fonds de manière générale, les organisations humanitaires, l’Union Européenne et consorts, on a naïvement pensé que les causes profondes de cette crise étaient socio-économiques. Malheureusement, les problèmes de gouvernance et autres problèmes, quand je parle de problèmes de gouvernance, je parle des problèmes fonciers, des problèmes de redistribution des ressources n’ont pas été réglés, et malheureusement les djihadistes repartent de plus belle. D’ailleurs, on est dans une logique, une dynamique qui est observable dans tout le reste de la sous-région, où les groupes djihadistes, après une certaine accalmie, semblent reprendre du poil de la bête.

Malheureusement, les thérapies qui ont été administrées aujourd’hui n’ont pas permis de désaffiner, ou tout au moins de régler les dysfonctionnements qui ont permis justement l’émergence du djihadisme dans cet espace.

La force mixte multinationale qui avait été mise sur pied pour endiguer le phénomène, semble sujette à plusieurs maux. Quelle évaluation faire à ce sont de son implication dans cette lutte ?

 La force multinationale Mixte est une très belle initiative. Elle a permis aux pays de mutualiser leurs efforts. Pays dont l’action a longtemps été plombée par des contentieux historiques qui ont entraîné des retards à l’allumage de la coopération régionale et sous-régionale, de lutte contre les djihadistes.

Là, on avait des djihadistes sans frontières qui passaient allègrement d’un espace à un autre, dans un espace très intégré, notamment le bassin du Lac-Tchad, où les migrations, où les mobilités sont multiséculaires. Les pays ont longtemps eu des difficultés à coopérer. Le Tchad, le Cameroun, le Nigeria et le Niger avaient un ensemble de contentieux.

Par exemple, entre le Cameroun et le Nigeria, le long contentieux territorial avait l’effet des séquelles. Entre le Nigeria et le Tchad, les incidents de Kaina Saram en 1984 ont laissé des séquelles. Même entre le Cameroun et le Tchad, la coopération sécuritaire n’était pas optimale.

Mais face à un ennemi commun, et avec l’assistance de la France, parce que l’on se souvient très bien que c’est à l’issue du sommet de Paris sur la sécurité au Nigeria que les chefs de l’État, sous houlette de François Hollande, ont accepté justement de mutualiser leurs efforts et de soutenir le président Goodluck Jonathan. Donc il faut dire que c’est une très belle initiative qui a permis à des États ayant des contentieux historiques de surmonter ces contentieux-là pour faire face à un ennemi commun. Malheureusement, la force multinationale porte des péchés originels.

Le plus important, c’est le format des troupes. Vous avez une force qui en réalité n’a de multinationale que de nom, puisque chaque État combat sur son territoire ou alors tout au plus dans la partie contiguë. Et pour les grandes opérations, on constitue des task-forces momentanées pour lutter contre les grands sanctuaires du djihadisme.

Par voie de conséquence, vous avez des opérations de Lake Sanity par exemple, qui sont organisées à des intervalles très irréguliers et les offensives sont généralement réduites à néant parce qu’on laisse un, deux ans pratiquement après des opérations, laissant ainsi le temps au djihadiste de se reconstituer, au réseau de se reconstituer. Ça, c’est l’un des péchés originels de Boko Haram, le format des forces. Le deuxième péché, c’est la forte dépendance vis-à-vis des financements extérieurs.

Je crois que les pays de la sous-région n’ont pas réussi à mettre en place des mécanismes endogènes de financement de cette force. La force multinationale dépend en grande partie des financements extérieurs, dont de l’Union Européenne, et le changement de priorité stratégique de l’Union européenne depuis le début de la guerre en Ukraine a fait que, d’une manière ou d’une autre, la force multinationale manque de moyens. Là, on a qu’à voir un peu l’état des troupes, l’état des casernes, l’état des moyens roulants.

Les blindés, par exemple, qui ont été acquis à un moment donné, ne sont plus en condition opérationnelle, d’où les difficultés aujourd’hui, les secteurs de la force multinationale constituent des facteurs de vulnérabilité. Il y a plusieurs autres facteurs qui font que la force multinationale n’ait pas toujours atteint ses objectifs.

La question des priorités nationales, le principal pays qui aurait dû être le principal, le pays pivot de la force multinationale, c’est le Nigéria. Le Nigéria est confronté à beaucoup d’autres problèmes, importants notamment au nord-ouest du pays, au centre du pays, avec le banditisme rural et transfrontalier qui prend des proportions importantes, avec des généraux qui sont pris en otage. L’un d’eux est mort en otage récemment.

Donc, vous avez justement le Nigéria pour qui la priorité stratégique n’est visiblement plus, numéro un en tout cas n’est visiblement plus Boko Haram. Donc, il y a ça, mais on peut espérer qu’avec l’appui des Américains et des partenaires internationaux, les choses vont évoluer. Donc, il y a plusieurs autres problèmes, notamment les effectifs.

Les effectifs actuels de la force multinationale ne permettent pas de couvrir quasi intégralement le territoire. Je pense notamment au Nigéria où justement vous avez des endroits, des pans entiers qui sont abandonnés. Troisième facteur, il y a l’attitude, le choix de la défense par le Nigéria.

Les autorités nigériennes ont choisi la défense forte, c’est-à-dire on protège les grandes villes et consorts et les zones rurales sont littéralement abandonnées aux djihadistes. Cela constitue une autre contrainte majeure pour les autres pays de la sous-région. Donc, il y a plusieurs problèmes structurels de la force multinationale qui l’empêchent d’atteindre pleinement ses objectifs. J’en ai retenu quelques-uns.

L’ACLED dans son dernier rapport sur le Djihadisme semble démontrer une progression de ce phénomène et des différentes alliances qui se sont durablement enracinés dans le bassin du Lac Tchad. Autrement dit, BH n’est pas près de s’arrêter ?

Malheureusement, le Djihadisme en Afrique, dans le lac Tchad en particulier, n’est pas prêt de s’arrêter. Parce que tant qu’on n’a pas fait un diagnostic lucide des dysfonctionnements qui ont conduit à la situation actuelle, on sera en train de tourner en rond. On a, les partenaires au développement, longtemps privilégié une approche socio-économique du problème.

Pourtant, je crois qu’au cœur même des dysfonctionnements qui ont conduit au développement du Djihadisme dans la sous-région, il y a des problèmes de gouvernance. Et je crois qu’il est important de revoir tout cela. Tant que le bon diagnostic n’est pas fait, la thérapie, bien entendu, ne sera pas efficace.

Bien entendu, je ne nie pas les raisons socio-économiques, mais il faut gérer de manière optimale la question de la prise en charge des démobilisés des anciens Djihadisme, par exemple, est totalement disproportionnée. Je veux dire, il n’y a pas suffisamment de moyens pour la réintégration des djihadistes. Il n’y a pas suffisamment de moyens pour le développement socio-économique des espaces concernés.

Je crois qu’il y a un ensemble de problèmes qu’il faut régler, mais le plus important, c’est la question du diagnostic. Vous savez, le Djihadisme, c’est d’abord et avant tout une manière de voir le monde, et on a parfois tendance à privilégier les approches kinétiques, c’est-à-dire que par la force. Pourtant, on ne vint pas une manière de voir le monde avec la force uniquement.

Donc, il est important de faire un enjeu lucide, de trouver le juste milieu entre les considérations militaires, socio-économiques, mais surtout politiques, parce que le plus important, c’est à ce niveau et c’est à ce niveau prioritairement qu’il faudra réagir.

Propos recueillis par Paul Joël Kamtchang

 

Insécurité : « Boko Haram ne cherche plus à semer la terreur par le massacre»

Christian Owona Eyenga, Chercheur

 Entre 2017 et 2026, les attaques de Boko Haram dans l’Extrême-Nord ont profondément changé de visage. Si les massacres ont diminué, les enlèvements se sont multipliés, devenant un levier de financement, de négociation et de contrôle pour le groupe armé. Christian Owona Eyenga, Chercheur, Expert et Consultant international spécialisé en Défense, Paix et Sécurité (Option : Les nouvelles menaces sécuritaires , décrypte les ressorts de cette mutation, ses conséquences pour les populations civiles et les risques d’une recrudescence de la violence en 2026.

Pourquoi Boko Haram est-il passé de l’assassinat de masse à la capture d’êtres humains?

L’inversion de la stratégie de Boko Haram, observée à partir de 2020, s’explique par une combinaison de facteurs économiques, tactiques et organisationnels. Économiquement, le groupe a progressivement transformé l’enlèvement en une source de financement durable via le versement de rançons, une pratique de plus en plus courante surtout avec le durcissement international du traçage des flux financiers terroristes. Contrairement aux massacres qui génèrent une réaction militaire massive et une prise de conscience internationale immédiate, les enlèvements permettent un revenu récurrent et discret. Sur le plan stratégique, la prise de pouvoir par la faction ISWAP (État islamique en Afrique de l’Ouest) après la mort d’Abou Abubakar Shekau en avril 2021 a marqué un tournant : ISWAP privilégie une approche plus « rationnelle », évitant les attaques suicides spectaculaires au profit d’opérations ciblées comme les enlèvements à des fins d’échange de prisonniers, de travail forcé ou d’esclavage sexuel.

  Enfin, les otages deviennent des leviers de négociation avec l’État, des boucliers humains lors d’opérations militaires, ou une main-d’œuvre exploitable dans les zones sous contrôle du groupe. Cette évolution reflète donc une adaptation pragmatique de Boko Haram aux contraintes sécuritaires, économiques et géopolitiques du bassin du Lac Tchad.

Comment interpréter l’évolution des chiffres entre 2017 et 2026, notamment la baisse initiale des victimes tuées et l’augmentation des enlèvements à partir de 2023 ?

L’évolution des chiffres entre 2017 et 2026 révèle une transformation profonde de la nature de la menace que représente Boko Haram pour l’Extrême-Nord camerounais. Entre 2017 et 2019, sous le commandement de Shekau, le groupe pratiquait un terrorisme de masse : attaques suicides, massacres dans les marchés et les camps de déplacés, comme celui de Bodo en 2020 où un camp de personnes déplacées a été frappé par une attaque-suicide. À partir de 2020, on observe une baisse marquée des homicides collectifs, coïncidant avec la montée en puissance de la faction ISWAP, plus prudente et moins attirée par le sanglot médiatique.

À partir de 2023, les enlèvements explosent : 224 cas en 2023 contre 189 morts, 256 contre 204 en 2024, et une hausse spectaculaire à 516 enlèvements pour seulement 183 morts en 2025. Cette inversion est un changement de logique : Boko Haram ne cherche plus à semer la terreur par le massacre, mais à exploiter les êtres humains comme ressources. L’année 2026 confirme cette tendance, avec déjà 136 enlèvements et 50 morts en seulement trois mois (janvier-avril), ce qui indique une accélération de la dynamique de capture. Cette progression n’est pas anodine : elle reflète à la fois la réorganisation interne du groupe, l’épuisement des ressources humaines par les pertes militaires, et la vulnérabilité accrue des populations civiles dans une zone où la présence étatique reste faible.

 

Selon nos données, sur un total de 2 152 personnes tuées par Boko Haram entre 2016 et 2026, la majorité des victimes sont des hommes. Comment analysez-vous  cette prédominance des victimes de sexe masculin tant du côté des gens tués que du côté des enlèvements?

La disproportion que vous observez dans vos données s’explique par une combinaison de facteurs sociologiques, économiques et stratégiques propres aux modes d’action de Boko Haram dans le Bassin du Lac Tchad. 

  1. Facteurs socioculturels et rôles économiques traditionnels

Dans les zones rurales touchées par l’insurrection (Extrême-Nord du Cameroun, Nord-Est du Nigeria, Ouest du Tchad), la division du travail reste fortement gérée par le genre :

-Exposition spatiale : Les hommes sont traditionnellement chargés des activités économiques extérieures (agriculture, élevage, commerce itinérant, pêche). Étant davantage amenés à circuler en dehors de la sécurité des villages, ils constituent les cibles directes lors des incursions, embuscades ou attaques sur les axes routiers et les marchés.

Capital économique et solvabilité : Pour les enlèvements contre rançon, le groupe cible en priorité les chefs de famille, commerçants ou propriétaires de bétail, perçus comme disposant de ressources financièrement mobilisables ou de réseaux familiaux capables de réunir rapidement des fonds.

  1. Stratégies sécuritaires locales et comités de vigilance

-Ciblage stratégique de la défense communautaire : Pour contrer l’avancée du groupe, les populations ont mis en place des comités de vigilance, composés très majoritairement d’hommes. Boko Haram vise prioritairement ces acteurs pour affaiblir les capacités de résistance des villages avant de mener des pillages.

Neutralisation des menaces potentielles : Dans la logique tactique du groupe, éliminer les hommes adultes et adolescents revient à éliminer les recrues potentielles pour l’armée régulière ou les comités de défense locaux.

  1. Une dissymétrie des modes opératoires selon le genre

Il est crucial de préciser que si les hommes constituent la majorité des victimes décédées et des personnes kidnappées contre rançon, les femmes subissent des formes de violence distinctes mais tout aussi dévastatrices :

-Les femmes et jeunes filles sont davantage exposées aux enlèvements à des fins de mariages forcés, d’esclavage sexuel, d’exploitation domestique ou d’enrôlement contraint comme kamikazes (attentats-suicides).

-Ces rapts féminins entrent rarement dans le cadre de négociations financières, ils sont souvent répertoriés différemment des « enlèvements contre rançon », ce qui explique en partie leur faible proportion dans cette catégorie spécifique de votre étude.

En somme, ces chiffres reflètent une stratégie où les hommes sont ciblés en tant qu’acteurs économiques et piliers de la sécurité communautaire, tandis que d’autres formes de violences ciblées frappent spécifiquement les femmes.

 

 L’État peut-il tracer ou bloquer ces flux financiers sans mettre en péril la vie des otages ?

La question de tracer ou bloquer les flux financiers liés aux rançons sans mettre en péril la vie des otages est complexe et comporte un dilemme stratégique pour l’État camerounais. D’un côté, le traçage et la perturbation des réseaux de financement sont essentiels pour appauvrir Boko Haram à long terme : les rançons correspondent à une part croissante de ses revenus, surtout avec le durcissement du contrôle des finances internationales. D’un autre côté, une action trop brutale de blocage financier peut provoquer une réaction immédiate et fatale de la part des ravisseurs, qui risquent d’exécuter les otages pour montrer leur détermination ou pour punir l’État.

Dans la réalité camerounaise, les rançons sont souvent transmises via des circuits informels (hawal), à travers des intermédiaires locaux ou des réseaux transfrontaliers avec le Nigeria et le Tchad, ce qui rend leur traçage difficile sans informer les ravisseurs. La stratégie la plus réaliste consiste donc en une approche ciblée et progressive : surveillance renforcée des points de change frontaliers dans le Mayo-Sava et le Logone et Chari, coopération régionale pour le suivi des flux, et négociations discrètes via des intermédiaires traditionnels (chefferies, notables) pour éviter une rupture brutale des pourparlers. Parallèlement, les programmes de réinsertion financés par l’UE (2,2 milliards FCFA en 2025) et les initiatives de développement local permettent de réduire l’attrait économique du recrutement par Boko Haram, sans menacer directement la vie des otages. En somme, l’État peut commencer à tracer et limiter les flux financiers, mais doit le faire avec une grande prudence, en évitant toute mesure qui pourrait être interprétée comme une rupture de négociation.

 

L’augmentation des enlèvements en 2025 est-elle une conséquence de la baisse des financements humanitaires ?

Oui, l’augmentation spectaculaire des enlèvements en 2025 (516 cas, soit +102% par rapport à 2024) est directement liée à la chute des financements humanitaires dans la région de l’Extrême-Nord. En 2025, le HCR a déploré un sous-financement criant de la crise humanitaire causée par Boko Haram : sur 71 millions de dollars demandés, seulement 6,8 millions ont été reçus, soit une baisse de 72%. Cette réduction massive des ressources humanitaires a affaibli la protection des populations déplacées, accru la pauvreté extrême et réduit la capacité des acteurs humanitaires à surveiller les zones à risque.

 En conséquence, les populations sont devenues plus vulnérables : moins de camps sécurisés, moins de patrouilles, moins d’alertes précoces, et une mobilité accrue des familles cherchant à survivre, ce qui les expose davantage aux raids de Boko Haram. De plus, la suspension du financement américain du Programme alimentaire mondial (PAM) en 2025 a aggravé la crise alimentaire, poussant des jeunes désœuvrés à rejoindre Boko Haram par nécessité économique et rendant les communautés encore plus faciles à cibler. Ainsi, la baisse des financements humanitaires n’est pas seulement un facteur aggravant, mais un déclencheur direct de l’augmentation des enlèvements : elle crée un vide de protection que Boko Haram exploite méthodiquement. Sans un relâchement significatif du soutien humanitaire, la tendance à la hausse des enlèvements risque de se poursuivre.

Quel est le traumatisme psychologique des enfants qui étudient sous protection militaire ?

Les enfants qui étudient sous protection militaire dans l’Extrême-Nord camerounais subissent un traumatisme psychologique profond, à la fois immédiat et durable. Ces écoles, souvent situées dans des camps de déplacés comme Fomlamak ou Mailo, fonctionnent sous escorte militaire permanente, avec des barrages, des checkpoints et une présence armée visible au quotidien. Pour des enfants déjà victimes d’enlèvements, de morts familiales, de violences sexuelles ou de déplacements forcés, cette exposition continue à la violence et à la militarisation de leur environnement scolaire renforce le sentiment d’insécurité permanente. Les symptômes les plus couramment observés incluent un trouble de stress post-traumatique (insomnies, cauchemars, hypervigilance), une anxiété de séparation intense (peur constante d’être enlevée), et des difficultés d’apprentissage dues à l’incapacité de se concentrer. Les filles survivantes de violences sexuelles subissent en outre une stigmatisation sociale qui les isole et les expose à la dépression.

À long terme, ce traumatisme non soigné conduit à un taux élevé d’abandon scolaire, à des troubles de l’attachement, à une normalisation de la violence, et à un risque accru de radicalisation ou de recrutement par des groupes armés. L’absence de programmes d’appui psychosocial intégrés à la scolarité aggrave la situation : bien que 13 250 personnes ont été aidées via des mécanismes de réponse rapide en 2025, les besoins restent largement supérieurs. Il est donc urgent d’intégrer un soutien psychologique régulier dans le système éducatif de l’Extrême-Nord, en formant des enseignants et des coopérants locaux à la prise en charge des traumatismes, et en créant des espaces sécurisés et apaisés au sein des écoles.

La région de l’Extrême-Nord risque-t-elle de retomber dans une spirale de violence en 2026 ? 

Les chiffres de janvier à avril 2026 ; 136 personnes enlevées et 50 victimes tuées en seulement trois mois, laissent craindre avec raison que la région de l’Extrême-Nord retombe dans une spirale de violence particulièrement difficile en 2026. Si l’on extrapole ce rythme mensuel, le nombre annuel d’enlèvements pourrait dépasser 550, soit une hausse de plus de 7% par rapport au pic de 2025 (516 cas), tandis que le nombre de morts pourrait atteindre 200, dépassant les 183 de 2025. Cette accélération n’est pas anodine : elle s’inscrit dans une dynamique de fragilisation croissante de la région, marquée par une crise humanitaire alarmante où plus d’un million de personnes sont en danger, par un sous-financement chronique de 67 millions de dollars pour les opérations essentielles, et par la suspension du financement US du PAM.

Parallèlement, les attaques de Boko Haram ont augmenté de 30% entre septembre et début décembre 2025, confirmant une intensification de la menace. La présence de la faction ISWAP, plus pragmatique et mieux organisée, ainsi que la fragmentation du groupe en plusieurs cellules actives dans le Mayo-Sava et le Logone et Chari, rendent la menace encore plus imprévisible et difficile à contenir. Sans une mobilisation urgente et coordonnée (renforcement des financements humanitaires, déploiement renforcé de forces de sécurité, programmes de réinsertion accélérés, et coopération régionale élargie avec le Nigeria, le Tchad et le Niger) la région risque effectivement de basculer dans une spirale de violence où les enlèvements deviendront la norme et où la vie civile redeviendra intenable. Les chiffres de début 2026 sont donc un signal d’alarme clair : la région s’engage sur une trajectoire dangereuse qui pourrait rendre 2026 l’année la plus difficile depuis 2014.

Propos recueillis par Mélanie Ambombo

 

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