ENTREPRISES PUBLIQUES : 12 MILLIARDS DE SALAIRES POUR DES DIRIGEANTS
Peut-on décemment verser plus de 12 milliards de FCFA de salaires annuels à des dirigeants dont les entreprises rapportent moins de 45 milliards de FCFA de dividendes par an à l’État ?
Alors que le contribuable camerounais porte à bout de bras un investissement de plus de 1 900 milliards de FCFA dans ces entités endettées à plus de 1 000 milliards, le nouveau barème du MINFI officialise une déconnexion totale entre les privilèges des administrateurs et la réalité économique du pays. Même si cet acte consacre une légalité administrative indiscutable, il lève surtout le voile sur une anomalie systémique : au Cameroun, la rémunération des dirigeants est indexée sur la taille des structures et non sur leur efficacité budgétaire. À l’aube de l’exercice 2027, une autopsie sans complaisance de notre patrimoine public s’impose.
- LE CADRE RÉGLEMENTAIRE : LES INTENTIONS VERTUEUSES DU CHEF DE L’ÉTAT
Il convient d’abord de restituer l’esprit des textes. Le cadre d’évaluation actuel découle directement des lois n°2017/011 et n°2017/010 du 12 juillet 2017, complétées par les décrets présidentiels n°2019/321 et n°2019/322. L’objectif initial fixé par le Chef de l’État était de rompre avec l’anarchie managériale des décennies précédentes en introduisant un principe de responsabilisation. Le mode de calcul retenu par le Ministère des Finances isole une variable majeure sur une période triennale (les exercices 2022, 2023 et 2024 pour le classement actuel) :
– Le Chiffre d’Affaires (CA) moyen pour les entreprises publiques (les hissant en 1ère catégorie si le CA dépasse 100 milliards de FCFA).
– Le volume budgétaire moyen pour les établissements publics.
-L’ambition politique était noble : assainir le train de vie des entités, créer une saine émulation pour stimuler la croissance interne des entreprises, et aligner le traitement des mandataires sociaux sur le poids réel de la structure qu’ils encadrent. Malheureusement, la mécanique administrative a transformé cette recherche d’efficacité en un simple outil de revalorisation de la rente
- DIAGNOSTIC FINANCIER ET SOCIAL : UN PATRIMOINE PUBLIC SOUS PERFUSION*
La réalité des chiffres issus de la période d’évaluation (2022-2024) est sans appel. Derrière les façades des monopoles et les chiffres d’affaires cumulés vertigineux qui dépassent les 4 600 milliards de FCFA sur le triennat se cache une fragilité comptable structurelle.
Une dette hors de contrôle : le stock de dette cumulée des entreprises publiques franchit la barre critique des 1 000 milliards de FCFA. Cette dette est portée à plus de 96 % par un triumvirat d’entités en crise de liquidité (SONARA, Camair-Co,…), constituant un risque systémique majeur pour les finances de l’État.
Le gouffre des subventions : pour maintenir l’illusion d’une continuité de service, le Trésor public a injecté environ 380 milliards de FCFA de subventions d’exploitation et d’équilibre sur la seule période d’évaluation.
Des résultats comptables déficitaires : À de rares exceptions près (SNH, PAD), la majorité des 38 entreprises commerciales affichent des résultats nets négatifs ou proches de zéro. Les capitaux propres de plusieurs fleurons industriels sont inférieurs à la moitié de leur capital social, les plaçant techniquement en situation de faillite.
*Le mirage des dividendes* : l’État camerounais a investi plus de 1 900 milliards de FCFA de participations globales dans ce portefeuille. Pourtant, le rendement brut est dérisoire. Le volume annuel moyen des dividendes versés à l’État plafonne à 45 milliards de FCFA (avec une année haute à 55,85 milliards en 2024). Pire, plus de 74 % de cette somme provient de seulement deux entités (SNH et BEAC). Le reste du tissu économique public ne rapporte quasiment rien à son actionnaire unique.
III. LE GRAND PARADOXE : DES DIRIGEANTS MILLIARDAIRES, UN ÉTAT ACTIONNAIRE APPAUVRI*
C’est ici que le diagnostic vire au scandale managérial. Dès l’application de ce nouveau classement pour la période 2027-2029, l’enveloppe globale mobilisée pour couvrir le traitement salarial, les indemnités fixes et les jetons de présence des dirigeants (DG, DGA) et administrateurs (PCA) dépassera les 12 milliards de FCFA par an. Le contraste est saisissant, pour ne pas dire indécent.
Comment justifier qu’un capital investi de 1 926 milliards de FCFA ne rapporte que 45 milliards de dividendes par an, pendant que l’État s’oblige à reverser plus du quart de ce gain (12 milliards de FCFA) à une poignée de hauts cadres dirigeants, indépendamment de leurs résultats ? Nous sommes face à un capitalisme d’État inversé : les pertes sont socialisées (financées par l’impôt et les subventions), tandis que les rentes de situation sont garanties et sanctuarisées.
- LES CRITIQUES CROISÉES DU MODÈLE ACTUEL
Cette déconnexion totale entre la rémunération du top management et la performance réelle de nos structures publiques suscite une unanimité critique.
La critique des économistes : Pour les universitaires et analystes financiers, le critère exclusif du Chiffre d’Affaires (CA) est une hérésie économique. Le CA mesure la taille de l’activité, pas l’efficacité. Une entreprise peut vendre pour 200 milliards de FCFA (1ère catégorie) tout en dépensant 250 milliards pour produire, générant ainsi un déficit chronique. Ce système récompense le gigantisme inefficace et n’offre aucune incitation à la réduction des coûts ou à l’innovation.
La critique des institutions nationales (Chambre des Comptes) : Dans ses rapports d’audits successifs, la Chambre des Comptes de la Cour Suprême dénonce vigoureusement la « très faible rentabilité » des participations de l’État. Elle pointe du doigt la faillite du système de gouvernance, l’octroi d’avantages en nature disproportionnés par rapport à la situation financière réelle des entreprises, et le non-respect flagrant de la limitation légale des mandats des dirigeants (bloqués au-delà des 9 ans réglementaires).
La critique des partenaires internationaux (FMI, Banque Mondiale, BAD) : Pour les bailleurs de fonds, le portefeuille public camerounais est une bombe budgétaire à retardement. Le FMI fustige régulièrement les risques de passifs contingents liés à la dette de ces entreprises, qui plombent la signature souveraine du Cameroun. La Banque Mondiale regrette le manque de transparence et pousse sans relâche pour un « triage sévère entre les structures commercialement viables et celles qui doivent être liquidées pour stopper l’hémorragie des caisses de l’État.
- POUR UNE REFONTE: PROPOSITION D’UNE NOUVELLE GRILLE D’ÉVALUATION
Pour que les entreprises publiques cessent d’être des centres de distribution de privilèges et redeviennent des moteurs de la Stratégie Nationale de Développement (SND30), il faut impérativement réformer les critères de classification. Le Ministère des Finances doit substituer une logique de performance globale à la logique actuelle de volume d’activité.
Voici une grille d’évaluation matricielle possible :
PERFORMANCE GLOBALE
- Viabilité Financière
- Rendement des capitaux propres (ROE > 5%) (Poids : 40%)
- Ratio de couverture de la dette (< 3x EBITDA)
- Capacité d’autofinancement positive
- Impact Économique/Social
- Coût unitaire du service rendu à l’usager (Poids : 30%)
- Taux de réalisation des investissements élevé
- Contribution nette à l’emploi local
- Maturité de la Gouvernance
- Remplacement managérial (Mandat < 9 ans) (Poids : 30%)
- Certification des comptes sans réserve
- Score d’atteinte du Contrat de Performance passable
Les modalités d’application de cette réforme :
La rémunération variable indexée : le traitement salarial des dirigeants doit comporter une part variable majeure (au moins 40 %). Un DG de 1ère catégorie ne devrait toucher l’intégralité de ses bonus que si son entreprise affiche un résultat net positif et reverse le dividende attendu à l’État.
Le sevrage automatique des subventions : toute entreprise publique en situation concurrentielle commerciale qui aligne trois exercices successifs de pertes nettes devrait être automatiquement dégradée de catégorie, entraînant la baisse immédiate du salaire de ses dirigeants et la mise sous tutelle financière stricte de son plan de redressement.
Le bonus de bonne gouvernance : l’obtention d’une certification des comptes par un cabinet d’audit indépendant doit être une condition sine qua non pour maintenir une entité dans les catégories supérieures.
CONCLUSION
L’arrêté du 13 août 2026 préserve la paix sociale au sein de la haute administration, mais il maintient l’économie camerounaise dans un modèle d’essoufflement budgétaire. Tant que la taille d’une structure dictera la fortune de son dirigeant au mépris de sa rentabilité et de sa gestion, le portefeuille de l’État restera un tonneau des Danaïdes. Il est temps d’aligner le décret sur la performance : c’est une question de justice sociale, de souveraineté économique et de survie budgétaire pour notre pays.
Un décryptage de SOB. AMYN FOUEJEU
N.B : texte de l’auteur ; liens hypertextes ajoutés par la rédaction








