KAMERUN : LA RÉPUBLIQUE AUX MILLE FUITES
Le Kamerun ressemble de plus en plus à une cruche fêlée. On y verse chaque jour des litres d’informations, mais tout finit par s’écouler dehors. Conversations privées, vidéos intimes, documents administratifs, notes confidentielles, actes authentiques ou faux grossièrement fabriqués : les réseaux sociaux sont devenus les archives parallèles de la République. Le plus troublant n’est pas que les secrets fuient, mais qu’ils semblent fuir sans conséquence. Dès lors, une question s’impose : qui gouverne encore les secrets de l’État ?
UNE RÉPUBLIQUE QUI NE SAIT PLUS GARDER SES SECRETS
Il fut un temps où les documents officiels empruntaient des circuits sécurisés. Aujourd’hui, ils passent plus vite par WhatsApp que par les services administratifs. À peine signés, les voilà déjà disséqués, commentés, manipulés, parfois démentis, souvent remplacés par des faux plus vrais que nature. La République semble avoir perdu le monopole de ses propres archives. Chacun diffuse, chacun interprète, chacun décrète l’authenticité. « Un État qui ne protège plus ses secrets expose sa propre fragilité », résume un spécialiste de la gouvernance. À force de voir tout circuler, le citoyen finit par croire que plus rien n’est protégé.
LE RÈGNE DU VRAI… ET DU FAUX
Le plus dangereux n’est pas la fuite. C’est le mélange. Un vrai document est publié le matin. Une fausse version apparaît l’après-midi. Un démenti surgit le soir. Le lendemain, un autre document vient tout contredire. Le pays vit désormais au rythme des captures d’écran. Dans cette confusion permanente, la vérité devient une opinion parmi d’autres. Le faux emprunte les habits du vrai. Le vrai finit par être accueilli avec le même scepticisme que le faux. La conséquence est redoutable : l’État perd progressivement la maîtrise de sa propre parole.
L’IMPUNITÉ, MÈRE DE TOUTES LES SPÉCULATIONS
Les observateurs s’interrogent. Comment expliquer qu’autant de documents sensibles circulent sans que leurs auteurs soient publiquement identifiés ou sanctionnés ? Pourtant, lorsque les autorités le décident, elles démontrent qu’elles savent remonter les traces numériques, identifier des administrateurs de groupes ou retrouver des auteurs de publications. Pourquoi cette efficacité semble-t-elle variable selon les circonstances ? Deux hypothèses circulent.
La première est celle d’un appareil d’État traversé par des rivalités internes où chacun utilise les fuites comme une arme politique. La seconde est plus dérangeante encore : certaines divulgations pourraient être tolérées, voire exploitées, parce qu’elles distraient l’opinion, règlent des comptes ou permettent de tester les réactions du public. Qu’elles soient vraies ou non, ces hypothèses prospèrent parce que le silence laisse la place à toutes les interprétations.
QUAND LE DOUTE DEVIENT UN MODE DE GOUVERNEMENT
Le plus grand dommage n’est pas la divulgation d’un document. C’est la destruction progressive de la confiance. À force de voir circuler des informations contradictoires, le citoyen doute de tout : des communiqués, des démentis, des signatures, des institutions et même de l’évidence. Or une démocratie ne peut vivre durablement dans le brouillard. « Lorsque la confiance disparaît, les rumeurs prennent le pouvoir », rappelle un politologue. Et les rumeurs gouvernent rarement avec justice.
LA RÉPUBLIQUE NE PEUT PAS ÊTRE UNE PASSOIRE
Un État digne de ce nom protège ses informations sensibles non pour préserver les privilèges de quelques responsables, mais pour garantir la stabilité des institutions et la sécurité de tous. À l’inverse, une République où tout fuit devient vulnérable. Les administrations se méfient les unes des autres. Les responsables parlent moins. Les citoyens croient moins. Les manipulateurs prospèrent davantage. Le secret d’État n’est pas un luxe. C’est un instrument de souveraineté. Encore faut-il qu’il ne serve pas à dissimuler les fautes.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
N.B : Le texte est de l’auteur, tandis que le lien hypertexte est de la rédaction







