Conflit: Ce qui reste de Boko Haram, 12 ans plus tard…
12 ans après le début des ‘insurrections de Boko Haram, le Cameroun demeure le 2eme pays du bassin du Lac-Tchad le plus durement touché par les attaques du groupe armé, derrière le Nigeria, selon des données compilées auprès de plusieurs organisations internationales et analysées par l’équipe de DataCameroon. Parmi les infrastructures civiles et sociales, les établissements scolaires ont payé le plus lourd tribut. Si la Force multinationale mixte (FMM) fait toujours l’objet de nombreuses critiques, la stratégie du Cameroun, appuyée par une coopération militaire régionale, a néanmoins contribué à contraindre Boko Haram à adapter son mode opératoire à partir de 2022.
Kerawa, ville côté camerounais située dans l’Extrême-Nord, département du Mayo-Sava, commune de Kolofata, a perdu de sa superbe. Lors de notre descente de terrain au cours du mois de juillet 2026 dans plusieurs localités impactées par les incursions de Boko Haram, le constat est frappant. Les champs se vident, les marchés se meurent, les villages se dépeuplent dès la fin de l’après-midi. « Le marché de Kerawa n’est plus que l’ombre de lui-même. Autrefois, c’était l’un des plus grands marchés de la région grâce à sa proximité avec la frontière nigériane. Il attirait des commerçants venus des deux côtés de la frontière et constituait le véritable poumon économique de l’arrondissement de Kolofata » se rappelle Issa, vendeur de céréales.
Cette enquête nous a conduit dans des localités sévèrement en proie aux attaques de Boko Haram, telles que Kourgui, Gancé, Tolkomari, Talla Dougdjé, Talla-Kachi, Kolofata, Kirawa dans le Mayo-Sava ou encore Segoulé, Magoumaze, Mabass, Dlubam, Dlaman, Dling-ling, Tourou, Toufou 1 et Toufou 2, Vizig dans le Mayo-Tsanaga. Il en est de même pour Tourou dans le même département où, le silence qui règne désormais est saisissant. Les ruelles sont désertes. Les maisons éventrées portent encore les stigmates des flammes. Les boutiques calcinées sont restées telles qu’elles ont été abandonnées après la dernière attaque. Des sacs de marchandises réduits en cendres, des tôles tordues par le feu, des impacts de balles sur les murs. Rien n’a été nettoyé.
Parmi les victimes qui acceptent de rester, figure Gampelle Bogoi. Sa voix tremble lorsqu’il évoque l’enlèvement de son fils, d’une vingtaine d’années . « Le jour de l’attaque, ils ont défoncé la porte de ma boutique et l’ont par la suite dévalisé avant d’y mettre le feu. Ensuite, ils sont venus jusqu’à notre maison où ma femme et les enfants étaient absents, car refugiés dans une maison abandonnée. Pris de panique, mon fils Fidèle, âgé de six ans, a tenté de s’échapper en ouvrant la porte. C’est à ce moment que ces assaillants l’ont attrapé et l’ont emmené ». Au-delà de la peur et des déplacements forcés, les attaques y ont aussi profondément bouleversé les moyens de subsistance des populations, privant de nombreux habitants de leurs activités et de leurs revenus. C’est avec amertume qu’ Iya contemple les restes de ses boutiques. « Mes deux boutiques ont été éventrées et incendiées. À l’intérieur, j’avais 2,4 millions de francs Cfa en espèces qui sont partis en fumée. Quant aux marchandises perdues, elles représentent plusieurs dizaines de millions de francs Cfa » se souvient-il.
Des concessions à Touro dans le département du Mayo-Tsanaga restées sans tôles après les attaques ©DataCameroon
A Kerawa comme à Tourou, il se susurre que les terroristes connaissent parfaitement les habitudes des populations. Ils observent les déplacements, surveillent les pistes rurales et tendent des embuscades. « En journée, ils s’en prennent aux cultivateurs, aux enfants qui gardent les troupeaux ou encore aux femmes parties ramasser du bois de chauffe », raconte Tchimada Boukar, connu sous le pseudonyme de « Dapell», le président du comité de vigilance de Kerawa. Un regroupement constitué d’une quarantaine de membres malheureusement sous équipés qui tentent tant bien que mal de contenir une menace permanente notamment à l’aide de quelques flèches, lances et couteaux. Conscients de leurs moyens modiques, les membres des groupes d’autodéfense sont désormais obligés d’escorter les agriculteurs question d’assurer leur protection. Ils s’organisent ainsi en plusieurs équipes particulièrement pour accompagner les agriculteurs dont les exploitations se trouvent à plusieurs kilomètres des villages.
Dès 16 heures, dans plusieurs villages frontaliers, un étrange mouvement s’observe. Des familles ferment leurs habitations, apportent avec elles, quelques effets personnels et prennent la route vers des localités jugées plus sûres. Des localités que nous préférons garder secrètes pour des besoins de sécurité.
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Malgré cette menace, certains refusent de quitter leur terre. C’est le cas d’Ousseini Alhadi Sali, jeune boucher. « Si nos parents sont restés, je dois rester avec eux », confie-t-il. Mais derrière cette résistance, se cache une peur à peine voilée. « Dès la tombée de la nuit, chacun redoute qu’un membre de sa famille soit la prochaine victime», confesse Ousseini Alhadi Sali, qui, malgré les attaques, n’a pas renoncé à son activité commerciale. Pour d’autres, refuser de s’en fuir implique toutefois de revoir leurs moyens de subsistance afin de limiter les risques. C’est le choix fait par Bintou Dougje. Cette année, elle a renoncé à l’agriculture devenue trop risquée pour elle. « Je ne me sens plus en sécurité pour aller travailler dans les champs », explique-t-elle. Comme beaucoup d’autres, elle s’est tournée vers le petit commerce. Une activité moins rentable mais jugée moins risquée. Pour elle, la plus grande souffrance reste l’angoisse quotidienne. « Nous vivons avec la peur permanente de voir nos enfants enlevés ». Cette peur influence désormais toutes les décisions familiales. Les déplacements sont limités. Les enfants sont constamment surveillés.
Une vue d’un marché à Kerawa en juillet 2026 dans le département du Mayo-Sava ©DataCameroon
Nouveau visage
Dans son dernier rapport sur la progression du djihadisme en Afrique, publié le 13 mai 2026, l’organisation américaine spécialisée dans la collecte, l’analyse et la cartographie des conflits armés, des violences politiques et des manifestations dans le monde, Armed Conflict Location & Event Data (ACLED) fait constater que « les groupes djihadistes constituent une menace croissante et grandissante en Afrique ». Andrea Carboni, responsable de l’analyse chez ACLED, dans une interview accordée à DataCameroon le 08 juin 2026, fait surtout remarquer qu’ « il existe aussi un risque de débordement ». Le Bassin du Lac Tchad, l’un des principaux foyers du djihadisme en Afrique, dont le Cameroun partage les frontières par son Extrême-Nord et Nord, n’échappe pas aux mutations et aux nouvelles dynamiques qui s’opèrent dans cette région.
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C’est surtout les mutations internes subies par Boko Haram au cours des 12 dernières années qui interpellent plus d’un observateur. Ces dynamismes sont observables à partir des données collectées et analysées par DataCameroon pendant cette enquête. Par souci de sécurité, les organisations situées près de la ligne de front auprès desquelles ces données ont été collectées ont tenu à rester sous anonymat.
Tout compte fait, il ressort de l’analyse des données couvrant la période 2014-2026 (1er trimestre) qu’on observe une inversion de la tendance dans la stratégie de Boko Haram à partir de 2022. D’autres rapports consultés par DataCameroon font toutefois remonter ce changement à 2020. Toujours est-il que la période 2020 – 2022 marque un tournant décisif dans le changement de stratégie de cette nébuleuse. Dès lors, les différentes factions djihadistes (JAS et ISWAP) privilégient désormais les prises d’otage pour alimenter leur économie de guerre et perpétuer leur présence sur le terrain des opérations. « Aujourd’hui, les enlèvements contre rançon sont devenus le principal mode opératoire de Boko Haram. Il ne se passe presque pas une semaine sans qu’un nouveau cas de prise d’otages ne soit signalé », confie Tchimada Boukar, alias Dapell, président du comité de vigilance de Kerawa.
A ce propos, les données recueillies entre 2017 et 2020 indiquent que le nombre de personnes enlevées était autour de 200 à 300 % supérieur à celui des victimes tuées. À partir de 2023, les enlèvements dépassent les homicides soit 224 contre 189 en 2023, 256 contre 204 en 2024 et 516 contre 183 en 2025. De même pour l’année 2026 en cours, après seulement trois mois ( de janvier au 07 avril Ndlr), on dénombre déjà 50 victimes tuées et 136 personnes enlevées avec demande de rançon. « J’ai rencontré des ex-otages qui ont payé 500.000 F Cfa, certains 1 millions, d’autres 1.500 000 F Cfa et même ceux qui ont été libérés sans avoir payé un sous. Tout dépend du statut social de la victime », confie Célestin Delanga, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS), bureau de Maroua.
Sur un total de 2 152 personnes tuées par Boko Haram entre 2016 et 2026, la majorité des victimes sont des hommes, avec 2 020 victimes masculines contre 132 femmes. De même, parmi les 1 900 cas d’enlèvements contre rançons enregistrés, les hommes constituent également la majorité, avec 1 799 victimes masculines contre 101 victimes féminines.
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S’il n’existe pas de données officielles compilées et accessibles au public sur les montants totaux et cumulés des rançons versées à Boko Haram courant 2014-2025, plusieurs sources consultées par DataCameroon avancent des montants faramineux. Jusqu’ici, des chiffres parfois en circulation, sont de l’ordre des rumeurs, notamment quand les Etats sont impliqués dans les négociations. C’est le cas de l’enlèvement spectaculaire de la famille Moulin Fournier le 19 février 2023 dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Outre la presse nigériane qui avait avancé $400 000 ( environ 240 millions de F Cfa), dans sa fiche de mise à jour qui date de juin 2025, le National Counterterrorism Center (NCTC) des Etats-Unis avance pour la première fois, le montant de $3, 1 millions (environ 1,86 milliards de F Cfa) versés au groupe Boko Haram pour la libération de sept otages français en 2013 par l’Etat du Cameroun.
Le NCTC indique par ailleurs que trois objectifs sont poursuivis par Boko Haram lors de ses enlèvements: les rançons, les services médicaux et les enrôlements forcés. « Les combattants du JAS (la fraction historique de Boko Haram dirigée par le regretté Abubakar Shekau, Ndlr) qui font des enlèvements, leur principale source de revenus, connaissent généralement leurs victimes. Les dirigeants du groupe responsabilisent les personnes en fonction de leur ère géographique pour mieux mailler le territoire », confie Célestin Delanga, chercheur chez Iss, bureau de Maroua.
C’est ce changement opérationnel de Boko Haram qui fait dire à l’Iss dans son rapport publié le 26 mai 2026 que « la situation dans l’Extrême-Nord s’est nettement améliorée par rapport au pic de la crise, mais la menace reste loin d’avoir disparu ». A ce propos, les données analysées par DataCameroon laissent voir une baisse progressive des attaques de Boko haram contre les forces de défense et de sécurité dès 2023 avec 70 attaques contre 118 en 2022 pour se situer finalement à 40 en 2025 et environ 16 au 06 avril 2026.
Les plus touchés
Dans le concert de changements de stratégie dans la galaxie Boko Haram, l’école est l’infrastructure sociale et civile aura été la plus touchée tout au long des 12 dernières années. En effet, en l’absence des chiffres officiels accessibles publiquement, les techniques OSINT qui nous ont permis de puiser à plusieurs sources, montrent des fermetures massives de ces écoles principalement dans l’Extrême-Nord du Cameroun et plus précisément dans les trois départements les plus affectés par des attaques de Boko Haram à savoir le Mayo-Tsanaga, le Logone-Et-chari et le Mayo-Sava. Ces fermetures sont tantôt décidées par les autorités locales, tantôt par manque d’occupants ayant fui les attaques. En effet, selon plusieurs sources dont l’Unicef, les 70 premières écoles ont connu leur fermeture vers la fin 2014. Plus est, le site d’information du système des Nations Unies signale qu’en 2015, une seule école des 135 recensées dans le Lac-Tchad avait ouvert ses portes.
Cependant, la période 2016-2019 marque une relative embellie dans le système éducatif dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Dès 2016 avec l’entrée en scène de la Force mixte multinationale (Fmm), l’école connaît un regain d’ouverture. Si l’Unicef indique dans ses rapports régionaux que le nombre d’écoles fermées reste très élevé, les mêmes rapports indiquent qu’au Cameroun, la situation s’est progressivement améliorée au niveau de l’Extrême-Nord mais moins au niveau national plus globalement. Et pour cause, la crise anglophone a plutôt fait augmenter le nombre d’écoles fermées au Cameroun du fait d’une crise sécuritaire finalement présente dans les deux régions anglophones et l’Extrême-Nord.
Cependant, sur la période 2020-2025, Boko Haram, en ses différentes factions, va voir ses stratégies de la période 2014-2018 substantiellement modifiées à cause des dissensions internes, de la coopération militaire des Etats impactés autour de la Fmm et des opérations individuelles des Etats. Ces dissensions ont commencé à être documentées autour de 2018 notamment dans un rapport de l’Iss publié en juillet 2018. « C’est une menace qui se renouvelle et se réinvente. Boko Haram (JAS et ISWAP) est une crise résiliente », croit savoir Célestin Delanga, chercheur chez ISS. Pour mieux comprendre ce revirement, « deux aspects justifient sa résilience : l’aspect pécuniaire. Il y a tout un business qui se développe autour de Boko Haram impliquant des gens au sein des communautés : travail du bétail, enlèvements contre rançon, taxation, etc. Les vulnérabilités, les injustices, etc. qui poussent plus d’un vers Boko Haram », explique le chercheur. Ainsi, ce changement a été bénéfique pour les écoles. A partir de 2020, note l’Unicef, les fermetures directes imputables aux attaques de Boko Haram sont devenues beaucoup peu nombreuses comparées aux années 2014-2018.
A date, le Mayo-Sava est le département de la région de l’Extrême-Nord où Boko Haram a le plus perpétré des attaques contres les Forces de défense et de sécurité (Fds) et les populations. Environ 342 attaques entre 2016 et le premier trimestre 2026 contre 165 dans le Mayo-Tsanaga et 143 dans le Logone-et-Chari sur la même période. « Il faut prendre en compte le fait que Boko Haram s’est développé du côté Nord-Est du Nigeria et les trois départements que vous venez de citer partagent directement la frontière avec cette partie du Nigeria touchée par Boko Haram », précise le Pr. Armel Sambo, enseignant chercheur à l’université de Maroua. Cette proximité, croit-il savoir, « facilite leur (Boko Haram, ndlr) infiltration au niveau du Mayo-Sava, Mayo-Tsanaga et Logone-Et-chari. Justement au niveau du Logone-et-chari à travers le Lac-Tchad, et le Mayo-Tsanaga à travers une frontière terrestre qui entoure cette partie. »
Retour sécuritaire
Au cours des 12 dernières années, s’il y a un point sur lequel, les spécialistes que nous avons rencontrés s’accordent, c’est que l’aspect militaire de cette guerre asymétrique a profondément modifié la stratégie de la galaxie Boko haram autour du Lac Tchad. « En ce qui concerne les aspects positifs, notamment les victoires, on peut dire qu’au moment du déclenchement de la guerre en mai 2014, Boko haram était fermement engagé dans un processus de territorialisation », fait constater Dr Raoul Sumo, chercheur principal à l’Observatoire sur la criminalité et la violence en Afrique centrale (GI-TOC). « Le renforcement des capacités de l’armée camerounaise et surtout le développement de la coopération régionale a permis de stopper justement cette poussée des djihadistes de ce processus de territorialisation. Par la suite, on a eu des engins explosifs improvisés, des attentats suicides, dont les attentats les plus notables sont ceux de N’Djamena et ceux de Maroua », poursuit-il. Pour ce qui est des engins explosifs, les données analysées par DataCameroon indiquent à date, 32 attaques liées à des engins explosifs improvisés (Eei) ayant entraîné la mort de 40 personnes et 70 blessés grièvement. Le Mayo-Sava est en tête des départements de l’Extrême-Nord touchés par cette forme d’attaque avec 50, suivi du Logone-et-chari 14 contre 6 pour le Mayo-Tsanaga.
Par ailleurs, la réactivation de la Force mixte multilatérale (Fmm) courant 2014-2015 a apporté une bouffée d’air dans la conjugaison des efforts avec un effet sur la progression du mouvement aussi bien autour du Lac Tchad en général, qu’au Cameroun en particulier. « Malheureusement, la force multinationale porte des péchés originels », regrette le Dr Raoul Sumo. « Vous avez une force qui en réalité n’a de multinationale que de nom, puisque chaque État combat sur son territoire ou alors tout au plus dans la partie contiguë. Et pour les grandes opérations, on constitue des task-forces momentanées pour lutter contre les grands sanctuaires du djihadisme », se désole t-il.
C’est sans doute ce qui est à l’origine du courroux du Tchad. Ce dernier ayant menacé fin 2024 de quitter la Fmm. En effet, tout est parti d’une attaque attribuée à Boko Haram (faction ISWAP) sur la base militaire de Karkaram dans le Lac-Tchad dans la nuit du 27 au 28 octobre 2024 au cours de laquelle, le Tchad a perdu environ 40 soldats. N’Djamena reproche alors plusieurs griefs à la Fmm. Parmi celles-ci, son inefficacité croissante, le manque de coopération opérationnelle entre les pays membres, l’absence d’un soutien suffisant lors de l’attaque de Barkaram dans la province du Lac-Tchad, la lenteur des opérations conjointes contre Boko Haram. Face à cette situation, N’Djamena a alors lancé sa propre opération dénommée “Haskanite”. Les résultats, selon l’État-major, rapportés par la presse locale dont TchadInfos sont élogieux: 290 terroristes de Boko Haram neutralisés, 163 combattants blessés, 112 armes saisies, d’importants matériels militaires récupérés et plusieurs bases logistiques et campements de Boko Haram détruits.
Face aux limites de la FMM, les pays concernés ont aussi cherché à renforcer leur coopération au niveau bilatéral. C’est notamment le cas du Cameroun et du Tchad, qui ont multiplié les actions communes sur le plan militaire. Le Cameroun partage avec ce pays voisin, une très longue frontière de 2 100 km, maritime et terrestre y compris. De la documentation consultée par DataCameroon, l’on note plusieurs réunions bilatérales et de nombreux accords signés. Entre 2014 et 2026, 4 grandes étapes ont structuré la coopération militaire entre le Cameroun et le Tchad. En 2014, l’arrangement militaire, en janvier 2015, le déploiement des troupes tchadiennes au Cameroun, notamment dans l’Extrême-Nord, et le 23 septembre 2025, la signature de l’accord de partenariat défense, et enfin, les accords d’application en mai 2026. En substance, ces accords permettent le resserrement des liens militaires entre ces deux pays pour lutter plus efficacement contre cette pieuvre qui impacte la situation économique, sécuritaire et humanitaire.
Quant au Nigeria, sa coopération avec le Cameroun dans le cadre de la lutte contre Boko Haram a permis, la signature d’un grand cadre multinational dont la Fmm en 2025 impliquant aussi le Tchad et le Niger. Un véritable accord bilatéral majeur est signé le 16 juin 2026 à Yaoundé dénommé Mémorandum entre le ministre camerounais de la Défense, Joseph Beti Assomo et le chef d’État-major de la Défense du Nigeria, Christopher Gwabin Musa. Si le contenu n’a pas été dévoilé publiquement, des indiscrétions glanées au ministère nigérian de la Défense à Abuja, précise que ledit texte ne concerne pas uniquement Boko Haram. Cependant, il vise à renforcer la coordination des opérations le long de la frontière entre les deux pays, améliorer les échanges et le renseignement et moderniser le partenariat stratégique de défense entre Yaoundé et Abuja.
Désastre humanitaire
Mais au-delà des opérations militaires et de la coopération entre les États, la persistance de la menace a surtout eu des conséquences lourdes sur les populations. L’afflux de réfugiés à Minawao en est l’une des principales illustrations. D’après les données de l’agence onusienne en charge des réfugiés (Hcr) collectées et analysées par DataCameroon dans le cadre de cette enquête, à son ouverture, le camp de Minawao accueillait entre 15 000 et 25 000 réfugiés en 2014. Un an plus tard, la population avait pratiquement doublé, atteignant 45 000 à 58 000 personnes en 2015. Cette hausse correspond à la période la plus violente de l’insurrection de Boko Haram dans le Nord-Est du Nigeria et à l’intensification des attaques dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Cette période a également été marquée par des préoccupations croissantes autour du respect des droits de l’Homme. « Il y a une volonté de vouloir mettre le pays en sécurité et une autre volonté qui est de respecter toutes les conventions, tous les instruments liés aux droits humains », fulmine Maximilienne Ngo Mbe, directrice exécutive du Réseau des défenseurs des droits de l’homme d’Afrique centrale (Redhac).
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Ainsi, en 2016, le camp comptait déjà entre 56 000 et 62 000 réfugiés, confirmant son statut de principal site d’accueil des réfugiés nigérians au Cameroun et des déplacés internes. Entre 2017 et 2020, l’analyse des données par DataCameroon montre une légère stabilisation des effectifs. La population oscille entre 60 000 et 68 000 personnes. Cette stabilisation intervient dans un contexte marqué par le recul territorial de Boko Haram après les offensives de la FMM, une diminution des arrivées massives de nouveaux réfugiés et, pour la première fois, quelques retours spontanés vers le Nigeria, sans impact majeur sur la population totale.
Cependant, à partir de 2021, la population repart à la hausse pour atteindre des niveaux historiques , 71 000 en 2021, 80 000 en 2022, 82 000 en 2023 et 84 000 en 2024. Cette augmentation traduit la persistance de l’insécurité dans le bassin du lac Tchad malgré l’affaiblissement de Boko Haram. Les violences menées par les factions JAS et ISWAP, ainsi que les déplacements secondaires de populations, continuent d’alimenter les arrivées au camp. Grâce aux efforts conjugués des FDS, une nouvelle diminution est observée depuis 2025. Pour la première fois depuis 12 ans, les effectifs du camp connaissent une baisse importante. Cette baisse est principalement liée aux programmes de rapatriement volontaire vers le Nigeria, mis en œuvre par les gouvernements camerounais et nigérian avec le HCR, ainsi qu’à une légère amélioration de la situation sécuritaire dans certaines zones d’origine. Mais les conséquences de plus d’une décennie de conflit ne se limitent pas aux déplacements de populations. La persistance de Boko Haram a également laissé derrière elle des personnes à réintégrer, notamment d’anciens combattants et des enfants associés aux groupes armés.
S’il n’existe pas de chiffre officiel actualisé sur les ex-combattants, Radio Ndarason International indique, sur ses pages numériques, le 22 février 2026, que « plus de 4 500 ex-combattants sont pris en charge ». Plus précisément, « fin 2024, plus de 3 000 anciens combattants avaient été pris en charge dans les centres de DDR (désarmement, démobilisation et réintégration, NDLR), dont environ 600 sélectionnés pour la réintégration. En 2025, quelque 708 ex-combattants avaient été effectivement réinsérés, selon les bilans disponibles », poursuit-elle.
Ces chiffres ne sont pas très éloignés de ceux d’un récent rapport de l’Unicef consulté par DataCameroon. L’agence onusienne parle de 1 300 enfants présents, fin 2025, dans un centre de transit, dont 346 filles. L’Unicef indique également que 600 enfants associés aux groupes armés doivent « être réintégrés dans les communautés ». À ces catégories s’ajoutent les personnes détenues dans le cadre de la lutte contre Boko Haram. L’organisation de la société civile Cercle des éducateurs solidaires des quartiers réunis (Cesoquar) évoque ainsi près de 1 000 personnes encore détenues dans les prisons de l’Extrême-Nord du Cameroun pour des faits liés à Boko Haram.
Paul- Joël Kamtchang, Hyacinthe Teintangue et Celestin Tabouli (externe)









